Lundi 3 septembre 2007 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Benoît XVI : Origène

Audience générale du 25 avril 2007. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 26 avril. Paru dans La Documentation Catholique n° 2382 du 17/06/2007, p. 559. (*)

Chers Frères et Sœurs,

Dans nos méditations sur les grandes personnalités de l’Église antique, nous allons aujourd’hui faire connaissance avec l’une des plus remarquables d’entre elles. Origène, un Alexandrin, est réellement l’une des personnalités déterminantes dans tout le développement de la pensée chrétienne. Il recueille l’héritage de Clément d’Alexandrie, sur lequel nous avons médité mercredi dernier, et il le projette vers l’avenir d’une façon si innovante qu’il est imprime un tournant irréversible au développement de la pensée chrétienne. Il fut véritablement un « maître », et c’est ainsi que ses anciens élèves en gardaient le souvenir, avec nostalgie et émotion : non seulement celui d’un théologien brillant, mais d’un témoin exemplaire de la doctrine qu’il transmettait. « Il enseigna, écrit son biographe enthousiaste Eusèbe de Césarée, que la conduite doit correspondre exactement à la parole, et ce fut surtout par cela que, avec l’aide de la grâce de Dieu, il en amena un grand nombre à l’imiter » (Hist. ecclés. 6, 3, 7).

Toute sa vie fut marquée par une incessante aspiration au martyre. Il avait dix-sept ans quand, dans la dixième année du règne de l’empereur Septime Sévère, se déclencha à Alexandrie une persécution antichrétienne. Clément, son maître, quitta la ville, et Léonide, le père d’Origène, fut jeté en prison. Son fils ne pouvant pas voir se réaliser son ardent désir du martyre, écrivit alors à son père, pour l’exhorter à ne pas reculer devant le témoignage suprême de la foi. Et, quand Léonide fut décapité, le jeune Origène réalisa qu’il lui fallait accueillir l’exemple de sa vie. Quarante ans plus tard, alors qu’il prêchait à Césarée, il confessa : « Il ne me sert de rien d’avoir eu un père martyr si je n’ai pas une bonne conduite et ne fais pas honneur à la noblesse de mon lignage, c’est-à-dire au martyre de mon père et au témoignage qui l’a rendu glorieux en Christ » (Hom. sur Éz. 4, 8). Dans une homélie ultérieure, alors que, grâce à l’extrême tolérance de l’empereur Philippe l’Arabe, l’éventualité d’un témoignage sanglant semblait désormais s’éloigner, Origène s’exclama : « Si Dieu m’accordait d’être lavé dans mon sang et de recevoir ainsi comme un second baptême, après avoir accepté la mort pour le Christ je quitterais ce monde en toute sécurité (…) Bienheureux ceux qui méritent un tel sort ! » (Hom. sur Jud. 7, 12). Ces expressions révèlent toute la nostalgie d’Origène pour le baptême du sang. Finalement, ce désir irrésistible fut exaucé, au moins partiellement. En 250, pendant la persécution de Dèce, Origène fut arrêté et torturé cruellement. Épuisé par les souffrances imposées, il mourut peu d’années après, avant d’avoir atteint ses soixante-dix ans.

Symbiose parfaite entre la théologie et l’exégèse

Nous avons évoqué un « tournant irréversible » que constitua l’œuvre Origène dans l’histoire de la théologie et de la pensée chrétienne. Mais en quoi consiste ce tournant, cette nouveauté si lourde de conséquences ? Elle correspond substantiellement à fonder la théologie sur l’explication des Écritures. Faire de la théologie était pour lui essentiellement expliquer, comprendre l’Écriture ; ou, pourrions-nous dire encore, sa théologie est la symbiose parfaite entre la théologie et l’exégèse. En vérité, la marque propre de la doctrine origénienne semble résider justement dans cette invitation incessante à passer de la lettre à l’esprit des Écritures afin de progresser dans la connaissance de Dieu. Et ce qu’on appelle l’« allégorisme », a noté Hans Urs von Balthasar, coïncide précisément avec « le développement du dogme chrétien opéré par l’enseignement des docteurs de l’Église », qui, d’une façon ou d’une autre, ont suivi la « leçon » d’Origène. Ainsi, la Tradition et le Magistère, fondement et garant de la recherche théologique, arrivent à prendre les traits d’une « Écriture en acte » (cf. Origène, le Monde, le Christ et l’Église). De là nous pouvons affirmer que le noyau central de l’immense œuvre littéraire d’Origène consiste dans sa « triple lecture » de la Bible. Mais avant d’expliciter cette lecture, il convient de regarder l’ensemble de la production littéraire de l’Alexandrin. Saint Jérôme dans sa Lettre 33 dresse la liste des 320 livres et des 310 homélies d’Origène. Malheureusement, la majeure partie de cette œuvre est perdue mais même le peu qui nous en reste fait de lui l’auteur le plus prolifique des trois premiers siècles du christianisme. Le cercle de ses intérêts va de l’exégèse au dogme, à la philosophie, à l’apologétique, à l’ascétique et à la mystique. Il y a là une vision fondamentale et globale de la vie chrétienne.

Le noyau inspirateur de cette œuvre est, comme on l’a déjà souligné, la « triple lecture » des Écritures que développa Origène au long de sa vie. Sous cette expression se cache une allusion aux trois modalités les plus importantes, non pas successives mais le plus souvent superposées, sous lesquelles Origène s’est adonné à l’étude des Écritures. Par-dessus tout, il lisait la Bible avec l’intention d’en adopter le texte au mieux possible et d’en produire l’édition la plus fiable. Tel en est, par exemple, le premier pas : connaître réellement ce qui a été écrit, et savoir quelle était l’intention initiale de cet écrit. Dans ce but, il mena une vaste enquête et rédigea une édition de la Bible en six colonnes parallèles, avec, de gauche à droite, le texte hébreu en caractères hébraïques (il avait eu des contacts également avec des rabbins, pour bien comprendre le texte original hébreu de la Bible), puis le texte hébreu translittéré en caractères grecs, puis quatre traductions diverses en langue grecque, qui lui permettaient de comparer les diverses possibilités de traduction. De là le titre Hexaple six colonnes ») attribué à cette imposante synopse. Cela est le premier point : connaître avec exactitude ce qui est écrit, le texte comme tel. En second lieu : Origène lisait la Bible de façon systématique, avec ses célèbres commentaires. Ces derniers reproduisent fidèlement les explications que le maître donna lors de son enseignement, à Alexandrie comme à Césarée. Origène procède pratiquement verset par verset, sous une forme minutieuse, ample et approfondie, avec des notations de caractère philologique et doctrinal. Il travaillait avec grande précision, pour bien pénétrer ce que voulaient dire les auteurs sacrés.

Sens littéral et sens spirituel

Enfin, même avant son ordination sacerdotale, Origène se consacrait fréquemment à la prédication de la Bible, s’adaptant à un public de composition mélangée. Dans tous les cas, il se montra, lors de ces homélies, maître entièrement dédié à l’interprétation systématique des péricopes scrutées, pas à pas découpées en versets successifs. Dans ses homélies aussi, Origène faisait bon usage de chaque occasion pour saisir les dimensions diverses du sens de la Sainte Écriture, qui facilitent ou constituent le progrès dans la croissance de la foi : il y a le sens « littéral », mais celui-ci cache des profondeurs qui n’apparaissent pas de prime abord ; la seconde dimension est le sens « spirituel », c’est-à-dire l’unité de l’Écriture, qui tout au long de son développement parle du Christ. C’est l’Esprit Saint qui nous fait comprendre le contenu christologique de l’Écriture, et donc son unité dans sa diversité. Il serait intéressant de le montrer. J’ai tenté quelque peu dans mon livre Jésus de Nazareth de montrer, dans la situation d’aujourd’hui, ces dimensions multiples de la Parole, de la Sainte Écriture, qui doit d’abord être respectée dans son sens historique. Mais ce sens se transcende vers le Christ, à la lumière de l’Esprit Saint, et il nous indique la voie, comment vivre. On en a un aperçu, par exemple, dans la neuvième homélie sur le Livre des Nombres, où Origène compare l’Écriture à une noix : « C’est ainsi qu’est la doctrine de la Loi et des Prophètes à l’école du Christ, affirme l’orateur. Amère est la lettre, elle est comme le brou ; en un second temps je parviendrai à la coquille, qui est la doctrine morale ; en un troisième temps, je découvrirai le sens des mystères dont se nourrissent les âmes des saints dans la vie présente et dans la vie future » (Hom. sur les Nombres, 9, 7).

Surtout, de cette façon Origène réussit à promouvoir efficacement la « lecture chrétienne » de l’Ancien Testament, réfutant brillamment la prétention des hérétiques, surtout gnostiques et marcionites, qui opposaient entre eux les deux Testaments au point de rejeter l’Ancien. Sur ce point, dans la même homélie sur les Nombres, l’Alexandrin affirme : « Je n’appelle pas la Loi un “ Ancien Testament ” si je la comprends dans l’Esprit. La Loi ne devient un “ Ancien Testament ” que pour ceux qui veulent la comprendre selon la chair », s’arrêtant à la lettre du texte, « mais pour nous qui la comprenons et l’appliquons selon l’Esprit, et dans le sens de l’Évangile, la Loi est toujours nouvelle, et les deux Testaments sont pour nous un Nouveau Testament, non pas par leur date dans le temps, mais par la nouveauté du sens (…). À l’opposé, pour les pécheurs et pour ceux qui ne respectent pas le pacte de la charité, même les Évangiles vieillissent » (Hom. sur les Nombres, 9, 4).

Je terminerai en vous invitant à accueillir dans le cœur l’enseignement de ce grand maître dans la foi. Dans un intime transport de joie, il nous rappelle que dans la lecture priante de l’Écriture et dans l’engagement cohérent de la vie, l’Église se renouvelle et rajeunit sans cesse. La Parole de Dieu, qui ne vieillit jamais et jamais ne s’épuise, est le moyen privilégié pour atteindre cette fin. C’est en effet la Parole de Dieu qui, par l’action du Saint-Esprit, nous guide toujours à nouveau vers la vérité tout entière. Et prions le Seigneur de nous donner aujourd’hui des penseurs, des théologiens, des exégètes, qui découvrent ces multiples dimensions, cette actualité permanente de la Sainte Écriture, sa nouveauté pour aujourd’hui. Prions pour que le Seigneur nous aide à lire de manière priante la Sainte Écriture, à nous nourrir du vrai pain de la vie, de sa Parole.

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Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.