Mercredi 11 janvier 2006 — Dernier ajout jeudi 8 avril 2010

Justin (Pseudo) : Traité sur la résurrection

Le traité Sur la résurrection n’est pas de Justin, le célèbre apologiste mort pour sa foi au milieu du deuxième siècle. Toute lecture attentive lui en refusera la paternité. Il appartient cependant à l’école justinienne. L’auteur y défend vigoureusement la réalité de la résurrection de l’homme, corps et âme, n’hésitant pas à prendre en compte les objections de ses interlocuteurs.

Cliquez pour télécharger le Traité sur la Résurrection du Pseudo-Justin.

  • Contexte historique

En cette seconde moitié du deuxième siècle, Rome connaît une période d’effervescence intellectuelle, notamment dans les milieux chrétiens. Marcion, Valentin, y propagent leurs doctrines. Justin († 165-166) y croise le fer avec le philosophe cynique Crescens [1]. Quiconque s’intéresse à la vie culturelle de l’Empire, se doit de visiter la Ville éternelle. Irénée de Lyon se rend dans la capitale impériale avant de rejoindre Lyon.

C’est dans ce contexte que le Pseudo-Justin rédigea le Περὶ ἀναστάσεως. Le débat autour de la résurrection de la chair était devenu particulièrement vif en raison, notamment, de la multiplication des sectes gnostiques qui méprisaient la chair et ne pouvaient concevoir que celle-ci soit sauvée. Le traité Sur la Résurrection date environ du troisième quart du deuxième siècle.

Les liens de dépendance entre ce traité et les œuvres authentiques de Justin, le Dialogue avec Tryphon et les Apologies, sautent aux yeux. Nous savons que Justin avait ouvert une école où il enseignait la philosophie véritable, la philosophie du Christ. La parenté des œuvres peut s’expliquer par un enseignement partagé ou repris par l’un des auditeurs. Cette thèse minimale constitue le fonds commun de tous les commentateurs de l’Apologiste [2]

  • Composition du traité Sur la Résurrection

L’ouvrage du Pseudo-Justin ne nous est parvenu que de manière partielle. Le texte dont nous disposons est composé de trois fragments d’un traité Sur la résurrection cité par saint Jean Damascène dans les Sacra Parallela (PG 6, 1571-1592). Notre édition ne reprend que les extraits qui sont accessibles dans l’édition de Holl [3]. Le premier fragment (n° 107) est composé des chapitres 1 à 8, le deuxième (n° 108) du chapitre 9 et le dernier (n° 109) du chapitre 10. On s’accorde en général pour dire que le traité est assez complet. Il existe cependant des problèmes de cohérence interne.

Plan détaillé du traité Sur la Résurrection

  • 1. Principe et méthode

1-4 Thèses de l’auteur

1 La parole de Vérité est libre, elle ne se prête pas à la démonstration.
2-4 Elle suppose la foi en Dieu qui l’a envoyée car il n’y a pas d’autres preuves que la Vérité elle-même qui est Dieu.

5-9 Illustration des affirmations énoncées

5 La démonstration est plus digne de foi que ce qui est démontré.
6 Elle ne peut donc s’appliquer à la Vérité.
7-9 L’analogie avec la sensation montre bien que la Vérité est l’ultime critère de jugement.

10-14 Reprise théologique des résultats précédents

10 Dieu, le Père de l’univers, est la Vérité.
11-12 Par l’incarnation, le Fils s’est révélé à nous et nous a révélé le Père qui a envoyé le Verbe. [Par sa résurrection] Jésus-Christ nous a donné en lui-même l’assurance du Salut, de la vie éternelle.
13 Il est donc le référent ultime de sa propre personne et de l’univers.
14 Conclusion : voilà pourquoi les croyants se reposent en lui.

15-16 Introduction au développement polémique

15 La pugnacité de l’adversaire qui détourne les gens de la foi
16 Oblige l’auteur à défendre sa foi à cause des faibles.

  • 2. Réquisitoire contre la résurrection de la chair

1 La résurrection de la chair est impossible

2 La résurrection de la chair est nuisible. La chair est pécheresse

3-6 Comment la chair ressuscitera-t-elle ?

3 Achevée ou inachevée ?
4 Inachevée, elle montre l’incapacité de celui qui la ressuscite.
5-6 Achevée, la résurrection contredit la parole du Seigneur selon laquelle les hommes « seront comme les anges ».

7 Conclusion par référence au v. 1,15

8 Argument indirect : Jésus est venu en esprit et non dans la chair, la chair ne bénéficie donc pas de la promesse.

9 Conclusion : la résolution des apories montrera que la chair reçoit le salut

  • 3. La chair ressuscite dans son intégralité…

1-2 La résurrection de la chair implique-t-elle le fonctionnement des organes de la chair ?

3-11 Oui, mais…

3 Leur usage n’est pas nécessaire
4-7 Les femmes stériles en témoignent, leurs matrices n’engendrent pas
8-9 En témoignent également ceux qui ont choisi de garder la virginité.
10 Il existe également des animaux stériles.
11 Conclusion : la suppression de l’union charnelle existe dès ici-bas, avant même que n’arrive le monde à venir. Elle met un terme au mariage sans loi régi par la concupiscence.

12-16 L’exemple du Christ

12 La naissance virginale du Christ n’a d’autre but que de montrer au Prince de ce monde que Dieu peut façonner un homme en dehors d’un engendrement issu de l’empire de la concupiscence.
13-14 Dans sa vie, le Christ s’est abstenu des désirs de la chair qui ne s’imposaient pas. Ainsi s’est-il abstenu d’une union sans loi.
15-16 Il indiquait par là que l’union charnelle serait abolie dans le monde à venir car fils de ce monde seront « comme des anges ».

17 Ce qui peut être supprimé ici bas, peut l’être a fortiori dans le monde à venir. Ceux qui sont hors de la foi ne doivent donc pas s’en étonner.

  • 4. La chair ressuscite dans son intégralité… restaurée

1 La résurrection intégrale entraîne, selon les contradicteurs, une résurrection de l’homme dans un état physique identique à celui qu’il avait à sa mort.

2-4 L’exemple du Sauveur

2-3 Une telle position oblitère l’action du Sauveur qui guérissait les malades accomplissant ainsi les dires des Prophètes.
4 Or les guérisons que le Sauveur a accompli sur terre, il les accomplira à plus forte raison à la résurrection.

5 C’est ainsi qu’il faut résoudre ce qui leur paraît être des apories.

  • 5. Possibilité de la résurrection de la chair, règles du discours apologétique

1 Reprise des trois arguments contre la résurrection de la chair cités en 2, 1 ; 2, 2 ; 2, 8.

2-10 Réfutation de l’impossibilité de la résurrection de la chair.

2-5 Les croyants qui affirment la non-résurrection de la chair sont encore moins croyants que les païens qui croient en la puissance de leurs idoles.
6-8 Les croyants qui ont la vraie foi doivent croire en la puissance de leur Dieu puisqu’ils en ont des indices : la naissance du premier être humain, la succession des générations.
9-10 Le mystère de la naissance est proprement incroyable, c’est la naissance qui le rend croyable, il en va de même pour la résurrection.

11-16 Eléments méthodologiques pour un discours apologétique

11-14 L’argumentation profane est légitime parce que rien n’est extérieur à Dieu et parce que les destinataires sont incroyants.
15-16 Pour convaincre les incroyants il est nécessaire de les confondre à partir de leurs propres convictions.

  • 6. La possibilité de la résurrection de la chair selon les philosophes païens

1-8 Les philosophes païens divergent dans leurs opinions, mais tous admettent que rien ne vient du non-être. Une renaissance de la chair est donc possible.

9-20 Exposé des doctrines :

9-12 Selon Platon, il est possible à Dieu de renouveler une matière incorruptible ;
13-14 Pour les Stoïciens, il est possible que Dieu recompose un corps à partir des quatre éléments fondamentaux incorruptibles ;
15-20 Selon Epicure, le corps est formé d’atomes et de vide. Il ne serait donc pas impossible pour Dieu, une fois le corps dissous, de réorganiser les atomes selon une combinaison antérieure.

21-22 Conclusion : si la résurrection de la chair est possible d’après ces théories est l’est à plus forte raison pour les croyants.

  • 7. Sur la dignité de la chair

1-3 Introduction : le mépris de la chair terreuse et pécheresse pointe l’ignorance du dessein de Dieu.

4-8 L’homme charnel né de la terre est créature de Dieu

4-5 L’homme charnel a été modelé à l’image de Dieu.
6-7 Œuvre de Dieu, il a du prix à ses yeux.
8 En témoigne aussi l’œuvre de Création achevée en vue de l’homme

9-12 L’âme et la chair sont solidaires dans le péché et dans le salut.

9-11 Âme et chair font corps. La chair pèche à l’instigation de l’âme
12 Réserver le péché à la chair c’est exclure l’âme du salut.

13 Conclusion : La chair est donc estimée, c’est à juste titre que le salut lui est proposé.

  • 8. La résurrection de la chair est conforme à la nature de Dieu

1. Réfutation de la proposition : la chair n’a pas la promesse de la résurrection

2-11 Dieu n’agit pas en vain, il appelle l’homme tout entier à la résurrection.

2-8 Il est absurde de penser que le Créateur laisse retourner sa créature au non-être. Qu’ils se taisent donc les incroyants s’ils refusent de croire.
9-11 L’homme est composé d’une âme et d’un corps. C’est en tant qu’homme que Dieu a appelé sa créature à la résurrection.

12-26 La résurrection de la chair est conforme à la justice et à la bonté de Dieu.

12-16 La non-résurrection de la chair serait contraire à la justice de Dieu. L’âme et la chair ont cru au Christ Jésus qui les a sauvées. Supposer que l’homme ne serait sauvé qu’en partie, c’est admettre un Dieu injuste, ce qui est absurde.
17-26 La non-résurrection de la chair serait contraire à la bonté de Dieu. Si Dieu ne sauve que ce qui lui appartient, que ce qui est incorruptible, il ne fait rien d’extraordinaire et ne manifeste guère de bonté.

  • 9. Le Ressuscité témoigne d’une résurrection charnelle et spirituelle

1-2 La valeur de la chair nous est montrée par la résurrection des morts.

3-10 Comment les morts ressuscitent-ils ?

3 Les morts ressuscitent corps et âme ;
4-10 En témoignent la résurrection et l’ascension du Ressuscité.

11 La résurrection de la chair manifeste la puissance de Dieu, elle ne se prête pas à la démonstration mais à la contemplation.

  • 10. Anthropologie et nouveauté chrétienne.

1 La résurrection s’adresse à la chair car l’esprit ne meurt pas.

2-4 Ce sont le corps, l’âme et l’esprit qui seront sauvés par la foi en Dieu.

5-6 Les enseignements profanes confortent la croyance en la résurrection de la chair. La nier après avoir entendu l’Evangile c’est revenir en arrière.

7-10 La nouveauté chrétienne :

7-8 Si le Christ s’était contenté d’annoncer le salut de l’âme, il n’eût fait que répété le message des philosophes païens.
9-10 La nouveauté de l’espérance chrétienne consiste dans le salut accordé à ce qui est corruptible.

11-12 Le Prince d’iniquité et ses disciples s’opposent à cette espérance par leurs enseignements blasphématoires.

13-17 Le soin du corps est lié à la promesse de la résurrection.

13-15 Si la chair ne ressuscite pas pourquoi la ménagerait-on ?
16-17 Si le Christ prescrit la tempérance, c’est précisément parce que la chair est destinée à recevoir le salut.

Sources :

Karl Holl, « Fragmente vornicänischer Kirchenväter aus den Sacra Parallela », Texte und Untersuchungen, 20, II, Leipzig, 1899, pp. 36-49.
La traduction repose sur les travaux du Père A. Wartelle, Saint Justin, philosophe et martyr : De la Résurrection dans « Bulletin de l’association Guillaume Budé » 1993, n°1, pp. 66-82.

[1II Ap 3, 1.

[2Le premier qui défendit cette hypothèse fut W. Bousset, Jüdisch-christlicher Schulbetrieb in Alexandria und Rom. Literarische Untersuchungen zu Philo und Clemens von Alexandria, Justin und Irenäus (FRLANT NF 6), Göttingen, 1915.

[3J’ai ignoré le fragment 110. Très bref, il n’est pas significatif. Karl Holl dans Fragmente vornicänischer Kirchenväter aus den Sacra Parallela, Texte und Untersuchungen, 20, II, Leipzig, 1899, pp. 36-49. Il est accompagné d’une traduction qui repose pour l’essentiel sur les travaux du Père A. Wartelle, Saint Justin, philosophe et martyr : De la Résurrection dans « Bulletin de l’association Guillaume Budé » 1993, n°1, p. 66-82. J’ai repris la segmentation du texte proposée par A. Wartelle.