Lundi 3 septembre 2007 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Benoît XVI : Eusèbe de Césarée

Audience générale du 13 juin 2007. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 14 juin. Paru dans La Documentation Catholique n° 2384 du 15/07/2007, p. 661. (*)

Chers Frères et Sœurs,

Dans l’histoire du christianisme antique, il convient de faire une distinction fondamentale entre les trois premiers siècles et ceux qui suivent le Concile réuni à Nicée en 325, premier Concile œcuménique. Presque à la charnière entre les deux périodes se produit le « tournant constantinien », celui de la paix pour l’Église, et apparaît la figure d’Eusèbe, évêque de Césarée de Palestine. Ce dernier est le représentant le plus qualifié de la culture chrétienne de son temps dans de nombreux domaines qui vont de la théologie à l’exégèse, de l’histoire à l’érudition. Eusèbe est connu surtout comme le premier historien du christianisme, mais il fut aussi le plus grand philologue de l’Église antique.

C’est à Césarée, où il faut probablement situer la naissance d’Eusèbe vers l’année 260, qu’Origène s’était réfugié en arrivant d’Alexandrie et qu’il avait établi une école et une bibliothèque considérable. Et précisément avec ces livres allait s’instruire le jeune Eusèbe, quelques décennies plus tard. Puis, en 325, devenu évêque de Césarée, il joua un rôle considérable lors de sa participation au Concile de Nicée. Il y souscrivit au Credo et à l’affirmation de la pleine divinité du Fils de Dieu, qui fut pour cela défini comme « de même substance que le Père » (homooúsios tõ Patri) - c’est pratiquement le même credo que nous récitons chaque dimanche lors de la Sainte Liturgie. Sincère admirateur de Constantin qui avait apporté la paix à l’Église, Eusèbe en reçut en retour estime et considération. Il célébra l’empereur non seulement dans ses œuvres, mais aussi dans des discours officiels prononcés pour les vingtième et trentième anniversaires de son accession au trône et à l’occasion de son trépas, survenu en 337. Eusèbe lui-même mourut deux ou trois ans plus tard.

Premier auteur d’une histoire de l’Église

Infatigablement studieux, Eusèbe se propose dans ses nombreuses œuvres de faire le point en réfléchissant aux trois siècles de christianisme, trois siècles vécus dans la persécution, par une large exploitation des sources chrétiennes et païennes conservées principalement dans la grande bibliothèque de Césarée. De sorte que, malgré l’importance objective de ses œuvres apologétiques, exégétiques et doctrinales, la renommée impérissable d’Eusèbe reste liée, en premier lieu, aux dix livres de son Histoire ecclésiastique. Il est le premier à avoir écrit une histoire de l’Église, et cette histoire reste fondamentale, grâce aux sources que l’auteur a mises définitivement à notre disposition. Avec cette histoire, il a réussi à sauver d’un oubli inéluctable de nombreux événements, personnages et œuvres littéraires de l’Église antique. Il s’agit donc d’une source primaire pour notre connaissance des premiers siècles du christianisme.

Nous pouvons demander comment il a structuré cette œuvre nouvelle et dans quelles intentions il l’a rédigée. Au début de son premier livre, l’historien dresse exactement la liste des sujets qu’il désire traiter : « les successions des saints apôtres ainsi que les temps écoulés depuis notre Sauveur jusqu’à nous ; toutes les grandes choses que l’on dit avoir été accomplies le long de l’histoire ecclésiastique ; tous les personnages de cette histoire qui ont excellemment présidé à la conduite des plus illustres Églises ; ceux qui dans chaque génération, par la parole et les écrits, ont été les ambassadeurs de la parole divine ; les noms, la qualité, le temps de ceux qui, entraînés aux dernières extrémités de l’erreur, se sont faits les hérauts et les introducteurs d’une fausse doctrine et qui, tels des loups ravisseurs, ont cruellement ravagé le troupeau du Christ ; […] la nature, la qualité, le temps des combats livrés par les nations païennes contre la parole divine ; les grands hommes qui ont traversé pour elle le combat par le sang et les tortures ; de plus les martyres qui ont eu lieu de notre temps et la bienveillance miséricordieuse de notre Sauveur pour nous tous : voilà ce que j’ai entrepris de livrer à l’écriture » (1,1,1-2). Eusèbe embrasse ainsi divers secteurs : la succession des Apôtres comme ossature de l’Église, la diffusion du Message, les erreurs, puis les persécutions de la part des païens, et les grands témoignages qui sont la lumière de cette Histoire. En tout cela lui sont visibles la miséricorde et la bienveillance du Sauveur. Eusèbe inaugure ainsi l’historiographie ecclésiastique, menant son récit jusqu’à l’année 324, quand Constantin, après la défaite de Licinius, fut acclamé unique empereur de Rome. C’est l’année qui précédait le grand Concile de Nicée qui allait présenter la « somme » de tout ce que l’Église, aux plans de la doctrine, de la morale et aussi du droit, avait appris au cours de ces trois cents ans.

Eusèbe nous interpelle

La citation que nous venons de faire du premier livre de l’Histoire ecclésiastique contient une répétition, sûrement intentionnelle. Par trois fois en ces quelques lignes revient le titre christologique de Sauveur, et il y est fait référence explicite à sa « miséricorde » et à sa « bienveillance ». Nous sommes ainsi en mesure de comprendre la perspective fondamentale de l’historiographie eusébienne ; son Histoire est une histoire christocentrique dans laquelle se révèle progressivement le mystère d’amour de Dieu pour les hommes. Avec une véritable stupeur, Eusèbe reconnaît que « chez tous les hommes du monde entier, seul Jésus est dit, confessé, reconnu comme Christ (c’est-à-dire Messie et Sauveur du monde) ; que l’on fait mémoire de lui sous ce nom tant chez les Grecs que chez les Barbares ; que, encore aujourd’hui, ses disciples dispersés dans le monde entier l’honorent comme roi, l’admirent comme prophète, le glorifient comme le vrai et unique prêtre de Dieu ; et, plus encore que tout cela, en tant que Logos de Dieu préexistant et engendré de l’être avant tous les temps, il a reçu du Père un honneur digne de vénération, et il est adoré comme Dieu. Mais ce qui est encore plus extraordinaire que tout est que, lorsque nous lui sommes consacrés, non seulement le célébrons-nous de la voix et du son des mots, mais par toutes les dispositions de l’âme nous mettons au-dessus même de notre vie le témoignage que nous lui rendons » (1, 3, 19-20). Arrive ainsi au premier plan une autre caractéristique qui restera constante dans l’historiographie ecclésiastique : c’est « l’intention morale » qui commande au récit. L’analyse historique n’est jamais une fin en soi, on n’y procède pas seulement pour connaître le passé ; mais bien plutôt elle entraîne à la conversion et à un témoignage authentique de vie chrétienne de la part des fidèles. C’est un guide pour nous-mêmes.

De cette façon, Eusèbe interpelle vivement les croyants de tout temps quant à leur façon d’aborder les vicissitudes de l’histoire et en particulier celles de l’Église. Il nous interpelle nous aussi : quelle est notre attitude vis-à-vis des événements ecclésiaux ? Est-ce l’attitude de celui qui s’y intéresse simplement par curiosité, peut-être même à la recherche effrénée du sensationnel et du scandaleux ? Ou bien est-ce l’attitude pleine d’amour et ouverte au mystère, de qui, par sa foi, sait pouvoir déceler dans l’histoire de l’Église les marques de l’amour de Dieu et les grands œuvres qu’il a accomplies ? Si telle est notre attitude, nous ne pouvons pas ne pas être stimulés à une réponse plus cohérente et généreuse, à un témoignage de vie plus chrétien, afin de transmettre également aux générations à venir les marques de l’amour de Dieu.

« Il y a un mystère, » ne se lassait pas de répéter cet éminent connaisseur des Pères que fut le cardinal Jean Daniélou, « il y a dans l’histoire un contenu caché. […] Le mystère est celui des œuvres de Dieu, qui constituent dans le temps l’authentique réalité cachée sous les apparences. […] Mais cette histoire que Dieu réalise pour l’homme, il ne le réalise pas sans lui. Se limiter à la contemplation des “ grandes choses ” de Dieu signifierait ne voir qu’un aspect de choses. Face à celles-ci, il y a encore la réponse des hommes » (Essai sur le mystère de l’histoire). À tant de siècles de distance, Eusèbe de Césarée invite les croyants - nous invite, nous - à nous émerveiller, à contempler les grands œuvres de Dieu pour le salut des hommes. Et avec la même force, il nous invite à la conversion de vie. En effet, devant un Dieu qui nous a ainsi aimés, nous ne pouvons rester inertes. L’exigence par excellence de l’amour est que la vie entière soit orientée vers l’imitation de l’Aimé. Faisons donc tout pour laisser dans notre vie une trace transparente de l’amour de Dieu.

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Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.