Mardi 26 janvier 2010 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Basile de Césarée : Du jugement de Dieu

Prologue vii aux Règles morales.

Ce texte rédigé entre 376 et 378, s’intitulait d’abord Lettre sur la concorde. Il sert de préambule aux Règles morales que Basile a rédigé à l’intention de tout chrétien soucieux de suivre la voie du Seigneur.

ar bienveillance et faveur de la bonté de Dieu, dans la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ et par la force de l’Esprit Saint, j’ai été préservé des erreurs traditionnelles étrangères à notre foi. Bien mieux, dès ma naissance, élevé aussitôt par des parents chrétiens, j’ai appris tout enfant les lettres sacrées qui m’ont amené à la connaissance de la vérité.
Une fois parvenu à l’âge d’homme, après avoir souvent voyagé et m’être naturellement trouvé mêlé à pas mal d’affaires, j’ai constaté, dans tous les arts et dans toutes les sciences, une grande concorde parmi ceux qui s’y adonnent ; alors que dans l’Église de Dieu seulement, pour laquelle le Christ et mort et sur laquelle il a abondamment répandu l’Esprit Saint, j’ai remarqué chez beaucoup une fréquente et excessive divergence qui les oppose les uns aux autres aussi bien qu’aux divines Écritures. Or, ce qui est le plus grave, ce sont les chefs eux-mêmes qui se trouvent dans un tel désaccord de pensée et d’opinion, prennent des attitudes si différentes devant les commandements de notre Seigneur Jésus-Christ, divisent sans pitié l’Église de Dieu et troublent sans ménagements son troupeau. C’est au point qu’en ce temps où s’acharnent les anoméens [1], plus que jamais s’accomplit en eux cette parole : « Au milieu de vous se lèveront des hommes à la doctrine pernicieuse qui essayeront d’entraîner des disciples à leur suite » [2].

Aujourd’hui, la discorde règne dans l’Église

2. Attentif à tout cela et à d’autres choses de ce genre, je m’interrogeai sur la cause et l’origine d’un si grand mal ; mais je me trouvai d’abord comme dans une obscurité profonde et je me sentis entraîné tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre ainsi que sur les plateaux d’une balance, l’un me tirant de son côté en raison de ma longue expérience des hommes, l’autre me ramenant à l’opposé à la suite de la doctrine de la vérité que je trouve dans les Écritures. Longtemps je restai ainsi à rechercher la cause dont j’ai parlé, quand je me souvins du Livre des Juges, où il est raconté que chacun faisait ce qui lui semblait bon et où la cause en est indiquée par ces mots : « En ces jours-là il n’y avait pas de roi en Israël » [3].
Ce souvenir me fit immédiatement faire cette réflexion à propos des événements présents : c’est que — chose peut-être effrayante à dire et paradoxale, mais des plus vraies si on pense —, sans qu’on aille jusqu’au rejet du seul grand, véritable, unique Dieu et roi de toutes choses, il n’y eut jamais autant que maintenant discorde et antagonisme parmi ceux qui vivent dans l’Église. Car chacun s’écarte de l’enseignement de notre Seigneur Jésus-Christ, revendique de sa propre autorité ses théories et ses règles particulières et préfère commander en s’opposant au Seigneur plutôt qu’obéir aux ordres du Seigneur.
Remuant ces pensées et, dans mon effroi en face de cet excès d’impiété, poussant plus loin mon enquête, je me persuadai que ladite cause n’apparaissait pas moins vraie si l’on considère les affaires du monde. Je voyais, en effet, se maintenir l’ordre et l’harmonie dans la multitude aussi longtemps qu’était sauvegardée l’obéissance de tous les autres à un seul, tandis que toute discorde, discussion ou compétition d’autorité naît de l’absence d’un chef.
Il m’est aussi arrivé autrefois de voir un essaim d’abeilles, conduites par une loi de la nature, se grouper en bon ordre autour de leur chef. Des faits de ce genre, j’en ai constaté beaucoup et j’en ai entendu citer beaucoup, mais les connaisseurs en savent davantage, en sorte qu’ils pourraient ainsi confirmer la vérité de ce que j’avance.
En effet, si tous ceux qui sont attentifs à un commandement unique et n’ont qu’un seul chef, ont en propre l’avantage de l’ordre avec l’union, il est évident que toute dissension ou division est le signe de l’anarchie. Suivant le même raisonnement, si nous trouvons aussi parmi nous une telle discordance à l’égard des commandements de Dieu et vis-à-vis les uns des autres, c’est bien l’indice, ou que nous nous sommes écartés du vrai roi, selon cette parole : « Seulement, il y a Celui qui le retient, tant qu’il n’a pas été écarté » [4], ou bien que nous l’avons renié, selon cette parole : « L’insensé a dit dans son cœur : il n’y a pas de Dieu » [5], à quoi s’ajoutent ces mots comme pour en donner le signe ou la preuve : « Ils se sont corrompus et sont devenus abominables dans leurs œuvres » [6].

3. L’Écriture nous a donc ici dénoncé le mal qui se manifeste extérieurement comme la marque de l’impiété latente dans le secret de l’âme. De fait, lorsque le bienheureux Paul veut absolument ramener à la crainte des jugements de Dieu ceux qui sont morts intérieurement, il affirme que c’est à ce châtiment qu’ils seront condamnés pour avoir négligé la connaissance véritable de Dieu. Et que dit-il ? « Comme ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu, Dieu les a livrés à leurs sens pervers pour faire ce qu’il ne faut pas, remplis qu’ils sont de toute sorte d’injustice, de malice, de cupidité, de méchanceté, plein d’envie… et la suite » [7]. Et je ne crois pas que l’Apôtre ait formulé ce jugement de lui-même, car il avait le Christ parlant en lui [8], mais il était guidé par l’affirmation dans laquelle Celui-ci déclare parler aux foules en paraboles « afin qu’elles ne comprennent pas les divins mystères de l’Évangile » [9]. La raison en était qu’elles avaient été les premières à fermer les yeux et à n’écouter que d’une oreille sourde, et que leur cœur insensé s’était endurci [10] Ainsi, pour leur châtiment, ils ne pourront contempler les vérités les plus importantes, ceux qui se sont enveloppés de ténèbres en s’aveuglant volontairement les yeux de l’âme. Et c’est là ce que David craignait pour lui-même lorsqu’il disait : « Fais luire ta lumière à mes yeux, de peur que je ne m’endorme du sommeil de la mort » [11].
De ces textes et d’autres semblables il m’a paru évident qu’en général la malice des passions introduit, par l’ignorance concernant Dieu, une mentalité perverse [12], et, particulièrement, que la discorde survient pour en opposer beaucoup les uns aux autres parce que nous nous sommes rendus nous-mêmes indignes d’être régis par le Seigneur.

En vérité, je m’étais bien proposé d’entreprendre l’examen d’un tel comportement, mais je ne pouvais pas mesurer une telle inconscience, déraison ou folie, ou je ne sais que dire, tant la nature en est mauvaise ! Car enfin, si parmi les animaux sans raison la concorde règne à ce point grâce à leur soumission à qui les conduits, que devons-nous dire, nous qui nous trouvons et en désaccord entre nous et en opposition avec les commandements du Seigneur ?
Tout cela ne nous est-il pas proposé par Dieu dans sa bonté pour notre enseignement et notre conversion ? Mais ne nous sera-t-il pas représenté pour notre honte et notre condamnation, au grand et terrible jour du jugement, par Celui-là même qui a dit autrefois et dit toujours : « Le bœuf a connu son propriétaire et l’âne la mangeoire de son maître, mais Israël ne m’a pas connu et mon peuple ne m’a pas compris » [13] ?
Voici ce que dit aussi l’Apôtre : « Lorsqu’un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui, et lorsqu’un membre se réjouit, tous les autres se réjouissent avec lui [14]… En sorte qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que tous les membres aient un égal souci les uns des autres » [15], car ils sont évidemment animés par un même esprit qui habite en eux.
Dans quel but cette ordonnance ? Pour moi, je pense que c’est afin de sauvegarder beaucoup mieux cette fameuse cohésion et coordination dans l’Église de Dieu, à laquelle il a été dit : « Vous êtes le corps du Christ et ses membres, chacun pour sa part » [16], étant donné, bien sûr, que la seule et unique véritable tête, c’est-à-dire le Christ, régit chacun et le relie à l’autre pour établir l’union. Or, entre eux l’union n’est pas réalisée, le lien de la paix n’est pas conservé [17], l’esprit de douceur n’est pas maintenu [18] et on trouve au contraire la querelle, la discorde et la rivalité ! Il faudrait, certes, beaucoup d’audace pour appeler membres du Christ des gens qui vivent ainsi, ou prétendre qu’ils sont gouvernés par Lui ! En toute sincérité, on peut dire au contraire avec assurance que ce qui commande et règne ici, c’est l’inclination de la chair, suivant la parole de l’Apôtre qui dit précisément : « En vous asservissant à quelqu’un pour lui obéir, vous êtes esclaves de celui à qui vous obéissez » [19]. Et il expose avec clarté les propriétés de cette inclination, comme lorsqu’il dit : « Tant qu’il y a parmi vous rivalités, querelles ou discussions, n’êtes-vous pas charnels ? » » [20]. Il en indique aussi avec force le pénible aboutissement et l’impossible accord avec la piété envers Dieu par ces mots : « La tendance de la chair est ennemie de Dieu ; elle n’est pas soumise à la loi de Dieu, car elle ne peut l’être » » [21]« C’est pourquoi, dit le Seigneur, personne ne peut servir deux maîtres » » [22].

La concorde de l’Église dans l’Esprit est voulue par le Christ

4. D’ailleurs, le Fils unique de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu lui-même, par qui tout a été fait » [23], proclame : « Je ne suis pas descendu du ciel pour faire ma volonté, mais la volonté de mon Père qui m’a envoyé » [24]« Je ne fais rien de moi-même » [25] et « Il m’a été prescrit ce que je devais dire et enseigner » [26]. Quant à l’Esprit Saint, qui dispense ses grands et merveilleux dons, opérant tout en tous, il ne dit rien de lui-même, mais tout ce qu’il a entendu du Seigneur, il le répète » [27].
Comment, dès lors, n’est-il pas encore beaucoup plus nécessaire pour l’Église de garder l’unité dans le lien de la paix » [28] et de réaliser ce qui est rapporté dans les Actes : « La foule des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme » [29] ? Pour cela, il est évident que personne ne doit préférer sa volonté propre, mais que tous ensemble doivent chercher, dans le seul Esprit Saint, la volonté du seul Seigneur Jésus-Christ : « Je ne suis pas descendu du ciel pour faire ma volonté, mais la volonté de mon Père qui m’a envoyé » [30], ce Père auquel il a dit : « Je ne prie pas seulement pour eux, mais pour ceux qui croient en moi à cause d’eux, afin qu’ils soient tous un » [31]. Ces paroles et beaucoup d’autres que je passe sous silence m’avaient clairement et incontestablement persuadé que la concorde de l’Église tout entière dans le Saint Esprit est une nécessité voulue par le Christ, tandis que la désobéissance dans la discorde qui oppose les uns aux autres est dangereuse et mortelle, « car celui qui désobéit au Fils, est-il dit, ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu est sur lui » [32].
Par suite, je pensai qu’il me restait à examiner quelles fautes peuvent bien être concédées par Dieu et combien grandes ou nombreuses doivent être celles commises par le pécheur pour qu’il entoure la condamnation de la désobéissance. Je repris donc les saintes Écritures et je découvris, dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, que ce n’est ni dans le nombre ni dans la grandeur qu’est incriminée la désobéissance, mais dans la seule transgression d’un commandement, quel qu’il soit, et que Dieu condamne en général toute désobéissance.

Ainsi je lis dans l’Ancien Testament la fin terrible d’Achar [33], et le récit concernant celui qui ramassait du bois le jour du sabbat [34]. Il est clair que ni l’un ni l’autre n’ont autrement péché contre Dieu et n’ont fait ni peu ni beaucoup de tort à quiconque. L’un, cependant, pour la première et unique fois qu’il ramasse du bois, fut inexorablement puni sans même trouver le temps de se repentir, car, sur l’ordre de Dieu, il fut aussitôt lapidé par tout le peuple. Quant à l’autre, parce qu’il avait tout juste subtilisé quelque chose de ce qui était voué à l’anathème, mais n’avait pas encore été porté au lieu de rassemblement, ni reçu par ceux qui en avaient la charge, il fut la cause non seulement de sa propre perte, mais aussi de celle de sa femme et de ses enfants, et en outre de sa propre tente et de tous ses biens. Enfin, le mal du péché aurait dû dévorer comme un feu le peuple entier, bien qu’il ne sût rien de ce qui s’était passé et n’eût pas été complice du pécheur, si la foule, en voyant tomber les hommes massacrés, n’avait eu le sentiment de la colère de Dieu et si elle n’avait pas été saisie de contrition, tandis que Josué, le fils de Navé, se couvrait la tête de poussière et se prosternait avec les plus anciens : c’est ainsi que, désigné par le sort, le coupable subit le châtiment que je viens de décrire.

5. Cependant, dira quelqu’un, on peut raisonnablement soupçonner ces gens d’avoir commis d’autres fautes, à cause desquelles ils furent aussi condamnés pour celles-ci, et la sainte Écriture n’aura mentionné que ces dernières comme étant plus graves et dignes de mort ? Mais si c’est déjà fort téméraire de sa part que d’ajouter ou de retrancher ainsi, va-t-il aussi accuser d’une masse de fautes Marie, la soeur de Moïse, elle dont personne, parmi les croyants, n’ignore la vertu ? À peine avait-elle dit une seule chose blâmable — et encore était-ce la vérité, car elle avait dit : « Il a pris pour femme une Éthiopienne » [35], qu’elle fut aussitôt l’objet d’une telle irritation de la part de Dieu, que malgré la prière de Moïse lui-même, le châtiment ne lui fut pas épargné. Eh bien ! quand je vois Moïse en personne, ce serviteur de Dieu si grand, si digne d’être tant et tellement honoré par Dieu, si souvent favorisé de son témoignage au point de s’être entendu dire : « Je t’ai remarqué parmi les autres et tu as trouvé grâce devant moi » [36] ; quand je le vois, auprès des eaux de contradiction, sans autre motif que le fait d’avoir seulement dit au peuple qui murmurait pour le manque d’eau : « Vous ferons-nous sortir de l’eau de ce rocher ? » et uniquement pour cela, recevoir aussitôt l’avertissement qu’il n’entrerait pas dans la Terre Promise, alors couronnement des Promesses pour les juifs [37] ; quand je le vois prier sans être exaucé ; quand je le vois n’obtenir, après tant de bonnes œuvres, aucun pardon pour ces brèves paroles, alors, avec l’Apôtre [38] je constate réellement la sévérité de Dieu, et je me sens entièrement persuadé de la vérité de cette parole : « Si le juste ne se sauve qu’à peine, qu’adviendra-t-il de l’impie et du pécheur » [39]

Mais pourquoi redire cela ? Lorsque j’entends cette sentence terrible que Dieu prononce contre quiconque viole même par ignorance un seul commandement, je ne sais pas comment craindre suffisamment la grandeur de sa colère. Car il est écrit : « Si quelqu’un pèche en faisant, sans le savoir, une action prohibée par un commandement du Seigneur, il sera coupable et portera le poids de sa faute. Il amènera au prêtre, en sacrifice de réparation, un bélier sans défaut, pris de son troupeau et appréciable en argent. Le prêtre fera pour lui expiation de la faute qu’il a commise par inadvertance et sans le savoir, et il lui sera pardonné. Il a, en effet, commis un délit aux yeux du Seigneur » [40] Si la condamnation des fautes d’ignorance est inexorable à ce point, et s’il fut tellement nécessaire le sacrifice de purification que le juste Job offrit, dit-on, pour ses fils [41], que dire de ceux qui pèchent en pleine connaissance ou de ceux qui gardent le silence envers eux ? Et pour n’avoir pas l’air d’imaginer d’après des conjectures seulement vraisemblables la colère qui les menace, il faut que nous évoquions à nouveau les saintes Écritures. Il suffira, pour l’instant, d’exposer au moyen d’un seul récit la condamnation portée contre eux.

Dans l’Écriture, tout péché est condamné

« Et les fils du prêtre Héli, est-il dit, étaient fils de pestilence » [42]. Mais parce que, dans ces conditions, leur père ne sévit pas avec plus de rigueur avec eux, il provoqua une telle colère au milieu de la patience de Dieu, que lors qu’une attaque menée par les Philistins, ses deux fils furent massacrés le même jour au combat, que tout le peuple fut vaincu et que bon nombre d’hommes tombèrent. Il arriva aussi à l’Arche de la sainte Alliance de Dieu une chose inouïe auparavant : elle que ni les Israélites, ni les prêtres eux-mêmes ne pouvaient toucher et que l’on ne conservait pas n’importe où, des mains impies la transportèrent de-ci, de-là et la déposèrent non dans des lieux saints, mais dans des temples d’idoles. D’où il est à supposer combien de rires et de moqueries durent s’élever parmi ces étrangers à l’égard du nom même de Dieu. Il est écrit qu’en outre Héli subit, lui aussi, la fin la plus lamentable, après avoir reçu l’avertissement que sa race allait être écartée de la dignité sacerdotale, ce qui arriva également.

6. Voilà ce qui advint au peuple. Voilà ce que le père eut à souffrir pour la faute de ses enfants. Il n’avait cependant, lui, jamais été accusé de rien pour sa propre façon de vivre, et il n’était pas resté sans leur faire des reproches, mais les avait souvent engagés à ne pas persister dans une telle conduite : « Non, mes enfants, leur disait-il, non, ce n’est pas bien ce que j’entends dire de vous » [43]. Leur représentant leur iniquité comme excessive, il montrait que le danger était trop redoutable, « car, disait-il, si un homme pèche contre un autre homme, on priera pour lui, mais s’il pèche contre Dieu, qui priera pour lui ? » [44]. Cependant, parce qu’il n’avait pas montré à leur égard tout le zèle qu’il eût fallu, il arriva ce que je viens de dire.

Des condamnations semblables, portées contre toutes sortes de désobéissances, j’en trouve tant que possible à travers l’Ancien Testament. D’autre part, si j’aborde le Nouveau, notre Seigneur Jésus-Christ ne dispense pas non plus du châtiment même les fautes commises par ignorance, seulement il menace d’une punition plus graves les fautes conscientes lorsqu’il dit : « Le serviteur qui a connu la volonté de son maître et ne s’est pas tenu prêt et n’a pas agit selon cette volonté sera châtié par beaucoup de coups ; mais celui qui ne l’a pas connue et s’est conduit de façon à mériter des coups n’en recevra que peu » [45]. Lorsque je considère de telles déclarations faites par le Fils unique de Dieu lui-même, l’indignation des saints apôtres contre les pécheurs, le nombre et l’intensité des maux supportés par ceux qui ont péché en quelque manière, certainement pas moindres que ceux que rapporte l’Ancien Testament, et même plutôt pires, alors je comprends la force de la condamnation ; parce qu’aussi bien : « à celui à qui il aura été donné davantage, il sera demandé plus » [46]. Voilà donc le bienheureux Paul montrant en même temps et l’estime qu’il porte à sa vocation et son indignation contre tout péché : « Les armes avec lesquelles nous luttons ne sont pas charnelles, mais par la vertu de Dieu elles sont assez puissantes pour que nous renversions des citadelles, détruisant les raisonnements et tout orgueil qui s’élève contre la connaissance de Dieu, et contraignant toute pensée à l’obéissance au Christ » — et non seulement cela, mais —, « nous sommes prêts à châtier toute désobéissance » [47].

Si, maintenant, on analyse très attentivement chacune de ces paroles on pourra discerner avec plus de précision l’intention de la divine Écriture : elle n’a pas permis que par certaines opinions erronées nous détournions l’âme de chacun vers la pente glissante du péché en lui laissant croire que certaines fautes sont punies et d’autres laissées sans châtiment. Et que dit-elle donc ? « Détruisant les raisonnements et tout orgueil qui s’élève contre la connaissance de Dieu » de sorte que tout péché, par le fait qu’il méprise le commandement divin, pourrait être appelé « orgueil s’élevant contre la connaissance de Dieu » [48]. C’est ce qui est aussi très clairement exprimé dans le livre des Nombres car, après avoir énuméré les péchés que l’on peut commettre par ignorance et déterminé les sacrifices à offrir pour eux, Dieu veut donner au peuple les règles concernant les péchés volontaires, et il commence ainsi : « Celui qui agira en main d’orgueil » [49]. Il appelle « main d’orgueil » l’audace de ceux qui pèchent consciemment, ce que l’Apôtre appelle « orgueil qui s’élève contre la connaissance de Dieu ». « Celui, donc, qui agira, dit-il, en main d’orgueil, qu’il soit du pays ou étranger, exaspérera le Seigneur, et il sera exterminé du milieu de son peuple. Parce qu’il a méprisé la parole du Seigneur et violé ses commandements, il sera complètement exterminé : son péché sera sur lui » [50].

7. Il convient d’observer ici que si le pécheur n’est pas entièrement exterminé, son péché n’est pas seulement sur lui, mais encore sur ceux qui n’ont pas exercé le bon zèle : c’est ce que disent de nombreux textes et c’est ce qui est arrivé souvent. Pour qu’un moindre mal nous apprenne à craindre le pire, voyons, dans le Deutéronome, quelle colère provoquent ceux qui désobéissent au prêtre ou au juge. Ils disent donc : « Et celui qui, par orgueil, osera obéir désobéir au prêtre qui se tient au service du Seigneur ton Dieu, ou au juge quel qu’il soit alors, celui-là mourra et tu ôteras le mal d’Israël. Tout le peuple sera saisi de crainte en l’apprenant, et nul ne sera plus impie » [51]. Voilà ce qu’il faut avoir sous les yeux pour être sérieusement ému et se sentir frappé d’une grande frayeur.
L’Apôtre poursuit : … « contraignant toute pensée à l’obéissance au Christ … » : toute pensée, pas celle-ci ou celle-là ; « prêts à châtier… », ici encore, non telle ou telle, mais « toute désobéissance »… Ainsi la plus funeste coutume nous a induits en erreur, ainsi de grands maux ont été provoqués par la perverse tradition humaine qui fait éviter certains péchés pour en admettre d’autres : elle feint de s’indigner violemment contre certaines fautes comme le meurtre, l’adultère et délits semblables, mais elle ne juge pas dignes d’un simple admonestation de péchés tels que la colère, l’injure, l’ivresse, la cupidité et tous leurs pareils, contre lesquels Paul, parlant dans le Christ, a prononcé la même sentence en disant : « Ceux qui font cela méritent la mort » [52].
Là où tout orgueil qui s’élève contre la connaissance du Christ est détruit, où toute pensée et contrainte à l’obéissance au Christ, où toute désobéissance est châtiée, là rien ne subsiste d’indestructible, rien n’est laissé sans châtiment, rien ne peut échapper à l’obéissance au Christ. Car l’apôtre Paul montre qu’il y a dans toute désobéissance une commune et grande impiété lorsqu’il dit : « Toi qui te glorifies dans la loi, si tu transgresses la loi tu traites Dieu avec mépris » [53].
Mais peut-être ne sont-ce que des mots et non des réalités ? Eh bien ! voici : à Corinthe, celui qui avait la femme de son père n’était accusé de rien d’autre, et pourtant, non seulement il est livré à Satan pour la destruction de la chair jusqu’à ce qu’il se soit amendé de sa faute par de dignes fruits de pénitence, mais encore sur l’Église tout entière avec lui, tant qu’elle ne s’est pas dressée contre le péché [54], il attire ces invectives : « Que voulez-vous ? Que je vienne à vous avec une verge ? » [55], et ensuite : « Vous êtes enflés d’orgueil, au lieu de vous attrister assez pour retrancher d’entre vous ce délit » [56].
Et que dire d’Ananias, dont il est question dans les Actes [57] ? Quel autre tort lui découvre-t-on ? Où donc paraît-il mériter une telle colère ? Il avait venu ses biens, il apportait l’argent et le déposait aux pieds des apôtres, mais il avait mis de côté une partie du prix, et, pour ce motif, il est au même instant puni de mort avec sa femme. Il n’a même pas été trouvé digne de recevoir une exhortation à la pénitence pour son péché, il n’a donc ni trouvé le temps de se repentir ni reçu de délai pour venir à résipiscence. Quant à l’exécuteur d’une si terrible sentence, le ministre d’une telle colère de Dieu à l’égard du pécheur, le bienheureux Pierre, celui qui avait été choisi parmi tous les apôtres, le seul, de préférence aux autres, qui eût été confirmé et déclaré bienheureux, celui à qui les clefs du Royaume avaient été confiées, comment, en s’entendant dire par le Seigneur :« Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi » [58], ne jetterait-il pas la crainte et le tremblement en face des jugements de Dieu dans n’importe quel cœur, fût-il de marbre ? Encore n’avait-il fourni en cela aucune apparence de faute, aucune de mépris ; il avait même plutôt montré un respect extrême au Maître et lui avait manifesté la déférence qui convient chez le serviteur et le disciple. En effet, à la vue de Celui qui pour tous et pour lui était le Seigneur, Dieu, le roi, le Maître, le Sauveur et tout ensemble, qui, ceint d’un linge et dans l’attitude du serviteur, voulait lui laver les pieds, immédiatement, comme venant à se rendre compte de sa propre indignité et frappé d’admiration devant la dignité de Celui qui s’approchait de lui, il s’était crié : « Seigneur, toi, tu me laves les pieds ? » [59] et ensuite : « Non, jamais tu ne me laveras les pieds ! » [60] Sur ce, il reçut une telle menace, que s’il ne s’était à nouveau représenté la vérité des paroles du Seigneur et s’il n’avait, par un redressement dans l’obéissance, prévenu la contestation, rien de ce qui pouvait compter en sa faveur auparavant, ni ses bonnes œuvres, ni la déclaration du Seigneur qui l’avait dit bienheureux, ni ses dons, ni ses promesses, ni la révélation que Dieu le Père lui avait faite d’une telle et si grande complaisance en son Fils unique, rien n’aurait suffi pour compenser son actuelle désobéissance.

8. Mais si je veux énumérer tout ce que je trouve dans l’Ancien et le Nouveau Testament, le temps me manquera bientôt pour mon exposé. Enfin, j’en arrive aux affirmations énoncées dans l’Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ, aux paroles de Celui qui jugera les vivants et les morts, et qui sont pour les fidèles plus dignes de foi que n’importe quel récit ou démonstration. Je comprends alors, je dirai la grande nécessité de l’obéissance à Dieu en toutes choses, sans que pour aucun commandement, absolument aucun, il y ait possibilité de recevoir le pardon de sa désobéissance si on ne se convertit, à moins qu’en présence de déclarations si nues, si claires et si absolues on puisse oser et même concevoir le contraire ; or, il a dit : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas » [61]. Il n’y a là aucun choix, aucune distinction, absolument aucune exclusion. Il n’a pas dit : « Celles-ci » ou « Celles-là » mais « mes paroles — c’est-à-dire toutes ensemble — ne passeront pas ». Et, de fait : « Le Seigneur est fidèle dans toutes ses paroles » [62] qu’il défende ou ordonne, promette ou menace, qu’il s’agisse de l’accomplissement d’une chose défendue ou de l’omission d’un commandement. Qu’il soit, en effet, tiré également vengeance avec la même rigueur de bonnes actions omises ou de mauvaises perpétrées, il suffit pour le prouver et en convaincre une âme non complètement incrédule, du jugement rapporté plus haut au sujet de Pierre. Il n’avait rien fait de défendu, il n’avait négligé aucun commandement pour quoi il eût pu être taxé de légèreté ou d’orgueil : il avait seulement craint respectueusement d’accepter se service et l’honneur que lui rendait le Seigneur, et, pour cela, il s’entendit adresser une menace telle qu’il n’aurait pu lui échapper si, comme je l’ai dit, il n’avait prévenu la colère par un redressement rapide et complet.
Au reste, après que Dieu, bon et miséricordieux, a bien voulu, dans sa patience à notre égard, nous enseigner souvent et de maintes façons la même chose, afin que l’âme émue finalement par le nombre et la répétition, arrive à se débarrasser de sa longue habitude du péché, il n’est pas nécessaire pour le moment que de mentionner ceux qui, au grand et terrible jour du jugement, se tiendront à la gauche de notre Seigneur Jésus-Christ. Ayant reçu du Père toute puissance pour juger il viendra éclairer les secrets des ténèbres et dévoiler les intentions des cœurs, et il leur dira : « Éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges » [63]. Or le motif qu’il leur donnera ne sera pas : « Parce que vous avez tué, ou forniqué, ou menti, ou lésé quelqu’un, ou fait quelque chose, si peu que ce soit, de défendu ». — Non, que dira-t-il ? — Parce que vous avez négligé de faire le bien : « J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais hôte et vous ne m’avez pas reçu, nu et vous ne m’avez pas vêtu ; malade et prisonnier, et vous ne m’avez pas visité » [64].

La désobéissance à Dieu provoque la dissension dans l’Église

Dès que, par la grâce et la bonté de Dieu « qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » [65] et « qui enseigne la science aux hommes » [66], j’eus trouvé cela et bien d’autres choses de ce genre dans les Écritures divinement inspirées, dès que j’eus découvert la terrible cause d’une telle opposition des hommes entre eux et vis-à-vis des commandements de notre Seigneur Jésus-Christ, conscient du redoutable jugement prononcé sur une telle iniquité et instruit de ce que toute désobéissance à n’importe quelle volonté de Dieu est également punie, également informé de ce jugement redoutable contre ceux qui, sans avoir péché personnellement, ont cependant part à la colère pour n’avoir pas montré du bon zèle à l’égard du pécheur, même si, bien souvent, ils n’ont pas approuvé le péché, j’ai cru nécessaire, bien tardivement, sans doute, parce que je comptais toujours sur ceux qui ont engagé le même saint combat et que je n’avais pas confiance en moi seul, mais peut-être bien encore à temps, du moins maintenant, pour servir de rappel à ceux qui luttent pour le bien, j’ai cru nécessaire, dis-je, de satisfaire aux voeux de tous en tirant des saintes Écritures, dans la mesure de mes forces, un exposé de ce qui plaît et de ce qui déplaît à Dieu. Si, moyennant la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ et l’enseignement de l’Esprit Saint, nous cessons de suivre habituellement nos volontés propres et de vivre selon les doctrines des hommes, si nous nous conformons plutôt à l’Évangile de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ et si, à tout instant, nous nous efforçons de lui plaire en évitant avec le plus grand soin ce qui est défendu et en apportant tout notre zèle à l’accomplissement des commandements, alors, au temps de l’immortalité, nous serons jugés dignes d’échapper à la colère qui pèsera sur les enfants de la désobéissance et de mériter la vie éternelle avec le Royaume des Cieux que notre Seigneur a promis à tous ceux « qui gardent son alliance et se souviennent de ses commandements pour les exécuter » [67]. — Je crois logique aussi, et nécessaire, d’exposer d’abord la foi saine et la doctrine irréprochable concernant le Père, le Fils et l’Esprit Saint, et d’en faire ainsi dépendre les Règles morales.

Source :

Saint Basile, Les règles morales et portrait du chrétien, trad. Léon Lèbe, Éditions de Maredsous, Maredsous 1969, p. 19-35.

Texte grec : PG 31, 653-676.

Ce document a été publié avec l’aimable autorisation de l’abbaye de Maredsous.

[1Les anoméens affirmaient que le Fils est dissemblable au Père, contredisant ainsi le concile de Nicée qui affirmait la consubstantialité du Père et du Fils.

[2Ac 20, 30.

[3Jg 21, 24.

[42 Th 2, 7.

[5Ps 13, 1.

[6Ps 13, 1.

[7Ro 1, 28-29.

[8Cf. 2 Co 13, 3.

[9Mt 13, 13.

[10Mt 13, 15.

[11Ps 12, 5.

[12Cf. Ro 1, 28.

[13Is 1, 3.

[141 Co 12, 26.

[151 Co 12, 25.

[161 Co 12, 27.

[17Cf. Éph 4, 3.

[18Cf. Ga 6, 1.

[19Ro 6, 16.

[201 Co 3, 3.

[21Ro 8, 7.

[22Mt 6, 24.

[23Jn 1, 3.

[24Jn 6, 38.

[25Jn 8, 28.

[26Jn 12, 49.

[27Jn 16, 13.

[28Cf. Éph 4, 3.

[29Ac 6, 32.

[30Jn 6, 38.

[31Jn 17, 20.

[32Jn 3, 36.

[33Cf. Jos 7, 1-26.

[34Cf. Nb 32, 36.

[35Nb 12, 1.

[36Ex 33, 12.

[37Nb 20, 1-12.

[38Cf. Ro 11, 22.

[391 P 4, 18.

[40Lv 5, 17-19.

[41Jb 1, 5.

[421 S 2, 12.

[431 S 2, 24.

[441 S 2, 25.

[45Lc 12, 47-48.

[46Lc 12, 48.

[472 Co 10, 4-6.

[482 Co 10, 4-5.

[49Nb 15, 31.

[50Nb 15, 30-31.

[51Dt 17, 12-13.

[52Ro 1, 32.

[53Ro 2, 2.

[541 Co 5, 1-5.

[551 Co 4, 21.

[561 Co 5, 2.

[57Ac 5, 1-11.

[58Jn 13, 8.

[59Jn 13, 6.

[60Jn 13, 8.

[61Mt 24, 35.

[62Ps 144, 13.

[63Mt 25, 41.

[64Mt 25, 42-43.

[651 Tim 2, 4.

[66Ps 93, 10.

[67Ps 102, 18.