Lundi 3 septembre 2007 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Benoît XVI : Origène, la voie de la perfection

Audience générale du 2 mai 2007. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 3 mai. Paru dans La Documentation Catholique n° 2382 du 17/06/2007, p. 561. (*)

Chers Frères et Sœurs,

La catéchèse de mercredi dernier était consacrée à la grande figure d’Origène, docteur alexandrin des IIe-IIIe siècles. Nous avons pris en considération la vie et la production littéraire de ce grand maître, en identifiant, au sein de la « triple lecture » qu’il faisait de la Bible, le noyau inspirateur de toute son œuvre. J’avais alors laissé de côté, mais pour y revenir aujourd’hui, deux des aspects de l’enseignement origénien que je considère comme étant des plus importants et des plus actuels ; je veux parler de son enseignement sur la prière et de son enseignement sur l’Église.

En réalité, Origène, auteur d’un important traité Sur la prière, toujours d’actualité, entrelace constamment sa production exégétique et théologique avec ses expériences et ses suggestions relatives à l’oraison. Malgré toute la richesse théologique de sa pensée, les considérations auxquelles il se livre ne sont jamais purement académiques : elles sont toujours fondées sur l’expérience de la prière, du contact avec Dieu. Il lui semble, en effet, que l’intelligence des Écritures, davantage encore que l’étude, requiert l’intimité avec le Christ et la prière. Il est convaincu que la voie privilégiée pour connaître Dieu c’est l’amour, et que l’on ne transmet pas une authentique scientia Christi si l’on n’est pas rempli de son amour. Dans sa Lettre à Grégoire, Origène recommande : « Consacre-toi à la lectio des divines Écritures ; applique-toi à cette activité avec persévérance. Engage-toi dans la lectio avec l’intention de croire et de plaire à Dieu. Si, durant la lectio, tu te trouves devant une porte close, frappe, et te l’ouvrira ce gardien dont Jésus a dit : “ Le gardien la leur ouvrira ”. T’appliquant de la sorte à la lectio divina, cherche, avec loyauté et une indestructible foi en Dieu, le sens des divines Écritures, qui y cache sa grande ampleur. Il ne faut pas te contenter de frapper et de chercher : pour comprendre les choses de Dieu, l’oratio est absolument nécessaire. C’est exactement pour nous y exhorter que le Sauveur non seulement nous a dit “ Cherchez et vous trouverez ” et “ Frappez et on vous ouvrira ”, mais qu’il a ajouté “ Demandez et vous recevrez ” » (Lettre à Gr. 4). Saute immédiatement aux yeux le « rôle primordial » joué par Origène dans l’histoire de la lectio divina. Ambroise, archevêque de Milan, qui apprendra à lire les Écritures dans les œuvres d’Origène, allait l’introduire en Occident en la confiant à Augustin et par lui à la tradition monastique qui suivra.

L’amour procure la connaissance

Comme nous l’avons déjà dit, le niveau le plus élevé de la connaissance de Dieu, selon Origène, découle de l’amour. Il en est de même entre humains : on ne connaît réellement et profondément le prochain que si l’amour est présent, si s’ouvrent les cœurs. Pour le prouver, il se fonde sur une signification parfois donnée au verbe « connaître » en langue hébraïque, quand il est employé pour désigner l’acte d’amour humain : « Adam connut Ève, sa femme, et elle conçut et lui donna un fils » (Gn 4, 1). C’est ainsi qu’est suggéré que l’union dans l’amour procure la connaissance la plus authentique. Tout comme l’homme et la femme sont « deux en une seule chair », Dieu et le croyant deviennent « deux en un même esprit ». De cette manière, la prière de l’Alexandrin se rapproche des niveaux les plus élevés de la mystique, comme en attestent ses Homélies sur le Cantique des cantiques. Il est tout indiqué de citer ici un extrait de la première d’entre elles, où Origène confesse : « Souvent, Dieu m’en est témoin, j’ai senti que l’Époux s’approchait de moi, et qu’il était autant qu’il se peut avec moi ; puis il s’en est allé soudain, et je n’ai pu trouver ce que je cherchais. De nouveau je me prends à désirer sa venue, et parfois il revient ; et lorsqu’il m’est apparu, que je le tiens de mes mains, voici qu’une fois de plus il m’échappe et, une fois évanoui, je me mets encore à le rechercher » (Hom. sur le Cant., 1, 7).

Revient alors à l’esprit ce que mon vénéré prédécesseur écrivait, en authentique témoin, dans son Encyclique Novo millennio ineunte, quand il montrait aux fidèles « comment la prière peut progresser comme un véritable dialogue d’amour, au point de rendre la personne humaine totalement possédée par le Bien-Aimé divin, vibrant au contact de l’Esprit, filialement abandonnée dans le cœur du Père. Il s’agit, poursuivait Jean-Paul II, d’un chemin totalement soutenu par la grâce, qui requiert toutefois un fort engagement spirituel et qui connaît aussi de douloureuses purifications, mais qui conduit, sous diverses formes possibles, à la joie indicible vécue par les mystiques comme “ union sponsale ” » (n° 33).

Venons-en finalement à un enseignement d’Origène sur l’Église, plus précisément, à l’intérieur d’elle-même, sur le sacerdoce des fidèles. En effet, comme l’affirme l’Alexandrin dans sa neuvième Homélie sur le Lévitique, « ce discours nous concerne tous » (Hom. sur le Lv. 9, 1). Dans cette homélie, Origène se réfère à l’interdiction faite à Aaron, après la mort de ses deux fils, d’entrer dans le saint des saints « à n’importe quel moment » (Lv 16, 2), et il avertit les fidèles dans les termes suivants : « Ainsi se trouve démontré que quelqu’un qui entre dans le sanctuaire à quelque moment que ce soit sans la préparation requise, sans avoir revêtu les vêtements pontificaux, sans avoir fait les offrandes prescrites et sans s’être rendu digne de Dieu, celui-là mourra (…). Cela nous concerne tous. En effet, il nous est nécessaire de savoir comment monter à l’autel de Dieu. Ou bien, ne sais-tu pas qu’à toi-même, c’est-à-dire à toute l’Église de Dieu et au peuple des croyants, a été conféré le sacerdoce ? Écoute comment Pierre parle aux fidèles : “ Race élue, dit-il, royale, sacerdotale, nation sainte, peuple que Dieu s’est acquis ” ; et donc tu as le sacerdoce puisque tu es d’une race royale et il te faut offrir le sacrifice à Dieu (…) Mais pour que tu puisses l’offrir dignement, tu as besoin de vêtements purs et distincts des vêtements communs aux autres hommes, et le feu divin t’est nécessaire » (ib.).

S’offrir en holocauste

Ainsi, d’un côté, « les reins ceints » et les « vêtements sacerdotaux », autrement dit, la pureté et l’honnêteté de la vie, et de l’autre côté, la « lampe toujours allumée », la foi et la science des Écritures, constituent les conditions indispensables pour l’exercice du sacerdoce universel, lequel exige pureté et droiture de vie, foi et science des Écritures. À plus forte raison, ces conditions sont-elles évidemment indispensables pour l’exercice du sacerdoce ministériel. Ces conditions, de conduite intègre de la vie, mais surtout d’accueil et d’étude de la Parole, établissent une véritable et authentique « hiérarchie de sainteté » dans le sacerdoce commun des fidèles. Au sommet de ce chemin de perfection, Origène place le martyre. Toujours dans la neuvième Homélie sur le Lévitique, il fait allusion au « feu pour l’holocauste » c’est-à-dire à la foi et à la science des Écritures, feu qui ne doit jamais s’éteindre sur l’autel de qui exerce le sacerdoce. Puis il ajoute : « Mais chacun de nous a en soi », non seulement le feu, mais aussi « l’holocauste, et à son holocauste s’allume l’autel, pour qu’il brûle à jamais. Et moi, si je renonce à tout ce que je possède et prends ma croix et suis le Christ, j’offre mon holocauste sur l’autel de Dieu ; et si je livre mon corps pour être brûlé et que j’ai la charité et j’accède à la gloire du martyre, j’offre mon holocauste sur l’autel de Dieu » (Hom. sur le Lv. 9, 9).

Cet inépuisable chemin de perfection « nous regarde tous » pour que « le regard du cœur » soit tourné vers la contemplation de la Sagesse et Vérité, qui est Jésus-Christ. Prêchant sur le discours de Jésus à Nazareth, quand « les yeux de tous dans la synagogue étaient fixés sur lui » (Lc 4, 16-30), Origène semble s’adresser directement à nous : « Vous aussi, si vous me voulez, dans cette assemblée vos yeux peuvent fixer le Sauveur. Quand, en effet, tu tourneras le regard le plus profond du cœur vers la contemplation de la Sagesse, de la Vérité, et du Fils unique de Dieu, alors tes yeux verront Dieu. Heureuse assemblée, celle dont l’Écriture témoigne que les yeux de tous étaient fixés sur lui ! Comme je voudrais que cette assemblée reçoive semblable témoignage, que les yeux de tous, des non-baptisés et des fidèles, des femmes, des hommes et des enfants, non pas avec les yeux du corps mais ceux de l’âme, regardent Jésus ! (…) Imprime sur nous la lumière de son visage, Seigneur, à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen » (Hom. sur Luc, 32, 6).

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Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.