Lundi 23 mars 2009 — Dernier ajout samedi 10 avril 2010

Benoît XVI : Saint Colomban

Audience générale du 11 juin 2008. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 12 juin. Paru dans La Documentation Catholique n° 2407 du 03/08/2008, p. 722. (*)

Chers Frères et Sœurs,

Je voudrais parler aujourd’hui du saint abbé Colomban, le plus célèbre des Irlandais du Moyen Âge précoce : on peut, à juste titre, le qualifier de saint ’européen’, car il a travaillé en divers pays d’Europe occidentale, en tant que moine, missionnaire et écrivain. Comme les Irlandais de son temps, il était conscient de l’unité culturelle de l’Europe. Dans une de ses lettres, écrite aux alentours de l’année 600 et adressée au Pape Grégoire le Grand, on rencontre pour la première fois l’expression totius Europae - de toute l’Europe », en référence à la présence de l’Église sur le continent [1].

Colomban était né aux environs de l’an 543 dans la région du mont Leinster au sud-est de l’Irlande. Instruit au sein de sa famille par d’excellents maîtres qui l’introduisirent aux arts libéraux, il se mit sous la direction de l’abbé Sinell, dans la communauté de Cluain Inis, au nord, où il lui fut possible d’approfondir l’étude des Saintes Écritures. À l’âge de 20 ans environ, il entra au monastère de Bangor, dans le nord-est, où vivait l’abbé Comgall, réputé pour sa vertu et sa rigueur ascétique. En pleine harmonie avec son abbé, Colomban adhéra avec zèle à la discipline sévère du monastère, menant une vie de prière, d’ascèse et d’étude. C’est là aussi qu’il fut ordonné prêtre. La vie à Bangor et l’exemple de l’abbé influencèrent la conception du monachisme que Colomban allait, au long de sa vie, faire mûrir et diffuser.

Il avait environ 50 ans quand, appliquant l’idéal typiquement irlandais de la peregrinatio pro Christo, c’est-à-dire celui de se faire pèlerin pour le Christ, Colomban quitta l’île pour entreprendre, avec douze compagnons, une œuvre missionnaire en Europe continentale. Il faut se souvenir, en effet, que la migration des peuples venus du Nord et de l’Est avait provoqué une rechute dans le paganisme de régions entières déjà christianisées. Vers l’an 590, cette petite escouade de missionnaires aborda sur la côte armoricaine. Accueillis avec bienveillance par le roi des Francs d’Austrasie [2], ils ne demandèrent qu’une petite parcelle de friches. Ils obtinrent l’antique forteresse romaine d’Annegray [3] complètement ruinée et abandonnée, que la forêt avait recouverte. Accoutumés à une vie de renoncement extrême, les moines réussirent en peu de mois à construire sur ces ruines le premier ermitage. Ainsi leur ré-évangélisation commença à s’opérer en premier lieu par le témoignage de leur vie. Avec la remise en culture de la terre, ils commencèrent une nouvelle culture des âmes. La réputation de ces religieux étrangers qui, vivant dans la prière et la grande austérité, construisaient des maisons et défrichaient les campagnes, se répandit rapidement et attira pèlerins et pénitents. Bien plus, de nombreux jeunes demandaient à être accueillis dans leur communauté monastique pour y vivre, comme eux, cette vie exemplaire qui rénovait la culture de la terre et des âmes. Très rapidement s’imposa la nécessité d’un deuxième monastère. Il fut bâti à peu de distance de là, sur les ruines de l’antique cité thermale de Luxovium [4]. Ce nouveau monastère allait par la suite devenir le centre du rayonnement monastique et missionnaire de la tradition irlandaise sur le continent européen. Un troisième monastère encore fut érigé à Fontaine, à une heure de route plus au nord.

Intransigeant sur les questions morales

Colomban vécut à Luxeuil pendant près de vingt ans. C’est là que le saint mit par écrit pour ses disciples la Regula monachorum qui, pendant un certain temps, allait être plus répandue en Europe que celle de saint Benoît, et dans laquelle il traçait le portrait idéal du monde. C’est la seule règle monastique irlandaise ancienne que nous possédons aujourd’hui. Pour la compléter, il élabora la Regula coeniobialis, sorte de code pénal concernant les infractions des moines, avec des punitions plutôt surprenantes pour la sensibilité moderne et explicables seulement par la mentalité de l’époque et par le contexte. Avec une autre œuvre célèbre intitulée De poenitentiarum misura taxanda, écrite également à Luxeuil, Colomban introduisit sur le continent la confession et la pénitence privées et réitérées ; on qualifia cette pénitence de ’tarifée’ à cause de la proportion qu’elle établissait entre la gravité du péché et le type de pénitence qu’avait à imposer le confesseur. Ces nouveautés suscitèrent la suspicion des évêques de la région, une suspicion qui se transforma en hostilité lorsque Colomban eut le courage de les réprimander ouvertement pour les mœurs de certains d’entre eux. L’occasion de la manifestation de cette opposition se présenta lorsque éclata la dispute à propos de la date de la fête de Pâques : l’Irlande, en effet, suivait la tradition orientale, différente de la tradition romaine. En 603, le moine irlandais fut convoqué à Cavillonum [5] pour rendre compte devant un synode de ses pratiques relatives à la pénitence et à Pâques. Au lieu de se présenter au synode, il envoya une lettre où il minimisait la question, et invitait plutôt les Pères synodaux à discuter non seulement du problème de la date de Pâques, selon lui un problème secondaire, « mais aussi de toutes les normes canoniques obligatoires que, chose bien plus grave, beaucoup négligent » [6]. En même temps, il écrivait au Pape Boniface IV pour défendre la tradition irlandaise [7], comme il l’avait fait quelques années auparavant pour le Pape Grégoire le Grand.

Intransigeant comme il l’était en toute question morale, Colomban entra ensuite en conflit avec la maison royale, pour avoir reproché durement au roi Théodoric ses relations adultères. Il en découla toute une série d’intrigues et de manœuvres, aux niveaux personnel, religieux et politique, qui, en 610, aboutit à un décret d’expulsion de Luxeuil, visant Colomban et tous les moines d’origine irlandaise et les condamnant à un exil définitif. Ils furent escortés jusqu’à la mer et, de la plage, embarqués vers l’Irlande aux frais de la cour. Mais le bateau s’échoua non loin de là ; le capitaine vit un signe du ciel dans ce contretemps, renonça à l’entreprise et, de peur d’être maudit de Dieu, ramena les moines sur la terre ferme. Ceux-ci, au lieu de retourner à Luxeuil, décidèrent de lancer une nouvelle œuvre d’évangélisation. Ils embarquèrent sur le Rhin et remontèrent le fleuve. Après une première étape à Ruggen, près du lac de Zürich, ils se rendirent dans la région de Bregenz, près du lac de Constance, pour y évangéliser les Alamans.

Peu après cependant, à cause d’événements politiques peu favorables à son œuvre, Colomban décida de traverser les Alpes avec la plupart de ses disciples. Ne resta sur place qu’un seul moine, du nom de Gallus ; à partir de son ermitage allait par la suite naître la célèbre abbaye de Saint-Gall, en Suisse. Arrivé en Italie, Colomban y trouva un accueil bienveillant de la part de la cour royale lombarde, mais il eut sans tarder à faire front à de notables difficultés : la vie de l’Église était déchirée tant par l’hérésie arienne, encore prévalente chez les Lombards, que par un schisme qui avait détaché de la communion avec l’évêque de Rome le plus grand nombre des Églises d’Italie septentrionale. Colomban entra d’autorité dans cette querelle, écrivant un traité contre l’arianisme et une lettre à Boniface IV, pour le convaincre de prendre des mesures décisives pour le rétablissement de l’unité [8]. Quand, en 612 ou 613, le roi des Lombards lui attribua un terrain à Bobbio [9], dans la vallée de la Trebbia, Colomban y fonda un nouveau monastère qui allait devenir un centre de rayonnement culturel comparable au célèbre Mont-Cassin. C’est là qu’il allait vivre ses derniers jours : il mourut le 23 novembre 615, et c’est la date à laquelle le rite romain continue jusqu’à nos jours de faire mémoire de lui.

Bâtisseur de monastères au cœur de l’Europe

Le message de saint Colomban peut être synthétisé en un ferme appel à la conversion et au détachement des biens terrestres en vue de l’héritage éternel. Par sa vie ascétique et par son attitude sans compromission devant la corruption des puissants, il rappelle la sévère figure de saint Jean-Baptiste. Son austérité pourtant n’est jamais une fin en soi mais n’est qu’un moyen pour s’ouvrir largement à l’amour de Dieu et correspondre de tout son être aux dons reçus de lui, reconstituant ainsi en soi-même l’image de Dieu en même temps que défrichant la terre et renouvelant la société humaine. Je cite un passage de ses Instructiones : « Si l’homme utilise correctement ces facultés que Dieu a accordées à son âme, alors il sera semblable à Dieu. Souvenons-nous que nous devons lui restituer tous les dons qu’il a déposés en nous quand nous étions dans la condition originelle. Par ses commandements, il nous en a enseigné l’emploi. Le premier de ceux-ci est d’aimer le Seigneur de tout notre cœur parce qu’il nous a aimés en premier depuis le début des temps, avant même que nous ne venions à la lumière de ce monde » [10]. Ces paroles, le saint irlandais, les incarna réellement dans sa vie. Homme de grande culture (il écrivit aussi des poésies latines et un livre de grammaire), il se révéla riche en dons de grâce. Il fut autant bâtisseur infatigable de monastères que prédicateur intransigeant de la pénitence, dépensant toute son énergie à alimenter les racines chrétiennes de l’Europe en train de naître. Par son énergie spirituelle, par sa foi, par son amour de Dieu et du prochain, il devint réellement l’un des Pères de l’Europe : il nous montre aujourd’hui, à nous aussi, où sont les racines à partir desquelles peut renaître ce qui est notre Europe.

En savoir plus…

Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.

[1Cf. Epistula I, 1.

[2Nord-est de la France actuelle.

[3La Voivre, Franche-Comté.

[4Luxeuil-les-Bains.

[5Chalon-sur-Saône.

[6Cf. Epistula II, 1.

[7Cf. Epistula IV.

[8Cf. Epistula V.

[9En Émilie-Romagne.

[10Cf. Instr. XI.