Mardi 17 juillet 2007 — Dernier ajout jeudi 8 avril 2010

Hésychius de Jérusalem : En l’honneur de sainte Marie, la mère de Dieu

Cette homélie en l’honneur d’une fête de la Vierge Marie a été prononcée un 15 août, peu après le concile d’Éphèse (431) qui venait de proclamer que Marie n’était pas uniquement la mère de Jésus, mais aussi la mère de Dieu. Le 15 août était dédié à la vénération de Marie mère de Dieu. Ce n’est que plus tard,sous l’empereur Maurice (582-602), que la fête de la Dormition ou de l’Assomption de Marie fut définitivement fixée au 15 août (Nicéphore Calliste, Histoire ecclésiastique, XVII, 28.

1. Divers noms donnés à Marie

C’est à juste titre que toute langue sensée salue la Vierge mère de Dieu (θεοτόκος) et qu’elle imite, selon ses moyens, Gabriel, le chef des anges. L’un dit à la Vierge : Réjouis-toi (Lc 1, 28), l’autre lui déclare : Le Seigneur est issu de toi (Lc 1, 28), parce que le Seigneur est né d’elle et qu’avec une chair il a été manifesté à la race humaine. Celui-ci la surnomme Mère de lumière, celui-là Astre de vie. Un autre l’appelle Trône de Dieu, un autre Temple plus vaste que le ciel, un autre Chaire nullement inférieure à celle des chérubins, un autre encore Jardin sans semence, fertile et non cultivé, Vigne aux belles grappes, verdoyante, à laquelle on n’a pas touché, Tourterelle pure, Colombe sans tache, Nuée concevant son ondée sans destruction, Écrin dont la perle est plus brillante que le soleil, Carrière d’où est extraite, sans que personne ne la taille (cf. Dn 2,34-35.45), cette pierre qui recouvre toute la terre, Vaisseau chargé de marchandises qui n’a que faire d’un pilote, Trésor qui enrichit. Mais d’autres pareillement l’appellent Lampe sans orifice qui s’allume d’elle-même, Arche plus grande, plus longue, plus illustre que celle de Noé : celle-ci était une arche de vivants corruptibles mais celle-là, l’arche d’une vie incorruptible ; celle-ci a porté Noé mais celle-là, le créateur de Noé ; celle-ci possédait deux ou trois étages (cf. Gn 6, 16) mais celle-là, toute la plénitude de la Trinité, puisque précisément l’Esprit est venu en elle, que le Père l’a prise sous son ombre (cf. Lc 1, 35), et que le Fils l’a habitée quand il a été porté dans son sein : en effet, l’Esprit-Saint viendra sur toi, dit l’Écriture, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre. C’est pourquoi l’enfant sera saint et sera appelé Fils de Dieu (Lc 1, 35). Tu vois combien grande et considérable est la dignité de la Vierge, mère de Dieu (θεοτόκος). Le Fils unique de Dieu en effet, le créateur du monde, était porté par elle comme un nouveau-né, alors qu’il remodelait Adam, sanctifiait Ève, anéantissait le dragon, ouvrait le Paradis et maintenait fermé le sceau virginal. C’est en toute rigueur et d’une manière analogue qu’il faisait l’un et l’autre : il ouvrait en effet le Paradis, puisqu’il allait y introduire le larron (cf. Lc 23,43) et y conduire tous les héritiers du Royaume. Il maintenait fermé le sceau virginal puisque, étant Dieu et Verbe, celui qui est incarné n’avait nullement besoin de porte pour entrer ou pour sortir.

2. Buisson ardent, Porte orientale, Jardin fermé, Source scellée

C’est donc pour toi, ô Vierge, que les prophètes partagent leurs louanges et que chacun de ces porteurs de Dieu célèbre, parmi tes merveilles, les mystères qui lui ont été confiés. L’un t’appelle Verge de Jessé (cf. Is 11, 1), afin d’insinuer le caractère invulnérable et inflexible de ta virginité. L’autre te compare au Buisson qui brûle et ne se consume point (cf. Ex 3, 2), afin d’insinuer que le fils unique a une chair et que le vierge est la mère de Dieu (θεοτόκος) : Marie en effet brûlait et ne se consumait point, puisqu’elle a enfanté sans que son sein ait été ouvert, qu’elle a conçu sans flétrir sa virginité, qu’elle a mis au monde son nouveau-né tout en gardant son sein scellé, qu’elle lui a donné du lait en conservant ses mamelles loin de tout contact, qu’elle a porté un petit enfant sans connaître un homme qui serait le père de celui-ci, qu’elle est devenue mère sans être devenue épouse. Un fils était élevé et on ne lui découvrait pas de père. Le champ produisait une récolte et la récolte n’avait pas de cultivateur : il a donné une moisson et n’a pas reçu de semence. Un fleuve courait et sa source était fermée de toutes parts, afin de manifester tout ensemble que tu étais devenue mère et que tu n’avais pas subi le sort des mères. Tu as mis au monde comme une femme et tu n’as pas souffert de flétrissure comme une femme. Tu portais dans ton sein selon la loi de la nature, puisque tu attendais le moment fixé pour l’enfantement, mais en effet tu as conçu aussi en dehors de la loi de la nature. Un autre t’a nommée Porte fermée (cf. Éz 44, 1), mais située à l’Orient (cf. Jn 20, 19) et introduisant le roi, bien que les porte demeurent fermées. De même encore il t’a appelée Porte menant au-dehors, puisque tu es devenue la porte de la vie présente pour le Fils unique, Porte située à l’Orient (cf. Éz 44, 1) puisque la vraie lumière éclairant tout homme venant dans le monde (Jn 1, 9) sort de ton sein, comme d’un dais nuptial et royal. Tu as introduit le roi au-dedans bien que les portes fussent fermées, mais de nouveau tu l’as produit au-dehors : le Roi de gloire en effet, ni dans sa conception, ni non plus d’aucune manière dans sa naissance, n’a ouvert les portes de ton sein, ni relâché les liens de ta virginité. Il t’a nommée Jardin fermé (Ct 4, 12) et Source scellée (Ct 4, 12), cet époux qui est né de toi : il t’a appelée d’avance, dans le Cantique, Jardin fermé (Ct 4, 12), puisque la faux ou la moisson d’une flétrissure ne t’a pas atteinte, mais que la fleur issue en toute pureté de la verge de Jessé (cf. Is 1, 11) est offerte, en toute pureté aussi, au genre humain, du fait qu’elle a été cultivée pour toi par l’Esprit seul, qui est pur et sans tache. (Il t’a appelée) Source scellée (Ct 4, 12) puisqu’un fleuve de vie, sorti de toi, a rempli la terre habitée, mais que le rameau nuptial n’a pas épuisé la source.

3. Prophétie de David : l’arche de ton sanctuaire

À ton sujet, David ne cesse de chanter sur sa cithare celui qui est issu de toi : Lève-toi, Seigneur, pour (venir au lieu de) ton repos, toi et l’arche de ta sainteté (Ps 131, 8). Lève-toi  : d’où ? Du sein du Père, non pour te séparer du Père - il n’est pas permis en effet ni de le concevoir ni de le dire -, mais afin de réaliser le plan rédempteur qui d’avance a été fixé d’en haut, pour toi, avant les siècles et avant les générations. Lève-toi, afin de relever ceux qui sont tombés, afin de redresser ceux qui ont trébuché, afin de reprendre ton bien, que l’ennemi a détenu jusqu’à maintenant de manière tyrannique. Lève-toi, Seigneur, pour (venir au lieu de) ton repos (Ps 131, 8), que tu t’es fixé sur la terre et arrangé à Bethléem : la grotte, la crèche (cf. Lc 2, 7.12.16) et les langes (cf. Lc 2, 7.12). Dans les cieux en effet, tu n’as pas besoin de repos, tu es au contraire le repos de toute la création ; mais, sur terre, tu souffres pour nous la condition charnelle. N’as-tu pas supporté en effet la faim, la soif et la fatigue ? Mais bien qu’affamé, tu es le pain de vie (Jn 6, 35) ; bien qu’assoiffé, tu es toi-même la consolation de ceux qui ont soif (cf. Jn 7, 37) puisque tu es devenu un fleuve d’incorruptibilité - ; bien que fatigué par tes marches sur la terre ferme, tu foules sans fatigue les flots de la mer. Lève-toi, Seigneur, pour (venir au lieu de) ton repos, toi et l’arche de ta sainteté (Ps 131, 8) : manifestement la Vierge, la mère de Dieu (θεοτόκος). Si en effet tu es la perle, à juste titre celle-là est le coffret ; puisque tu es le soleil (Mal 3, 20), nécessairement la Vierge sera appelée Ciel ; puisque tu es la fleur qui ne se flétrit pas, la Vierge est donc la Plante d’incorruptibilité, le Paradis d’immortalité.

4. Prophéties sur l’enfantement virginal : le fait, le lieu, le moment

C’est pour elle qu’à l’instant [1] Isaïe a proclamé de la part de Dieu : Voici que la Vierge concevra dans son sein, qu’elle enfantera un fils et qu’on lui donnera le nom d’Emmanuel (Is 7, 14). Voici que la Vierge : laquelle ? Celle qui a été distinguée entre les femmes et choisie parmi les vierges, l’ornement magnifique de notre nature, la fierté de notre limon, la femme qui a libéré Ève de son opprobre et affranchi Adam de la peine qui le menaçait, celle qui a amputé le dragon de son effronterie, celle que la fumée du désir n’a pas atteinte et que le ver de la volupté lui non plus n’a pas gâtée. Voici que la Vierge concevra dans son sein (cf. Mt 1, 23) : de qui, ô prophète ? - « Je ne le dis pas, répond-il, car cela est réservé à Gabriel. Ils sont beaucoup à se partager les merveilles de la mère de Dieu, mais néanmoins beaucoup de ces merveilles sont passées sous silence : du moins j’ai reçu en dépôt l’enfantement de celle qui demeure toujours vierge, Michée s’est vu confier l’endroit dans lequel la merveille s’est accomplie (Is 7, 14) et David son moment, car il a inséré cette phrase dans sa prophétie des psaumes : De mon sein, avant l’aurore, je t’ai engendré (Ps 109, 3). C’est donc Gabriel qui dira de qui (elle conçoit) : il descend en effet du ciel ; il est envoyé pour cela même vers la Vierge ; il arrive au moment de l’enfantement, et le soin d’en expliquer la nature lui est nécessairement confié. Mais si tu veux apprendre aussi de moi, parcours la suite de ma prophétie : Elle enfantera un fils et on lui donnera le nom d’Emmanuel » (Is 7, 14). Que signifie Emmanuel ? Dieu avec nous (cf. Lc 2, 7.12.16). Est-ce qu’un Dieu est conçu à la suite d’un mariage et d’une flétrissure ? Peut-il naître ou s’incarner en vertu d’une étreinte humaine ? - Absolument pas, mais en vertu de l’opération divine, de la visite du Très-Haut, de la venue de l’Esprit.

5. Le message de Gabriel

Ainsi donc lorsque la Vierge disait à Gabriel : Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme ? (Lc 1, 34) c’est-à-dire : « Cette merveille me frappe de stupeur, cette parole me confond », la révélation de l’ange jette la Vierge hors d’elle-même. « tu dis des choses merveilleuses, mais elles me sont suspectes à cause de leur étrangeté. Je crains la nouveauté de ce que tu annonces, je suis troublée à cause du caractère très insolite de tes paroles. Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme ? (Lc 1, 34) Comment serai-je mère, sans être devenue épouse ? Je n’ai pas flétri la fleur de mon printemps, je n’ai pas dénoué la ceinture de ma virginité, je n’ai pas relâché les liens de mon sein, je n’ai pas rompu le sceau de mes entrailles. » L’ange aussitôt ajouta : L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre (Lc 1, 35) c’est-à-dire : « Si tu connaissais un homme, tu n’aurais pas enfanté un Dieu qui a consenti de prendre la condition d’esclave (Phi 2, 7), de toi, par toi, sans flétrissure ; tu ne serais pas devenue l’instrument de l’incarnation par celui qui a tout créé. Mais puisque tu te trouves pure d’étreinte nuptiale, puisque tu as gardé ton temple sans corruption et ton tabernacle libre de toute souillure, le Père vient en toi, l’Esprit te prend sous son ombre (Lc 1, 35), et le Fils unique naît de toi avec une chair. Quant à toi, ne mets donc en doute, d’aucune manière, les mystères qui suivront, ne les mets pas en doute, toi qui enfantes dans une grotte le démiurge de toute la création, ne les mets pas en doute toi qui assoies dans une crèche (cf. Lc 2, 7.12.16) celui qui est assis sur le dos des chérubins (Ps 79, 2 ; Is 37, 16 ; Dn 3, 55 ; Éz 1, 18), toi qui n’as pas de place dans l’hôtellerie (cf. Lc 2, 7) et qui es la mère d’un roi régnant sur les êtres d’en haut et sur ceux d’en bas. »

6. Les desseins du Fils de Dieu

C’est en effet de son plein gré qu’il naît de toi dans la pauvreté (cf. 2 Co 8, 9), afin de soumettre les riches à son frein et de devenir, pour les pauvres, un principe de patience, un maître d’action de grâces. De son plein gré il est posé sur la crèche, pour que les gens menant une vie de bête accourent et trouvent le Verbe assis sur la crèche, pour qu’ils reçoivent de lui la dignité de la raison, pour qu’ils trouvent du froment alors qu’ils attendent de la paille, pour qu’ils accourent comme du bétail croyant trouver des poignées de grains dans la crèche (cf. Lc 2, 7.12.16), et qu’ils mangent le pain véritable (Jn 6, 32), l’aliment de la vie, le repas de la lumière, la nourriture de la joie, le doux breuvage de l’incorruptibilité, d’où viennent la connaissance du Royaume, les arrhes (cf. Eph 1,14) de l’adoption, l’héritage des cieux, la communion avec le Père, le Fils et le Saint Esprit : gloire à lui dans les siècles des siècles. Amen.

Source :

Michel Aubineau, Les homélies festales d’Hésychius de Jérusalem, « Subsidia hagiographica », n° 59, Société des Bollandistes, Bruxelles, 1978, p.158-169. Avec l’aimable autorisation de Robert Godding de la Société des Bollandistes.

[1Allusion à la lecture liturgique qui vient d’être faite et qui permette de fixer au 15 août la fête du jour. On lit en effet dans le Lectionnaire arménien de Jérusalem, n° 64 : « Le 15 août de Marie, la Théotokos, au troisième mille de Bethléem, et ce canon est exécuté : Psaume 131, antienne : « Lève-toi, Seigneur, vers ton repos, toi et l’arche de ta sainteté » (Ps 131, 8). Lecture du prophète Isaïe : « Et le Seigneur recommença à parler à Achaz et lui dit… (des.) c’est pourquoi, avant que l’enfant connaisse le bien et le mal, il méprisera le mal et choisira le bien » (Is 7, 10-16a). Lecture de la lettre de l’Apôtre Paul aux Galates : « Donc si vous, vous êtes au Christ… (des.) tu es aussi héritier de Dieu » (Ga 3, 29-4, 7). Alléluia, Psaume 109 : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : assieds-toi ». Évangile de Luc : « Et il arriva en ces jours que parut un édit de César Auguste… (des.) et elle le mit dans une crèche, car il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie » (Lc 2, 1-7). »