Samedi 23 février 2008 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Benoît XVI : Saint Ambroise

Audience générale du 24 octobre 2007. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 25 octobre. Paru dans La Documentation Catholique n° 2392 du 16/12/2007, p. 1088. (*)

Chers Frères et Sœurs,

Le saint évêque Ambroise, dont je vais vous parler aujourd’hui, est mort à Milan dans la nuit du 3 au 4 avril 397. C’était la nuit du vendredi saint au samedi saint. Dans la journée, vers les 5 heures de l’après-midi, il s’était mis en prière, étendu sur son lit, les bras en croix. Ce faisant, il participait, en ce triduum pascal, à la mort et à la résurrection du Seigneur. « Nous voyions ses lèvres remuer », raconte Paulin, le fidèle diacre qui écrivit sa biographie à la demande d’Augustin, « mais nous n’entendions pas sa voix ». Tout à coup, la situation parut se précipiter. Honorat, évêque de Verceil, qui se trouvait à assister Ambroise et dormait à l’étage au-dessus, fut réveillé par une voix qui lui répétait : « Lève-toi, vite ! Ambroise va mourir ! ». Honorat descendit en hâte, et, poursuit Paulin, « il remit à Ambroise le Corps du Seigneur. À peine l’eut-il pris et avalé qu’Ambroise rendit l’âme, emportant avec soi le saint viatique. De sorte que son âme, restaurée par la vertu de cette nourriture, jouit maintenant de la compagnie des anges » [1]. En ce Vendredi saint de 397, les bras écartés d’Ambroise mourant exprimaient la participation mystique à la mort et à la résurrection du Seigneur. Ce fut là sa dernière catéchèse : dans le silence des mots, il parlait encore par le témoignage de sa vie.

Ambroise n’était pas âgé quand il mourut. Il n’avait pas même 60 ans, puisqu’il était né aux environs de 340 à Trêves, où son père était préfet des Gaules. La famille était chrétienne. À la mort du père, sa mère l’emmena à Rome, encore petit garçon, et le prépara à une carrière civile en lui assurant une instruction solide en rhétorique et en droit. Vers 370, il fut nommé gouverneur des provinces d’Émilie et de Ligurie, le gouvernorat siégeant à Milan. C’est là précisément que s’échauffait la lutte entre orthodoxes et ariens, surtout depuis la mort de l’évêque arien Auxence. Ambroise intervint pour calmer les esprits dans les deux factions adverses, et son autorité s’en trouva tellement appréciée que le peuple le proclama évêque de Milan, bien qu’il fût simple catéchumène.

Le témoignage du prédicateur

Jusqu’alors, Ambroise était le plus haut magistrat de l’empire en Italie septentrionale. Bien préparé culturellement, mais par ailleurs démuni quant à la connaissance des Écritures, le nouvel évêque se mit en devoir de les étudier ardemment. Il apprit à connaître et à commenter la Bible, à partir des œuvres d’Origène, le maître indiscuté de l’« école d’Alexandrie ». Ambroise transféra ainsi dans le milieu latinophone la méditation des Écritures telle qu’elle avait été initiée par Origène, et lança en Occident la pratique de la lectio divina. La méthode de la lectio devint alors le guide de la prédication et des écrits d’Ambroise, qui découlent précisément de l’écoute priante de la Parole de Dieu. L’exorde célèbre d’une catéchèse ambrosienne montre remarquablement bien comment le saint évêque appliquait l’Ancien Testament à la vie chrétienne : « Quand on vous lisait les récits des « Patriarches » et les maximes des Proverbes, on traitait quotidiennement de morale », dit l’évêque de Milan à ses catéchumènes et à ses néophytes, « pour que, formés et instruits à leur école, vous vous habituiez à entrer dans les voies du Père et à suivre le chemin de l’obéissance aux préceptes divins » [2]. En d’autres termes, au jugement de l’évêque, les néophytes et les catéchumènes, ayant appris l’art de bien vivre, peuvent dès lors se considérer comme préparés aux grands mystères du Christ. C’est ainsi que la prédication d’Ambroise, qui constitue le noyau central de sa considérable production littéraire, part de la lecture des livres sacrés [3], pour vivre en conformité avec la Révélation divine.

Il est évident que le témoignage du prédicateur et le niveau d’exemplarité de la communauté chrétienne conditionnent l’efficacité de la prédication. De ce point de vue, un passage des Confessions de saint Augustin est significatif. Il était venu à Milan comme professeur de rhétorique, sceptique et non pas chrétien. Il était en recherche, mais pas en état de trouver réellement la vérité chrétienne. À émouvoir le cœur du jeune rhéteur africain, sceptique et désespéré, à l’entraîner en définitive à la conversion, ce ne fut même pas les belles homélies d’Ambroise que pourtant il appréciait fort, mais bien plutôt le témoignage de l’évêque et de son Église milanaise qui priait et chantait, étroitement unie comme un seul corps. Une Église capable de résister à l’arrogance de l’empereur et de sa mère qui, dans les premiers jours de 386, étaient allés jusqu’à prétendre réquisitionner un édifice du culte pour les cérémonies des ariens. Dans l’édifice qui devait être réquisitionné, nous raconte Augustin, « le peuple dévot veillait, prêt à mourir avec son évêque ». Ce témoignage des Confessions est précieux, parce qu’il montre que quelque chose était en train de changer dans le cœur d’Augustin, lequel poursuit : « Nous aussi, bien qu’encore spirituellement tièdes, nous étions participant dans cette excitation de tout le peuple » [4].

L’écoute intérieure

De la vie et de l’exemple de l’évêque Ambroise, Augustin apprit à croire et à prêcher. Nous pouvons nous référer à un célèbre sermon de l’Africain, qui a mérité d’être cité, des siècles plus tard, dans la Constitution conciliaire Dei Verbum : « C’est pourquoi - avertit en effet Dei Verbum au n. 25 - tous les clercs, en premier lieu les prêtres du Christ, et tous ceux qui vaquent normalement, comme diacres ou comme catéchistes, au ministère de la Parole, doivent, par une lecture spirituelle assidue et par une étude approfondie, s’attacher aux Écritures, de peur que l’un d’eux ne devienne “un vain prédicateur de la Parole de Dieu au-dehors, lui qui ne l’écouterait pas au-dedans de lui”. » C’est justement d’Ambroise qu’il avait appris cette « écoute intérieure », cette assiduité à la lecture de la sainte Écriture de façon priante, pour être capable d’accueillir réellement dans son cœur la Parole de Dieu et de l’assimiler.

Chers Frères et Sœurs, je voudrais vous proposer encore une fois une sorte d’« icône patristique » qui, interprétée à la lumière de ce que nous avons dit, représente fidèlement « le cœur » de la doctrine ambrosienne. Dans le livre six de ses Confessions, Augustin rapporte sa rencontre avec Ambroise, indubitablement une conversation qui fut de grande importance dans l’histoire de l’Église. Il écrit textuellement que, lorsqu’il se rendait chez l’évêque de Milan, il le trouvait régulièrement avec des catervæ [ribambelles] de gens pleins de problèmes, pour les nécessités desquels il se prodiguait. Il y avait toujours une longue queue qui attendait pour parler à Ambroise et trouver auprès de lui consolation et espérance. Quand Ambroise n’était pas avec eux, avec les gens (mais cela ne se produisait que pour de courts laps de temps), c’est qu’il était à prendre l’alimentation nécessaire au corps ou à nourrir son esprit par la lecture. Ici, Augustin s’émerveille, parce qu’Ambroise lisait les Écritures en silence, des yeux seulement [5]. En effet, dans les premiers siècles chrétiens, la lecture était encore strictement conçue à des fins de proclamation, et la lecture à haute voix facilitait la compréhension d’abord par le lecteur lui-même. Qu’Ambroise pût parcourir les pages des yeux seulement était pour Augustin admiratif le signe d’une singulière capacité de lecture et de familiarité avec les Écritures. Eh bien, dans cette « lecture du bout des lèvres », par laquelle le cœur s’ingénie à atteindre l’intelligence de la Parole de Dieu, (et voici « l’icône » dont nous parlions), on peut entrevoir la méthode de la catéchèse ambrosienne : c’est l’Écriture elle-même, intimement assimilée, qui suggère les contenus devant être annoncés pour mener à la conversion des cœurs.

Ainsi, si l’on s’en tient au magistère d’Ambroise et d’Augustin, la catéchèse est inséparable du témoignage de vie. Peut servir aussi au catéchiste ce que j’ai écrit dans l’Introduzione al cristianesimo [6], à propos du théologien. Qui éduque à la foi ne doit pas risquer de ressembler à un clown, en récitant son rôle « par profession ». Mais, pour utiliser une image chère à Origène, cet écrivain qu’Ambroise appréciait particulièrement, il doit être plutôt comme le disciple favori qui, reposant la tête sur le cœur du Maître, y apprit la façon de penser, de parler, d’agir. Finalement, le vrai disciple est celui qui annonce l’Évangile de la manière la plus crédible et la plus efficace.

Comme l’apôtre Jean, l’évêque Ambroise, qui ne se lassait jamais de répéter « Omnia Christus est nobis ! Le Christ est tout pour nous ! », reste un témoin authentique du Seigneur. Avec ses paroles mêmes, remplies d’amour pour Jésus, nous conclurons ainsi notre catéchèse : « Omnia Christus est nobis ! Si tu veux guérir une blessure, il est le médecin ; si tu es brûlant de fièvre, il est la fontaine ; si tu es opprimé par l’iniquité, il est la justice ; si tu as besoin de secours, il est la force ; si tu as peur de la mort, il est la vie ; si tu désires le ciel, il est la voie ; si tu es dans les ténèbres, il est la lumière. Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur : bienheureux l’homme qui met son espérance en lui ! » [7]. Nous aussi, espérons dans le Christ. Ainsi serons-nous bienheureux et vivrons-nous dans la paix.

En savoir plus…

Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.

[1Vie, 47.

[2Les Mystères, 1, 1.

[3Les « Patriarches », c’est-à-dire les Livres historiques, et les « Proverbes », c’est-à-dire les Livres sapientiaux.

[4Confessions 9, 7.

[5Cf. Augustin, Confessions 6, 3.

[6traduit La Foi chrétienne, hier et aujourd’hui.

[7De Virginitate 16, 99.