Mercredi 22 décembre 2004 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Éphrem de Nisibe médite la Nativité du Sauveur

Hymne 1

L’hymne sur la Nativité que nous présentons ci-dessous comporte quatre-vingt-dix-neuf strophes. Au sein de cet ensemble quatre mouvements se laissent discerner.

Les strophes 1 à 11, scandées par un solennel « Aujourd’hui », évoquent l’accomplissement des prophéties messianiques.

Une vaste fresque typologique couvre les strophes 12 à 60. Elle fait défiler les grandes figures de l’histoire biblique en se plaisant à souligner comment ces ’justes’ attendent ardemment le Sauveur.

L’immense attente qui avait soulevé l’Ancien Testament continue d’inspirer aujourd’hui une attitude fondamentale : la veille, qui constitue le thème majeur des strophes 61 à 81.

Outre la veille, le Christ attendu incluque la pureté, la miséricorde, la réconciliation, la paix, la douceur, l’humilité, la pauvreté, la libéralité et le pardon (strophes 82-96).

Les trois dernières strophes livrent sans doute la pointe théologique de l’hymne : en manifestant chez Dieu même une ’transformation’, l’Incarnation en appelle une autre chez nous aussi, celle-là d’ordre moral ; le monde des volontés libres, exempt de l’immobilisme inhérent au monde physique, est susceptible d’une telle conversion, depuis que l’humanisation de la Divinité a rendu possible, comme son corollaire et son but, la divinisation de l’humanité.

1. Ce jour, mon Seigneur, a réjoui
Les rois, les prêtres et les prophètes,
Car leurs paroles en ce jour furent accomplies
Et devinrent toutes réalités.

Refrain : Gloire à toi, Fils de notre Créateur !

2. La Vierge a mis au monde aujourd’hui
L’Emmanuel en Bethléem ;
La parole dite par Isaïe
S’est aujourd’hui réalisée.

3. Il est né en ce lieu,
Celui qui dans un livre dénombre les peuples ;
Le psaume par David chanté,
Aujourd’hui s’est accompli.

4. La parole prononcée par Michée
Est devenue aujourd’hui réalité :
Un berger sort d’Éphrata,
Et son bâton guide les âmes.

5. Voici qu’une étoile se lève, issue de Jacob :
Un chef surgit d’Israël ;
La prophétie prononcée par Balaam
Trouve aujourd’hui son explication.

6. Elle est descendue, la lumière cachée ;
À traver un corps sa beauté s’est manifestée.
L’astre levant dont a parlé Zacharie
À Bethléem a brillé aujourd’hui.

7. Elle s’est manifestée, la lumière royale,
À Éphrata, la vie royale.
La bénédiction prononcée par Jacob
atteint aujourd’hui sa plénitude.

8. L’arbre de vie
Apporte l’espoir aux mortels ;
La sentence secrète de Salomon
Reçoit aujourd’hui son interprétation.

9. Aujourd’hui un enfant est né.
On a proclamé son nom : « Merveilleux » ;
Oui vraiment, c’est merveille que Dieu
Comme un nourrisson se soit montré.

10. L’Esprit l’avait comparé au ver
Dont la reproduction se fait sans union.
Le type que l’Esprit Saint avait formé
A trouvé aujourd’hui sa signification.

11. « Il a grandi comme un surgeon, devant lui,
Surgon sur une terre assoiffée. »
Ce qui avait été dit de manière cachée
A été dévoilé aujourd’hui.

12. Le roi était caché en Juda :
Tamar à ses reins l’a dérobé.
Aujourd’hui a brillé l’éclatante beauté
Dont elle avait aimé la forme cachée.

13. Ruth auprès de Booz s’était couchée,
voyant caché en lui un remède de vie ;
Aujourd’hui son vœu s’est réalisé,
Car de sa semence a surgi Celui qui donne à tous la vie.

14. Adam avait rejeté sa corruption
Sur la femme sortie de lui ;
De sa corruption elle lui a fait remise aujourd’hui
En mettant au monde, pour lui, le Rédempteur.

15. Il avait engendré Ève, la Génitrice,
L’homme qui jamais n’engendra :
Combien plus dige de foi la fille d’Ève
Qui, sans homme, engendra un enfant !

16. La terre vierge avait mis au monde
Cet Adam, chef de la terre.
Aujourd’hui une Vierge a mis au monde
L’Adam, Chef du ciel.

17. Le bâton d’Aaron a poussé des bourgeons,
Le bois sec a produit des fruits.
Aujourd’hui son symbole trouve son explication :
C’est un sein virginal qui a enfanté.

18. Qu’il soit couvert de honte, le Peuple qui empêche
Les prophètes d’être véridiques.
Si notre Sauveur n’était pas venu,
De mensonge leur paroles eussent été convaincues.

19. Béni soit le Véridique
Qui vient du Père de Vérité !
Il a accompli les paroles des (prophètes) véridiques,
Et elle sont complètes en vérité.

20. À ton trésor, mon Seigneur, laisse-nous puiser,
Au trésor de tes Écritures,
Les noms des justes d’autrefois
Impatients de voir ta venue.

21. Seth qui prit la place d’Abel
Visait le Fils mis à mort,
Pour que par sa mort s’émoussât le glaive
Que Caïn introduisit dans la création.

22. Noé vit les fils d’Élohim,
Les chastes s’adonner soudain à la débauche.
Il attendit le Fils chaste
Par qui deviennent chastes les impudiques.

23. Les deux frères qui recouvrirent Noé,
Visaient le Fils unique de dieu,
Pour qu’il vînt cacher la nudité
D’Adam, par son orgueil enivré.

24. Sem et Japhet si miséricordieux
Attendirent le Fils miséricordieux
Pour qu’il vînt libérer Canaan
De l’esclavage du péché.

25. Melkisédech l’attendit :
(Comme son) lieutenant il fixait ses regards
Pour voir le Seigneur du Sacerdoce
Dont l’hysope lave les créatures.

26. Loth vit que les gens de Sodome
Avaient renversé l’ordre de la nature ;
Il se tourna vers le Maître des natures,
Dispensateur d’une chasteté qui dépasse la nature.

27. Aaron l’attendit, lui qui vit
Que son bâton avait englouti les serpents :
Sa croix engloutirait le dragon
Qui avait englouti Adam et Ève.

28. Moïse regarda le serpent fixé à la hampe
Qui guérit les morsures des vipères ;
Il attendit de voir Celui qui guérit
La blessure infligée par le serpent primordial.

29. Moïse vit qu’il était seul
À bénéficier de la splendeur de Dieu ;
Il attendit Celui qui viendrait multiplier
Par sa doctrine les divinisés.

30. Caleb l’explorateur revint,
Portant la grappe sur une perche ;
Il attendit de voir le grappillon
Don le vin console la création.

31. Josué, fils de Nun, attendit
Pour présenter la puissance de son nom ;
Si, grâce à son nom, il a été à ce point exalté,
Combien plus le sera-t-il par sa naissance !

32. Ce Josué qui cueillit encore
Et rapporta avec lui des fruits (de la terre)
Attendit l’arbre de vie
Pour goûter de son fruit qui à tous donne vie.

33. Rahab se tourna vers Lui :
Si le cordon écarlate
En symbole la sauva de la colère,
En symbole elle goûta la réalité.

34. Élie ardemment le désira
Et sans voir le Fils sur terre,
Il crut, et toujours plus se purifia
Pour monter le voir au ciel.

35. Moïse et Élie se tournèrent vers lui :
Le doux s’élevant des profondeurs,
Le jaloux descendant des hauteurs ;
Et ils virent le Fils au milieu d’eux.

36. Ils représentèrent le mystère de sa venue :
Moïse fut le type des morts,
Élie, le type des vivants
Qui voleront à sa rencontre lors de sa venue.

37. À cause de la mort que les morts ont goûtée,
Il fera d’eux les premiers ;
Quand aux autres, non ensevelis encore,
À la fin, à sa rencontrre, ils seront enlevés.

38. Qui pourrait faire pour moi le compte
Des justes qui ont attendu le Fils ?
Leur nombre ne peut être évalué
Par notre bouche défaillante.

39. Priez pour moi, mes amis,
Pour qu’une seconde fois revigoré,
J’expose dans un second récit
Leurs qualités, autant que je le puis.

40. Qui suffirait à célébrer
Le Fils Véritable, à nous manifesté,
Que les justes ont si ardemment
Désiré voir en leur génération ?

41. Adam l’avait attendu,
Lui, le Seigneur du chérubin,
Lui qui pouvait le faire entrer et habiter
Sous la ramure de l’arbre de vie.

42. Abel ardemment désira
Qu’en ses jours il vînt,
Pour voir à la place de l’agneau qu’il offrait
L’Agneau divin.

43. Ève l’aperçut ;
Si grande était des femmes la nudité
Que lui seul pourrait les revêtir, non de feuilles,
Mais de la gloire dont elles s’étaient dépouillées.

44. La tour qu’une multitude avait bâtie
Visait en figure l’Unique
Qui descendrait bâtir sur la terre
Une tour qui monte jusqu’au ciel.

45. L’Arche aussi, avec ses animaux,
Visait par son type notre Seigneur
Qui bâtirait la Sainte Église
Où les âmes sont sauvées.

46. Aux jours de Péleg, la terre fut partagée
En soixante-dix langues :
Il attendait Celui qui, par des langues,
Partagerait la terre entre ses Apôtres.

47. La terre engloutie par le déluge
Poussait vers son Seigneur un cri silencieux.
Il descendit, ouvrit le baptistère,
Pour que par lui les hommes soient emportés aux cieux.

48. Seth, Enosh et Quénân
Furent appelés fils de Dieu.
Ils attendirent le Fils de Dieu
Afin de devenir par grâce pour lui des frères.

49. Un peu moins de mille ans
Vécut Mathusalem.
Il attendit le Fils, seul à donner en héritage
La vie qui ne finit jamais.

50. En mystère, en secret,
La bonté divine implora pour eux
Que le Seigneur vînt dans leur génération
Et comblât leurs insuffisances.

51. Car l’Esprit Saint qui était en eux
Par une pensée silencieuse en eux (intervenait)
Et les poussait à voir en lui le Sauveur
Qu’ardemment ils désiraient.

52. L’âme des justes eut l’intuition du Fils
Qui est le remède de vie
Et elle désira qu’il vînt en ses jours
Pour goûter à sa douceur.

53. Hénok ardemment le désira,
Mais n’ayant pas vu le Fils sur terre,
Il intensifia sa foi et sa justice
Pour monter le voir au ciel.

54. Qui reprocherait à la Bonté
Que ce don que les premiers,
Malgré de grands efforts, n’avaient pas obtenu,
Aux derniers gratuitement soit venu ?

55. Vers lui Lamek aussi se tourna,
Pour qu’il vînt, miséricordieux, le consoler
De sa peine, du travail de ses mains
Et du sol maudit par le Juste.

56. Lamek vit qu’en son fils Noé
Les symboles du Fils étaient représentés :
À la place du Seigneur lointain
Le symbole prochain l’a consolé.

57. Noé désira voir ardemment
Celui dont il avait goûté les secours.
Si son symbole préserva les animaux (de la mort),
Combien plus lui-même donnera-t-il la vie ?

58. Noé l’attendit pour avoir éprouvé
Que par lui l’arche reposait (sur la montagne).
Si son type opéra le salut,
Que ne fera-t-il lui-même en réalité ?

59. Abraham pressentit dans l’Esprit
Que lointaine était la naissance du Fils.
Il désirait ardemment pour lui-même
Voir au moins son jour.

60. De le voir Isaac eut le vif désir,
Car il savoura l’avant-goût du salut.
Si la préfiguration sauve de telle manière,
Combien plus sauvera-t-il lui-même en vérité !

61. Les anges aujourd’hui se sont réjouis,
Car le Veilleur est venu nous réveiller.
Qui dormirait en cette nuit
Où toutes les créatures sont éveillées ?

62. Comme Adam avait introduit par ses péchés
Le sommeil de la mort dans la création,
Le Veilleur est descendu nous réveiller
De la torpeur du péché.

63. Ne veillons pas comme les gens cupides
Qui ne pensent qu’à s’augmenter leur argent.
Ils veillent tard dans la nuit
Pour calculer capital et intérêt.

64. Éveillé et sage est le voleur
Qui enfouit et cache en terre sno sommeil.
Il n’a qu’un but à tout son état de veille :
Faire crier beaucoup les dormeurs !

65. Le glouton veille lui aussi :
Il a trop mangé, son ventre s’est alourdi ;
Veiller pour lui est un tourment,
Car il ne se nourrit pas modérément.

66. Le commerçant veille lui aussi :
La nuit, il se fatigue les doigts
À calculer combien lui a rapporté son talent,
Si son avoir s’est multiplié par deux, par trois.

67. Le riche veille lui aussi,
Car Mammon chasse son sommeil.
Ses chiens dorment, mais lui garde
Ses trésors des voleurs.

68. L’anxieux veille lui aussi :
Par les soucis son sommeil est englouti ;
Sa mort se tient debout à son chevet
Et il veille, pour les années à venir inquiet.

69. Satan enseigne, mes frères,
Une veille à la place de l’autre :
Afin qu’endormis pour le bien,
Nous soyons éveillés et vigilants pour le vice.

70. Judas Iscariote, lui aussi,
Avait veillé toute la nuit,
Il vendit le sang du Juste
Qui a racheté toutes les créatures.

71. Le fils des ténèbres se vêtit de ténèbres,
Il se dépouilla de la lumière et la rejeta ;
Pour de l’argent il vendit, le brigand,
Celui qui a créé l’argent.

72. Les pharisiens, fils de ténèbres, eux aussi,
Veillèrent toute la nuit ;
Les ténébreux veillèrent pour cacher
L’incompréhensible Lumière.

73. Veillez, vous, comme des luminaires
En cette lumineuse nuit
Qui, bien que noire par sa couleur,
Par sa force resplendit.

74. Celui qui, comme s’il resplendissait,
Veille et prie dans les ténèbres,
Au milieu des ténèbres visibles
D’une lumière invisible est revêtu.

75. Un méchant a beau se tenir en plein jour,
Sa conduite est celle d’un fils de ténèbres.
Bien qu’au dehors il soit revêtu de lumière,
Il est enveloppé de ténèbres au dedans.

76. Ne nous égarons pas, dès lors, mes amis,
Sur notre manière habituelle de veiller ;
Car, de qui ne veille pas comme il se doit,
La veille ne vaut rien !

77. Celui qui ne veille pas en chasteté,
Sa veille n’est qu’un sommeil profond.
Celui qui ne veille pas en pureté,
Contre lui, même sa veille est en opposition.

78. La veille de l’envieux, elle aussi,
Est un capital grevé de déficits ;
Sa vigilance est un trafic
Rempli de honte et de moquerie.

79. L’irascible veille-t-il ?
Sa veille est troublée par la colère
Et sa vigilance devient pour lui
Pleine de rancœur et de malédictions.

80. Qu’un bavard vienne à veiller,
Sa bouche devient une gouttière
Apte à ne transmettre que paroles vaines,
Mais dégoûtée de la prière.

81. L’homme sage veille-t-il ?
Entre deux il choisira :
Ou les délices du sommeil
Ou la sainteté de la veille.

82. Pure fut la nuit où se manifesta le Pur
Qui vint nous purifier ;
N’introduisons en notre veille
Rien qui puisse la troubler.

83. Que le sentier de l’oreille soit purifié,
La vision de l’œil épurée,
La pensée du cœur sanctifiée,
La parole de la bouche amendée.

84. Marie a enfoui en nous aujourd’hui
De la maison de David le miséricordieux ;
Que l’homme soit miséricordieux pour son persécuteur,
Comme le fils de Jessé pour Saül.

85. Le ferment est tombé en nous aujourd’hui
De la maison de David le miséricordieux ;
Que l’homme soit miséricordieux pour son persécuteur,
Comme le fils de Jessé pour Saül.

86. Le doux sel des prophètes
A été répandu parmi les peuples aujourd’hui :
Acquérons par lui un goût nouveau,
Qui rende fade le peuple de jadis.

87. En ce jour de salut
Parlons avec discernement ;
Ne disons rien de superflu
Afin de ne pas le perdre.

88. C’est la nuit de la réconciliation :
Qu’il n’y ait en nous ni trouble ni obscurité !
En cette nuit qui pacifie toute chose,
Qu’il n’y ait ni menace ni agitation !

89. C’est la nuit de la douceur :
Qu’il n’y ait en elle ni amertume ni dureté !
En cette nuit de l’Humilité,
Qu’il n’y ait ni hauteur ni superbe !

90. En ce jour du pardon
Ne vengeons pas les offenses !
En ce jour de joie
Ne distribuons pas les afflictions !

91. En ce jour de douceur
Ne soyons pas violents !
En ce jour de paix
Ne soyons pas en colère !

92. En ce jour où Dieu
Est venu chez les pécheurs,
Que le juste ne s’exalte pas en pensée
Au-dessus du pécheur !

93. En ce jour où le Maître universel
Est venu chez les serviteurs,
Que les maîtres aussi s’inclinent
Avec affection devant leurs serviteurs !

94. En ce jour où pour nous
Le Riche s’est fait pauvre,
Que le riche aussi laisse le pauvre
Prendre part à sa table !

95. En ce jour où nous est échu
Un don que nous n’avions pas demandé,
Distribuons des aumônes
À ceux qui nous supplient en criant.

96. C’est le jour où s’ouvre
À nos prières la porte d’en haut ;
Nous aussi, ouvrons les portes aux demandeurs
Qui ont péché et qui nous demandent grâce.

97. Le Seigneur des natures aujourd’hui
Contrairement à sa nature s’est transformé :
Il n’est pas malaisé pour nous aussi
De changer notre mauvaise volonté.

98. Le corps est fixé de par sa nature ;
Il ne peut ni grandir ni diminuer.
La volonté, elle, a le pouvoir
De grandir en toutes dimensions.

99. Aujourd’hui la divinité s’est empreinte
Dans l’humanité
Pour que l’humanité, elle aussi, fût enchâssée
Dans le sceau de la divinité.

Sources :

Cette hymne a été publiée dans Éphrem de Nisibe, Hymnes sur la Nativité, Sources Chrétiennes n° 459, Cerf, Paris 2001, p. 27-47. Vous y trouverez d’autres hymnes d’Éphrem avec de nombreuses notes explicatives.

Crédit photo : © Bnf, Saint Ephrem, ms. Grec 1561, fol. 113.