Dimanche 19 octobre 2008 — Dernier ajout samedi 10 avril 2010

Benoît XVI : Boèce et Cassiodore

Audience générale du 12 mars 2008. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 13 mars. Paru dans La Documentation Catholique n° 2401 du 04/05/2008, p. 409. (*)

Chers Frères et Sœurs

Je voudrais parler aujourd’hui de deux écrivains ecclésiaux, Boèce et Cassiodore, qui vécurent dans des années qui furent parmi les plus tourmentées de l’Occident chrétien, notamment dans la péninsule italique. Odoacre, roi du peuple germanique des Hérules, s’était rebellé, mettant un terme à l’Empire romain d’Occident (en l’an 476), mais il avait dû rapidement se soumettre aux Ostrogoths de Théodoric qui, pendant plusieurs décennies, allaient avoir la maîtrise de la péninsule italique. Boèce, né à Rome aux environs de 480, dans la noble famille des Anicii, entra encore jeune dans la vie publique, accédant, dès ses 25 ans, à la charge de sénateur. En fidélité à la tradition familiale, il s’engagea en politique, convaincu que pouvaient se conjuguer les traits essentiels de la société romaine et les valeurs des peuples neufs. Et, en ce temps nouveau d’une rencontre de cultures, il considéra comme relevant de sa mission de réconcilier et de faire cohabiter ces deux cultures, la culture classique de Rome et la culture naissante du peuple ostrogothique. Aussi, se lança-t-il activement en politique, et il poursuivit sous Théodoric qui, dans un premier temps, lui porta grande estime. Au milieu de cette activité publique, Boèce ne négligea pas les études, s’adonnant en particulier à l’approfondissement du domaine philosophico-religieux, mais rédigeant aussi des manuels d’arithmétique, de géométrie, de musique, d’astronomie, toujours dans l’intention de transmettre aux nouvelles générations, aux temps nouveaux, la grande culture gréco-romaine. Dans ce contexte, c’est-à-dire dans l’engagement pour promouvoir la rencontre des cultures, il faisait usage des catégories de la philosophie grecque pour exposer la foi chrétienne, visant, ici aussi, à une synthèse entre le patrimoine hellénistico-romain et le message évangélique. C’est précisément là la raison pour laquelle Boèce fut qualifié de dernier représentant de la culture romaine antique et de premier intellectuel du Moyen Âge.

Boèce, symbole de l’injustice carcérale

Son œuvre la plus connue est indubitablement le De consolatione philosophiæ, qu’il rédigea en prison pour discerner un sens à l’injustice de sa détention. En effet, il avait été accusé de comploter contre le roi Théodoric pour avoir assuré la défense devant le tribunal d’un de ses amis, le sénateur Albin. Ce n’était là qu’un prétexte : en réalité, Théodoric, tenant de l’arianisme et Barbare, le suspectait d’éprouver de la sympathie pour Justinien, empereur de Byzance. En conséquence, il fut jugé, condamné à mort et exécuté le 23 octobre 524, à l’âge de 44 ans seulement. C’est en vertu de cette fin dramatique qu’il peut, à partir de sa propre expérience, parler à l’homme d’aujourd’hui et spécialement à ceux, et ils sont nombreux, qui subissent le même sort à cause de l’injustice si fréquemment présente dans la soi-disant « justice humaine ». Dans cette œuvre, de sa prison, il cherche la consolation, il cherche la lumière, il cherche la sagesse. Et il dit avoir appris, grâce à sa situation, à distinguer entre les biens apparents, ceux qui disparaissent en prison, et les vrais biens, comme l’amitié authentique, qui, eux, ne disparaissent pas, même en prison. Le bien le plus élevé est Dieu : Boèce apprit, et il nous l’enseigne, à ne pas tomber dans le fatalisme qui éteint l’espérance. Il nous enseigne que ce n’est pas le hasard qui gouverne, mais la Providence, et qu’elle a un visage. Il est possible de parler avec la Providence, parce que la Providence c’est Dieu. De sorte que, même en prison, demeure la possibilité de la prière, du dialogue avec celui qui sauve. En même temps, toujours dans cette situation, il conserve le sens de la beauté de la culture, et il se remémore l’enseignement des grands philosophes antiques grecs et romains, comme Platon, Aristote (il avait commencé à traduire ces Grecs en latin), Cicéron, Sénèque, et aussi des poètes comme Tibulle et Virgile.

La philosophie, comme recherche de la vraie sagesse, est la vraie médecine de l’âme, selon Boèce [1]. Par ailleurs, il n’est possible à l’homme d’expérimenter le bonheur authentique que dans sa propre intériorité [2]. Sur ce point, Boèce réussit à trouver un sens à sa tragédie personnelle par la méditation d’un texte sapientiel de l’Ancien Testament (Sg 7, 30-8,1) qu’il cite : « Contre la Sagesse, le mal ne peut rien faire. Elle déploie sa vigueur d’un bout du monde à l’autre, elle gouverne l’univers avec douceur » [3]. Dans cette perspective, la prétendue prospérité des mauvais se révèle comme mensongère [4], tandis que se manifeste la nature providentielle de l’adversité de la fortune. Les difficultés de la vie non seulement font percevoir combien cette dernière est passagère et éphémère, mais encore révèlent leur utilité pour la découverte et la sauvegarde de rapports authentiques entre les hommes. L’adversa fortuna permet, en effet, de distinguer les faux amis d’avec les vrais, et elle fait comprendre que rien n’est plus précieux pour l’homme qu’une vraie amitié. L’acceptation fataliste d’une condition de souffrance constitue un danger absolu, ajoute le croyant Boèce, parce qu’« elle élimine jusqu’à la racine la possibilité de la prière et de l’espérance théologale qui sont le lien entre l’homme et Dieu » [5].

On peut lire dans la péroraison finale de la De consolatione philosophiæ comme une synthèse de tout l’enseignement que Boèce s’adresse à lui-même et à tous ceux qui allaient se trouver dans les mêmes conditions. C’est ainsi qu’il écrit de sa prison : « Ô hommes, fuyez donc le vice ; pratiquez la vertu. Qu’une juste confiance vous anime, et que l’humilité de votre prière la fasse monter vers le trône de l’Éternel. Si vous ne vous faites point illusion à vous-mêmes, vous devez savoir avec quelle ardeur vous êtes obligés de vous porter au bien, puisque vous ne pouvez rien faire qui échappe aux regards d’un Dieu souverainement juste, et qui voit tout [6]. Tout prisonnier, quel que soit le motif de son incarcération, sait combien est pesante une telle condition humaine, surtout quand elle est encore aggravée par la soumission à la torture, comme cela arriva à Boèce. Est particulièrement encore plus insensée la condition de celui, à nouveau comme Boèce (que la ville de Pavie reconnaît et célèbre dans sa liturgie comme un martyr de la foi), qui est torturé à mort sans autre raison que ses convictions intellectuelles, politiques et religieuses. Boèce, symbole d’un nombre immense de prisonniers injustement incarcérés en tous temps et sous toutes latitudes, dans les faits, nous ouvre objectivement une porte d’entrée sur la contemplation du mystérieux Crucifié du Golgotha.

Cassiodore ou la recherche de Dieu

Marc Aurèle Cassiodore était contemporain de Boèce ; c’était un Calabrais : né à Squillace vers l’an 485, il mourut à un âge avancé à Vivario, vers 580. Lui aussi, d’origine sociale élevée, se consacra à la vie politique et à l’engagement culturel comme peu d’autres le firent dans l’Occident romain de son temps. Peut-être les seuls qui puissent lui être comparés dans ce double domaine d’intérêts sont Boèce, dont on vient de rappeler le souvenir, et le futur Pape de Rome Grégoire le Grand (590-604). Bien conscient de la nécessité de ne pas laisser tomber dans l’oubli tout le patrimoine humain et humaniste accumulé au cours des siècles d’or de l’Empire romain, Cassiodore collabora généreusement, aux plus hauts niveaux de la responsabilité politique, avec les peuples nouveaux qui venaient de passer les frontières de l’Empire et s’étaient établis en Italie. Lui aussi apporta un modèle de rencontre culturelle, de dialogue, de réconciliation. Ce sont des événements historiques qui ne lui permirent pas de réaliser ses rêves politiques et culturels visant à opérer une synthèse entre la tradition romano-chrétienne de l’Italie et la nouvelle culture des Goths, mais, en contrepartie, ces mêmes événements le convainquirent que le mouvement monastique qui était en train de s’affermir dans les terres chrétiennes était providentiel. Il décida de l’aider en lui consacrant toutes ses richesses matérielles et ses forces spirituelles.

Il conçut l’idée de confier en propre aux moines la tâche de la sauvegarde, de la conservation et de la transmission aux générations postérieures, de l’immense patrimoine culturel des Anciens, pour qu’il ne se perde pas. Dans ce but, il fonda Vivarium, un lieu de vie cénobitique où tout était organisé de telle façon que le travail intellectuel des moines soit considéré comme étant le plus précieux et le moins négligeable. Il prit aussi les dispositions nécessaires pour que les moines qui n’avaient pas la formation intellectuelle adéquate ne dussent pas s’occuper seulement au travail matériel, à celui de l’agriculture, mais également à la retranscription des manuscrits par laquelle ils aidaient à la transmission de la grande culture aux générations à venir. Et cela sans aucun préjudice pour l’engagement spirituel monastique et chrétien ni pour l’activité caritative envers les pauvres. Dans son enseignement, énoncé en diverses œuvres, mais spécialement dans le traité De anima et dans les Institutiones divinarum litterarum, la prière [7], alimentée par la sainte Écriture et plus particulièrement par la fréquentation assidue des sacrements, a toujours une position centrale comme nourriture nécessaire à chacun. Voici, par exemple, comment ce savant Calabrais introduit son Expositio in Psalterium : « Ayant, à Ravenne, repoussé et abandonné les sollicitations de la carrière politique marquée du goût répugnant des préoccupations mondaines, et après avoir goûté au Psautier, ce livre venu du ciel, comme à un véritable miel pour l’âme, je m’y plongeai avec l’avidité d’un assoiffé et je me mis à l’étudier sans trêve afin de me laisser complètement imbiber de cette douceur salutaire, ayant été dégoûté des innombrables amertumes de la vie active » [8].

La recherche de Dieu, tendue vers sa contemplation, note Cassiodore, reste le but permanent de la vie monastique [9]. Il ajoute cependant que, avec l’aide de la grâce divine [10], il est possible de mieux cueillir les fruits de la Parole révélée en utilisant les progrès scientifiques et les instruments culturels « profanes » que possédaient déjà les Grecs et les Romains [11]. Cassiodore se consacra quant à lui aux études philosophiques, théologiques et exégétiques, sans créativité particulière mais attentif aux intuitions des autres dont il reconnaissait la valeur. Il lisait avec respect et dévotion Jérôme et Augustin. De ce dernier, il dit : « En Augustin il y a tant de richesse qu’il me semble impossible de trouver quoi que ce soit dont il n’ait pas déjà abondamment traité » [12]. Par ailleurs, citant Jérôme, il exhortait les moines de Vivario : « Ne remportent pas la palme de la victoire uniquement ceux qui combattent jusqu’à l’effusion du sang ou qui vivent dans la virginité, mais aussi tous ceux qui avec l’aide de Dieu vainquent les vices du corps et gardent la rectitude de la foi. Mais pour que vous puissiez, toujours avec l’aide de Dieu, vaincre plus facilement les sollicitations du monde et de ses appâts tout en restant en son milieu comme des pèlerins toujours en marche, cherchez avant tout à vous assurer l’aide salutaire que suggère le premier psaume quand il recommande de méditer nuit et jour la loi du Seigneur. En effet, l’ennemi ne trouvera aucune brèche pour vous assaillir si toute votre attention est tournée vers le Christ » [13].

Voilà un avertissement que nous pouvons accueillir comme étant valable pour nous aussi. En effet, nous vivons nous aussi des temps de rencontre des cultures, de périls d’une violence destructrice des cultures, de nécessité d’un engagement pour transmettre les grandes valeurs et enseigner aux nouvelles générations la voie de la réconciliation et de la paix. Cette voie, nous la trouverons en nous orientant vers le Dieu à visage humain, le Dieu qui s’est révélé à nous dans le Christ.

Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.

[1Livre I.

[2Livre II.

[3Livre III, PL 63, 780.

[4Livre IV.

[5Livre V, 3, PL 63, 842.

[6Livre V, 6, PL 63, 862.

[7Cf. PL 69, 1108.

[8PL 70, 10.

[9Cf. PL 69, 1107.

[10Cf. PL 69, 1131-1142.

[11Cf. PL 69, 1140.

[12Cf. PL 70, 10.

[13De Institutione divinarum scripturarum, 32, PL 69, 1147.