Mardi 10 novembre 2009 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Basile de Césarée : Lettre 14 à Grégoire de Nazianze

Il apprend à son ami la résolution qu’il a prise de renoncer au commerce et au bruit du monde, pour vivre désormais dans la retraite. Belle description d’une solitude propre pour la vie contemplative.

on frère Grégoire [1] m’ayant écrit qu’il désirait depuis longtemps de me rejoindre, et ayant ajouté que vous aviez pris la même résolution, je me suis vu si souvent trompé par vous, que je n’ose plus croire que vous avez une véritable envie de venir. D’ailleurs, mille raisons m’ont empêché de rester pour vous attendre. Il faut que je parte pour le Pont, où, s’il plaît à Dieu, je mettrai fin à mes courses. J’ai enfin renoncé aux vaines espérances que j’avais de vous voir, ou plutôt aux songes s’il faut dire la vérité : car j’approuve fort celui qui a dit que les espérances étaient les songes d’un homme qui veille. Je me retire donc dans le Pont pour y trouver un genre de vie particulier. Dieu m’y a fait découvrir une demeure parfaitement conforme à mon caractère ; une demeure réellement telle que nous l’imaginions dans nos moments de loisir pour nous amuser.

2. C’est une montagne fort élevée, couverte d’une vaste et sombre forêt, arrosée vers le Septentrion par des eaux fraîches et limpides. Au pied de la montagne, s’étend une grande plaine, continuellement engraissée par les eaux qui viennent des hauteurs. La forêt qui l’entoure naturellement par une infinité d’arbres de toute nature, forme une espèce de palissade. L’île de Calypso, tant vantée par Homère, n’est rien en comparaison. Peu s’en faut que ce ne soit une île, puisqu’elle est enfermée de toutes parts. Elle est coupée dans deux de ses côtés par des vallées profondes. Un fleuve qui tombe d’un précipice, coule à son troisième côté, et lui sert d’un rempart inaccessible [2]. De l’autre, une spacieuse montagne, jointe à la vallée par des chemins tortueux et impraticables, en interdit l’entrée. Il n’y a qu’un seul endroit, dont nous sommes les maîtres, par où l’on puisse approcher.

L’habitation est sur une éminence, laquelle est une sorte de tour ou de guérite, d’où la plaine se découvre à la vue, et d’où l’on aperçoit le fleuve dont les eaux se répandent tout autour. Cet aspect, à mon avis, cause autant de plaisir que le fleuve du Strymon aux Amphipolitains. Encore ce dernier coule si tranquillement, ses eaux font si peu de bruit, qu’on a de la peine à lui donner le nom de fleuve : au lieu que le nôtre est plus rapide qu’aucun des fleuves que je connaisse. Son cours est rendu plus impétueux par un rocher voisin, d’où il se précipite dans un gouffre profond.

C’est pour moi et pour tout autre un spectacle des plus agréables, outre que les habitants en retirent de grands avantages, et qu’il nourrit une quantité prodigieuse de poissons. Pourquoi parler des douces vapeurs qui sortent de la terre , ou du bon air que le fleuve fait respirer ? Un autre admirerait peut-être la variété des fleurs ou le concert des oiseaux ; mais moi je n’ai pas le temps de m’occuper de pareilles bagatelles. Le plus grand avantage de ce lieu, c’est qu’outre qu’il produit, par son heureuse situation, toutes sortes de fruits en abondance, le plus flatteur pour moi est le repos et la tranquillité qu’on y goûte. J’y trouve une retraite entièrement éloignée du tumulte de la ville, où l’on ne rencontre absolument que quelques chasseurs qui se joignent quelquefois à nous : car ce pays offre encore le plaisir de la chasse. On n’y voit cependant, comme dans le vôtre, ni ours, ni loups, ni autres bêtes féroces ; il ne nourrit que des cerfs, des chèvres sauvages, des lièvres, et autres animaux semblables.

Croyez-vous que je sois assez dépourvu de raison, pour préférer à un séjour si délicieux votre retraite de Tibérine [3] et qui n’est qu’une horrible fondrière ? Pardonnez-moi donc le désir que j’ai de m’y fixer. Alcméon [4] mit fin à ses courses lorsqu’il eut rencontré les Échinades [5].

Source :

Homélies, discours et lettres choisis de S. Basile-le-Grand, traduits par M. l’Abbé Auger, nouvelle édition revue et corrigée, François Guyot, Lyon 1827, p. 284-287.

[1L’un des frères cadets de saint Basile. Il deviendra évêque de Nysse en Cappadoce.

[2Il s’agit du fleuve Iris, l’actuel Yesil Irmak, en Turquie.

[3Voir la lettre 1 et la lettre 2 à Basile de Césarée.

[4Fils d’Amphiraüs et d’Ériphile, poursuivi par les Furies après avoir tué sa mère à l’instigation de son père.

[5Îles de la mer Ionienne.