Mercredi 14 novembre 2007 — Dernier ajout jeudi 8 avril 2010

Hilaire de Poitiers : Commentaire sur le Psaume 148

Voici une traduction inédite du Commentaire du psaume 148. Pour vous guider dans votre lecture vous pouvez lire l’introduction générale parue sur patristique.org ou consulter les explicitations propres à ce psaume.

Commentaire d’Hilaire sur le Psaume 148
(Tractatus Psalmus CXLVIII)

1. Les trois derniers Psaumes [1] par lesquels la Prophétie nous appelle à la louange ont suivi la répartition de cette bienheureuse espérance qui est nôtre dans l’ordre même de leur position respective. Le premier d’entre eux (Ps 148) en effet, à cause de l’espérance en l’éternité, chante l’attente du Règne céleste. Le second (Ps 149), en référence à l’édification de la Sainte Cité et de l’assemblée des saints qui viennent ensemble pourvoir à la plénitude du développement de la Sainte Cité, fait immédiatement suite. Le troisième de cette série (Ps 150), à cause des heureuses satisfactions éprouvées à la suite de l’achèvement de la construction de la Cité et de l’éternelle paix désormais fondée [2], après l’ardente et brûlante morsure de la froidure du siècle que l’Esprit céleste a tempérée, tout cela se trouve associé dans cet hymne. C’est donc un même enseignement bien ordonné qui lie entre elles toutes ces réalités. En effet, selon la prédication prophétique et apostolique, un principe d’organisation concernant ce Règne bienheureux et la Cité éternelle est établi entre ces réalités dans la transformation opérée par la résurrection, dans la communauté des sanctifiés, dans le rassemblement fréquent de l’habitat des cités du Seigneur pour célébrer (ses louanges).

2. Notre béatitude, celle que toute réalité créée attend

Après quoi, tous les sanctifiés étant désormais établis dans la béatitude éternelle pour chanter, par ce Psaume qui s’enchaîne avec le suivant, les louanges de Dieu, le chœur des Vertus et des Puissances célestes se trouve rassemblé, afin que toute créature libre des embarras provenant des devoirs imposés par les affaires (du monde) du fait de son rejet de la vanité du siècle, retrouvant souffle de quelque façon déjà dans le bienheureux Règne de l’éternité, joyeuse et apaisée loue son Dieu, étant elle-même assumée dans la gloire de la bienheureuse éternité, selon ce que dit l’Apôtre : « En effet, la création aspire de toutes ses forces à voir cette révélation des fils de Dieu ; car la création a été livrée au pouvoir de la corruption, non parce qu’elle l’a voulu, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle garde l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de l’inévitable dégradation, pour connaître la liberté, la gloire des enfants de Dieu » (Ro 8, 19-21).

Par suite, cet hymne (qu’est le Ps 148) est celui de la bienveillante liberté que, libres des obligations de leurs devoirs alors qu’ils étaient antécédemment soumis au service dévolu à l’esclave dans les choses humaines, enfin conformés à la gloire des fils de Dieu dans l’éternelle béatitude, les éléments de la création nouvellement nés s’apaisent et se reposent. De cette béatitude, objet de leur désir, ils en étaient tenus éloignés depuis un long moment déjà, comme le dit l’Apôtre Pierre : « Et maintenant, cet accomplissement vous a été annoncé par ceux qui vous ont apporté l’Évangile sous l’action de l’Esprit-Saint envoyé du ciel, tandis que les anges eux-mêmes voudraient bien pouvoir scruter ce message » (1 Pi 1, 12). C’est pourquoi, la béatitude sur terre est une attente de la béatitude céleste ; et la transformation de notre état de corruption fait attendre les premiers éléments des divines créations. Par le désir, ces rudiments veulent scruter cette espérance contenue dans la prédication évangélique, sa gloire qui procède de la conformation de notre gloire se trouvant encore sur le point de l’accueillir, et par laquelle - une fois acquise -, ces éléments nouvellement créés sont appelés, selon la prophétie du Psaume, à une consonante louange de la béatitude étreinte.

3. Le monde n’est pas le fruit du hasard ; il n’est pas Dieu. A aucune partie du monde ne doit être rendu un honneur divin.

« Louez le Seigneur du haut des cieux, louez-le dans les hauteurs. Louez-le, tous ses anges ; louez-le, toutes ses puissances. Louez-le soleil et lune ; louez-le, toutes les étoiles et la lumière. Louez-le, cieux des cieux ; et l’eau qui est au-dessus des cieux, qu’elle loue le nom du Seigneur. Car Lui-même a commandé, et elles furent créées toutes ces choses ; Il a parlé, et elles ont été faites ; Il les a établies pour les siècles des siècles ; Il a établi un précepte, et cela ne passera pas » (vv. 1-6).

Certes, pour comprendre cette parole au sens plénier, il convient de relever que si le Prophète exhorte toutes les puissances célestes à la louange, il ne le fait pas sans un motif résolu d’enseignement. En effet, il se détourne de cette première erreur qu’est l’ignorance humaine, à laquelle, au moyen de rassemblements fortuits, cette manière d’être du monde s’y associe ; ainsi, un certain nombre ont osé faire des conjectures à partir d’une désorganisation pour se faire passer pour respectueux d’un schéma de pensée cohérent. Alors que d’autres estiment que ce monde-même est Dieu, monde qui s’agite et se meut tandis que le tempère le cycle annuel du déroulement du temps en une juste proportion de rationnelle mesure. Bref, ces choses que chacun lit à partir de ces premiers éléments que sont le ciel, le soleil, l’eau, l’air, auxquels, par le moyen d’une religion impie et dépourvue de fondement, cette ignorance première rend un culte honorifique dû à Dieu seul. Donc, le Prophète exclut toute erreur d’ignorance disant : « Car Lui-même l’a dit, et elles furent faites ces choses ; Il commande, et elles existent ». Nul concours d’éléments fortuits, nulle puissance de nature particulière, nulle substance d’éternité sortie d’elle-même dans ces éléments que l’enseignement doctrinal nous dit avoir été créés : rien de cela n’est admis.

4. Dans ce discours hymnique est encore enseigné ce que la Genèse a discerné, ce dont les évangiles ont témoigné, ce que l’Apôtre a prêché : c’est sur l’ordre de Dieu que tout a été fait ; non que cela ait existé par soi-même, comme si cette matière même naissait d’une soumission vitale alors qu’on lui commandait d’être et de subsister. Pourtant, toutes choses procèdent d’un commandement, et la parole proférée l’a été par Celui qui disait qu’elles fussent [3]. Ainsi parle la Genèse : « Et Dieu dit…, et Dieu fit » (Gn 1, 6-7). Maintenant, le Prophète parle ainsi : « Il a dit, et les choses furent faites ». En effet, ce n’est pas qu’il commanda qu’elles fussent pour Lui-même, mais elles furent faites quand Il l’a dit. Elles furent cependant faites par Lui, au sujet de qui l’Évangéliste rend témoignage : « Tout a été fait par Lui, et sans Lui, rien de ce qui existe ne fut fait » (Jn 1, 3). Et l’Apôtre dit : « Il est l’Image du Dieu invisible, le Premier-né de toute créature, car par lui-même furent créées toutes choses dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes, Seigneuries, Principautés, Puissances ; toutes furent créées par Lui et pour Lui (Col 1, 15-16). La Sagesse parle ainsi au sujet d’elle-même : »Moi, j’étais auprès de Lui comme le Maître d’œuvre. Il se réjouissait de moi quand je m’ébattais à la surface du monde entier" (Pr 8, 30). C’est pourquoi, que cesse toute hésitation dans la compréhension (du texte du Psaume) ; elle est confirmée par l’autorité du nouveau et de l’ancien Testament : le Fils, qui demeure avant les siècles, assistait le Père au commencement de la création du monde.

5. Les créatures qui ne doivent pas être dissoutes, sont invitées à la louange de Dieu. Et celles qui ne seront pas dissoutes, ne le doivent pas à leur propre nature, mais à la prescription de Dieu.

Le Prophète ajoute encore une autre cause justifier l’appel à la louange : « Lui-même l’a dit, et elles existent ; Lui-même commande, et elles sont créées. Il les a établies pour les siècles des siècles » (Ps 148, 5-6). Les choses créées demeurent en effet placées dans l’être à partir de rien (ex nihilo), et la grâce de ce qu’elles sont, elles le doivent à leur Créateur quand elles commencèrent d’être avec la perception de Sa vie, de Sa bonté, et de se sentir par Lui avoir accès à la vie. Mais elles vivent à ce point qu’elles demeurent pour les siècles des siècles, et, selon l’Apôtre, elles attendent la révélation des fils de Dieu (cf. Ro 8, 19), tirées de l’esclavage de la corruption pour entrer dans la liberté de gloire. Cependant, il convient de ne considérer dans ces créatures qui ont été établies pour les siècles des siècles, ni le ciel - ce qu’on appelle le firmament -, ni la terre qui fut dite « le sec » (cf. Gn 1, 9) n’a été mise au nombre de celles-ci, car il est dit par les Prophètes : « Voici que je fais un ciel nouveau et une terre nouvelle » (Is 65, 17) ; et le Seigneur a déclaré dans l’Évangile : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas » (Mt 25, 35) : ce n’est pas le lieu d’en parler. Il nous faut donc rappeler, à titre d’avertissement, que ce ne sont pas les créatures destructibles qui ont été dénombrées à présent pour la louange de Dieu, mais celles qui ont été constituées en vue d’une substance d’éternité.

Et de peur que ce qui demeure éternellement ne soit estimé l’être pour le devoir à une béatitude naturelle liée à sa substance, le psalmiste ajoute : « Il (le Seigneur) a donné un ordre qui ne passera pas » (Ps 148, 6) ; cela afin que ce qu’elles sont - à savoir établies pour demeurer éternellement -, ne se comprenne pas comme devoir être dû à leur propre nature, mais soit considéré comme venant du commandement du Seigneur qui peut procurer aux choses contingentes à partir de rien (ex nihilo), une nature d’éternité. En effet, la prescription, dit-il, ne passera pas, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas de terme à l’effet de Son commandement ; car, elles demeurent pour toujours ces créatures auxquelles la Puissance de l’éternité a octroyé l’éternité.

6. Comment les êtres inanimés louent-ils Dieu ?

Après que les autres créatures terrestres sont de nouveau appelées à la louange, même si toutes ne sont pas associées à ces biens célestes et béatifiants - les unes étant dotées d’une perception irrationnelle, les autres d’une nature inanimée, d’autres encore du fait de la défaveur encourue par leur impiété -, cependant, ayant toutes été faites ainsi, par cela même, elles annoncent Dieu en manifestant en elles l’action de la providence qui les a ainsi disposées. Le Prophète dit en effet : « Louez le Seigneur depuis la terre, dragons et tous les abîmes ; feu, grêle, neige, glace, vent de tempête, qui accomplissez Sa Parole ; montagnes et toutes les collines, arbres à fruits et tous les cèdres, animaux sauvages et toutes les bêtes des troupeaux, serpents et oiseaux ailés, rois de la terre et tous les peuples, princes et tous les juges de la terre, jeunes gens et filles vierges, vieillards et adolescents : qu’ils louent le nom du Seigneur ! » (Ps 148, 7-13). Toutes les créatures chantent la gloire de Dieu bien que certaines soient dépourvues de la faculté de glorifier (le Créateur) ; mais, par le rang où elles ont été établies comme par la nature de leur mode d’être, elles manifestent la louange du Créateur. Des dragons sont retenus sur la terre ; plusieurs d’entre-eux sont immergés dans les eaux abyssales, de sorte qu’ils nous contraignent à l’obéissance dans la crainte de Dieu et l’exercice de notre religion, tandis que, relâchés sur la terre et au fond de l’abîme, ils ont été disposés à l’avance pour châtier notre impiété. La nature du feu, la blancheur de la neige, l’éclat cristallin de la glace, le souffle de la tempête, la hauteur des montagnes, la modestie des collines, les fruits des arbres, la variété des bêtes sauvages, l’utilité du bétail, la nuisance des serpents, le vol des oiseaux, la puissance des rois, le service des peuples, la dignité des princes, l’équité des juges, les moeurs des personnes de tous âges et de tous les sexes, l’ardeur au travail et la mise en œuvre des vertus, ainsi, toutes ces choses façonnées distinctement et parfaitement animées, louent la Providence du Créateur. Et vis-à-vis de celles qui n’ont pas de principe d’animation ou sont irrationnelles, le Psalmiste montre néanmoins la qualité de leur louange lorsqu’il dit : « Elles accomplissent Sa Parole », de telle sorte qu’à partir de cette Parole qui, selon le rang approprié de leurs offices respectifs les a établies, soit rendu élogieusement témoignage au Créateur par ces éléments de la création qui y ont été placés.

7. La cause de ce que des êtres rationnels doivent adresser leur louange à Dieu. Les Trônes du bienheureux Règne.

En vérité, aux rois et aux autres êtres rationnels qui leur sont associés, ce motif de louange est proposé au verset 13 : « Car Son nom seul est exalté, la confession de louange déborde au ciel et sur la terre ». Certes, par cette détermination de ce qui constitue les rois, les peuples et les princes, les juges et les gens de tout âge, Dieu est louable, car Il tient ensemble dans une proportion bien réglée le déroulement de ces diverses charges dans la vie humaine. Cependant, parce que toute louange éminente manifeste le temps de ce bienheureux Règne, le psalmiste ajoute le motif de cette louange : « Car Son nom seul est exalté » ; alors, même par ceux qui agissent sous la contrainte, le Dieu Un est connu et vu, le diable étant à nouveau enchaîné, avec ses anges qui lui sont adjoints pour subir la peine du feu éternel, ainsi que toute puissance orgueilleuse livrée à l’emprise des esprits mauvais, étant donné qu’alors ce monde terrestre du péché et de la mort ne sera plus. Le Psalmiste dit en effet au v. 14 : « La confession de louange remplit le ciel et la terre. Il (Dieu) relève le front de son peuple ». Cela s’entend du temps de la bienheureuse cité où le Seigneur relèvera le front de son peuple, c’est-à-dire que l’incorruptibilité lui sera donnée, et, par grâce, Il lui accordera l’immortalité. En effet, il y aura « un ciel nouveau et une terre nouvelle » quand à ces choses présentement dissolues et relâchées succèderont des réalités nouvelles et éternelles. Aussi, sera-t-il rendu à Dieu une louange remplissant ciel et terre ; car ce n’est pas en ce siècle, ni dans les airs mais dans des lieux très élevés que sont dressés les Trônes de ce bienheureux Règne.

8. Le peuple qui s’est approché est déjà celui du Règne du Fils, mais pas encore celui du Règne du Père.

Et parce que ce Règne est le Règne des saints par lequel, le Seigneur régnant, ils montent vers le bienheureux Règne de Dieu le Père, le Prophète conclut ainsi le psaume : « Hymne de louange (au Seigneur) par tous ses saints, par les fils d’Israël, le peuple qui s’approche de Lui » (v. 14bc).

Cet hymne est tout entier celui des saints qui louent Dieu, non pas quand les autres, rois, princes, juges, le louent à titre admiratif devant Sa puissance ou par respect craintif dans la confession de louange, mais pour la joie d’une béatitude parfaite trouvée en Lui et, de la part des chantres, à titre de remerciements : ceux-là ce sont les saints, les fils d’Israël, « ceux qui se sont approchés » de Dieu ; et non pas en tout cas de ceux dont il est dit : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi » (Mt 15, 8 ; cf. Ps 77, 36 ; Is 29, 13). Il s’agit bien plutôt de ceux qui ont mérité d’entendre : « Le Seigneur est proche de ceux qui l’invoquent » (Ps 144, 18).

Donc, cet hymne leur appartient, eux qui « s’approchent de Dieu », qui se sont faits proches du Règne éternel par ce bienheureux Règne de la Sainte Jérusalem ; ceux qui, après le Règne du Seigneur Jésus Christ, passeront, réunis par le Seigneur, dans le Royaume de Dieu le Père, selon la parole de l’Apôtre Paul : « Alors, il (le Christ) remettra la Royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Principauté, Domination et Puissance. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds ; car Il (le Père) a tout mis sous ses pieds ; le dernier ennemi détruit, c’est la mort. Et lorsqu’il aura dit : ’Tout est soumis désormais’ - c’est à l’exclusion de Celui qui lui a soumis toutes choses ; et lorsque toutes choses lui auront été soumises, lui-même se soumettra à Celui qui lui a tout soumis afin que Dieu soit tout en tous » (1 Co 15, 24-28).

Donc, ce peuple est celui qui s’est approché du Règne de Dieu le Père en s’en faisant proche par le Règne du Fils de Dieu. C’est pourquoi le Seigneur règne tout en étant sur le point de transmettre son Règne à Dieu le Père ; cela non pas par carence de puissance qui le ferait se démettre de son Règne, mais parce que nous, qui sommes son Règne, nous sommes sur le point d’être transférés dans le Règne de Dieu le Père. La transmission du Règne (Regni traditio) est notre promotion, de sorte que, ayant intégrés le Règne du Fils, nous soyions aussi dans le Royaume du Père [4], rendus dignes du Royaume du Père pour avoir participé au Royaume du Fils. Alors, nous serons proches du Royaume du Père quand nous serons dans le Royaume du Fils qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.

[1de la série des 150.

[2cf. Ps 147

[3cf. De Trin. IV, 16

[4Cf. De Trin. XI, 39