Jeudi 26 août 2004

Justin martyr, Dialogue avec Tryphon

Une nouvelle édition de l’oeuvre majeure de saint Justin

La dernière traduction française du Dialogue avec Tryphon remonte aux travaux de G. Archambault publiés en 1909. Les éditions du texte grec sont également rares (Archambault (1909), Goodspeed (1914), Marcovich (1997)). La présente édition et traduction de Ph. Bobichon, proposées pratiquement un siècle plus tard, constituent donc, en soi, un événement.

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Justin martyr

Philippe Bobichon, Justin martyr, Dialogue avec Tryphon. Édition critique, traduction et commentaire, « Paradosis » 47, Academic Press Fribourg, Éditions Saint-Paul, Fribourg (Suisse) 2004, 1128 pages, 120 euros, 180 FS.

Philippe Bobichon est membre de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes. Il publie ici la version définitive d’une thèse de doctorat en langues anciennes soutenue à l’Université de Caen, le 17 décembre 1999. Cette nouvelle édition et traduction du Dialogue avec Tryphon est composée de deux tomes. Le premier comporte une introduction substantielle (p. 1-181) et le texte de Justin (p. 183-564), le second offre des notes relatives à la traduction (p. 567-818), une douzaine d’appendices (p. 919-1016) et des index - mots grecs commentés, noms propres, scripturaire, analytique, auteurs et textes anciens, bibliographique - (p. 1017-1124).

La dernière traduction française du Dialogue avec Tryphon remonte aux travaux de G. Archambault publiés en 1909. Les éditions du texte grec sont également rares (Archambault (1909), Goodspeed (1914), Marcovich (1997)). Elles s’appuient sur le seul manuscrit Parisinus graecus 450, a. D. 1362 car l’unique autre manuscrit qui existe par ailleurs (Musaei Britannici Ms Loan 36/13 (olim Claromontanus 82), 1541) est une copie du précédent. La présente édition (qui tient compte des deux manuscrits) et traduction de Ph. Bobichon, proposées pratiquement un siècle plus tard, constituent donc, en soi, un événement.

Le Dialogue avec Tryphon est une œuvre volumineuse qui déconcerte son lecteur par une structure qui ne répond pas à sa logique habituelle et par un style qu’obèrent de longues citations scripturaires. De Photius à Miroslav Marcovich, nombreux sont les savants et les universitaires qui déplorèrent la lourdeur de la plume justinienne et le caractère désordonné de son ouvrage. Ph. Bobichon se garde d’ajouter sa voix à ces reproches et remarque que la modernité du Dialogue provient précisément de ce qui, chez lui, a pu déconcerter : « devenu familier des formes éclatées, le lecteur d’aujourd’hui devrait y retrouver une vision du monde affranchie de l’erreur qui consiste à penser que l’ordre seul fait sens ; la longueur du Dialogue proscrit l’impatience, et ses nombreux « détours » préservent de l’illusion que son message est simple » (p. 5).

Sensible aux questions de méthode, Ph. Bobichon va considérer que l’organisation de l’ouvrage résulte d’un acte d’intelligence : « N’est-il pas préférable d’envisager, pour le Dialogue, l’hypothèse d’une composition délibérément choisie, adoptant, pour tenter d’en appréhender l’unité, la même démarche que son auteur, et en se montrant attentif à ce que lui-même nous en dit ? » (p. 23). L’auteur va donc s’attacher à repérer dans le dialogue entre Justin et Tryphon les indications explicites et implicites qui dévoilent la cohérence de cet entretien. Cette analyse l’amène à observer qu’ « en dépit de certaines apparences… Justin ne se perd pas en constantes digressions, mais adopte, avec son interlocuteur, une démarche consciente et délibérée » (p. 31-32), avant de conclure : « il apparaît que les réserves sur l’aptitude de Justin à « composer » sont injustifiées » (p. 36).

Comment expliquer dès lors que de nombreux commentateurs se soient fourvoyés ? L’erreur de perspective provient, selon Ph. Bobichon, de ce que ceux-ci ont essayé de comprendre le sens de l’œuvre à partir du prologue uniquement, sans chercher dans l’ensemble du Dialogue les éléments susceptibles d’expliquer la fonction de celui-ci. Une analyse plus globale montre que la question du Salut traverse tout le Dialogue. Elle sous-tend le débat entre Justin et Tryphon et « motive explicitement sa mise en forme » (p. 39). Or le prologue introduit précisément à cette problématique « à travers une réflexion dont l’importance n’a pas été suffisamment relevée, bien qu’elle occupe l’essentiel des premiers chapitres : la nature de l’âme, son immortalité, et son accessibilité à un jugement divin. Si l’on admet cette lecture, ce n’est donc pas, comme on l’écrit généralement, sur la « philosophie » (et ses rapports avec la foi chrétienne) que porte ce prologue, mais plus précisément sur son aptitude à proposer une conception juste de l’homme, de sa capacité à connaître Dieu, et de son devenir au-delà de la mort » (p. 39). Cette approche permet à Ph. Bobichon de restituer au Dialogue son unité rédactionnelle dont « les enchaînements de détail, comme la composition d’ensemble, se fondent non pas sur une progression linéaire mais sur un système très complexe d’échos et d’analogies qu’il faut sans doute interpréter comme un appel à une lecture non linéaire » (p. 41).

C’est encore à partir de son intérêt pour les questions de méthode que Ph. Bobichon aborde l’exégèse de Justin. Celle-ci a déjà fait l’objet de nombreuses recherches, mais « les remarques concernant la méthode y demeurent sporadiques ou accessoires » (p. 109). Cette étude permet à l’auteur de montrer que l’opposition entre la « lettre » et « l’esprit » n’a pas cours dans le Dialogue. Saint Justin utilise la lecture typologique que lui ont léguée ses prédécesseurs, mais il n’hésite jamais à citer longuement et littéralement un passage biblique, insistant, si nécessaire et avec l’assentiment de ses interlocuteurs, sur le sens obvie du texte parce que « les Écritures ont pour Justin valeur de preuve ou de témoignage », bien plus, elles sont pour lui « le point de départ de l’exégèse » (p. 110). Les longues citations scripturaires qui émaillent le Dialogue et auxquelles le lecteur d’aujourd’hui ne s’arrêtent guère, s’imposent à Justin d’un point de vue méthodique car si les Écritures ont effectivement une force démonstrative, alors il convient, pour bien les comprendre, de les citer dans leur contexte et de subordonner son propre discours aux textes que l’on commente. L’importance des citations scripturaire reflète en fait « l’humilité d’un commentateur qui n’a pas l’impudence de croire que ses discours prévalent sur ce qui les inspire (p. 111).
Parmi les formes variées de l’exégèse littérale de Justin, Ph. Bobichon en distingue une, tout à fait originale, que l’on ne retrouve pas dans la littérature rabbinique ou chrétienne. Il s’agit d’une reprise de certains éléments d’une citation, réorganisés en une paraphrase où viennent s’inclurent d’autres passages scripturaires (voir par exemple Dial. 14, 8). De telles constructions, fort fréquentes, mettent en valeur le caractère symphonique des Écritures. Elles ont une portée exégétique (les Écritures sont une même Parole), théologique (tout est lié dans l’histoire du Salut) et littéraire (elles forment une charnière qui résume ce qui précède et annonce ce qui va suivre) (p. 122). Cette technique qui joue un rôle essentiel dans l’organisation du Dialogue n’a pas été relevée jusqu’à présent, bien qu’on puisse y repérer « une caractéristique originale » de l’exégèse justinienne, « irréductible au phénomène de la réminiscence ou à l’utilisation de Testimonia » (p. 125). Elle engendre un « commentaire [qui] épouse la forme de ce qui la produit. Il devient comme les Écritures qui l’ont provoqué, le lieu d’association diverses. […] Comme le texte biblique, la composition du Dialogue est faite d’harmoniques autant que d’enchaînements rationnels » (p. 125). Ces développements ont « pour effet de rompre périodiquement la linéarité du discours en renvoyant à cette intertextualité qui est, dans la pensée de Justin, l’unique approche conforme à l’esprit des Écritures. Lire ces Écritures, c’est, pour Justin, comprendre que leur sens échappe à la syntaxe des commentaires humains » (p. 126). La forme parfois si déroutante du Dialogue avec Tryphon serait ainsi, dans la perspective de Ph. Bobichon, une invitation faite au lecteur à se rendre disponible aux Écritures, ce texte plus grand qui l’a produit et auquel il introduit celui qui parfois sait se perdre pour mieux s’orienter.

L’errance ayant cependant ses limites, Ph. Bobichon a accompagné son édition du Dialogue avec Tryphon de nombreux intertitres qui donnent au lecteur une vue d’ensemble de l’œuvre. Parmi les appendices, signalons une liste exhaustive des titres christologiques apparaissant (ou n’apparaissant pas) dans le Dialogue (p. 978-1015). À chacun de ces titres sont associées une liste de références, quelques remarques essentielles et une brève bibliographie.

Justin martyr