Mercredi 14 novembre 2007 — Dernier ajout jeudi 8 avril 2010

Hilaire de Poitiers : Instruction préalable sur les Psaumes

Voici la traduction de l’ « Instruction préalable sur les Psaumes » qui figure au commencement des « Commentaires sur les Psaumes » de saint Hilaire de Poitiers.

Commentaires sur les Psaumes

Instruction préalable sur les Psaumes

Table alphabétique des Psaumes
Table alphabétique des Psaumes
Chambéry, BM, ms. 0002, f.146V © IRHT - Cnrs

1. Nous avons constaté, à partir des livres mêmes qu’ils ont laissés, que chez beaucoup, à propos du Livre des Psaumes, les opinions divergent. En effet, parmi les hébreux, les uns veulent que les psaumes soient répartis en cinq livres ; qu’ainsi, le premier livre aille jusqu’au psaume 40, que le second aille du psaume 41 au psaume 70, que de là jusqu’au psaume 88 on ait le troisième livre, qu’ensuite on ait le quatrième livre jusqu’au psaume 105 - ce qui justifierait cette répartition serait que chacun des psaumes concluant chaque livre porte en finale fiat, fiat, « que cela soit, que cela soit » - ; le cinquième livre se terminerait au psaume 150. D’autres cependant ont estimé que les Psaumes devaient être intitulés Psaumes de David, titre par lequel ils veulent entendre que tous ont été composés par David. Mais nous, en nous appuyant sur l’autorité de l’Apôtre, nous disons et nous écrivons : Livre des Psaumes. Car dans les Actes des Apôtres, nous nous rappelons qu’il est dit : Ainsi est-il écrit au Livre des Psaumes  : ’Que sa maison soit déserte et qu’un autre prenne sa fonction d’épiscope’ (Ac 1, 20). Ce n’est donc ni de cinq livres qu’il s’agit - comme l’entendent certains hébreux -, ni de Psaumes de David - selon la naïveté de beaucoup -, mais on doit, selon l’autorité de l’Apôtre, reconnaître ce livre comme le Livre des Psaumes.

2. Plusieurs auteurs ont écrit ces psaumes. En effet, dès l’en-tête de plusieurs d’entre eux, il est mentionné que David en est l’auteur ; pour d’autres que c’est Salomon, pour d’autres Asaph ou Idithus ; pour d’autres encore, que ce sont les fils de Choré ; comme en-tête d’un autre, il est dit que Moïse en est l’auteur. Il ressort de cela qu’il est absurde de les dire indistinctement Psaumes de David alors que tant d’auteurs sont désignés par les titres mêmes des inscriptions initiales. Il est donc plus exact de parler de Livre des Psaumes : psaumes relatifs à diverses prophéties d’époques et d’auteurs différents ayant été rassemblées en un seul volume. Cependant, pour quelques-uns, on constate que les noms de Jérémie, d’Aggée et de Zacharie figurent dans les suscriptions qui introduisent ces psaumes-là, alors que rien de tel ne se constate dans l’édition des livres authentiques des Soixante-Dix traducteurs (LXX), d’autant que, dans plusieurs manuscrits grecs et latins, les titres non altérés de nombreux psaumes se présentent sans leurs noms.

3. Pour ce qui est des psaumes qui, sans nom d’auteur, sont placés sous des suscriptions différentes, la tradition reçue des anciens est que, à partir du psaume dont l’auteur est indiqué dans la suscription, ceux qui viennent après sans suscription mentionnant leurs auteurs doivent être considérés comme étant de celui qui est donné comme auteur du psaume précédent jusqu’au psaume où le nom d’un autre auteur est mentionné dans l’en-tête, de sorte que, si la suscription initiale du psaume mentionne « Psaume de David », ceux qui suivent sans titre soient tenus pour être de David, cela jusqu’à ce que le nom d’un autre prophète soit placé en tête d’une nouvelle suscription. Et, partant de celui-ci jusqu’à un autre prophète nouvellement mentionné, les psaumes qui, sans nom d’auteur, se trouvent entre les deux, sont attribués à l’auteur qui figure dans la suscription du psaume antérieur.

4. Si d’aventure il se trouve quelqu’un pour déprécier le bon droit de cette manière d’interpréter en se basant sur le fait que, dans les psaumes qui suivent immédiatement celui dont l’auteur est présenté comme étant Moïse, il est écrit - comme dans le psaume 98 - : Moïse et Aaron parmi ses prêtres, et Samuel parmi ceux qui invoquent son nom…, et que cela ne peut avoir été prophétisé par Moïse puisque le nom de Samuel, né longtemps après Moïse, figure dans le psaume, que celui-là (le « dépréciateur ») se rappelle qu’il n’est ni extraordinaire, ni difficile d’admettre qu’un aussi grand prophète ait pu révéler le nom d’un autre grand prophète des temps futurs même s’il est venu après lui. C’est ainsi qu’au premier Livre des Rois figure le nom de Josias, prophétisé bien avant qu’il fût né, lorsque le prophète dit : Autel, autel, ainsi parle le Seigneur : voici qu’il naîtra un fils à David, nommé Josias (1 R 13, 2). Il n’est donc pas invraisemblable de penser qu’il convienne de croire que Samuel ait été prédit par Moïse. Bien plus, lorsque, selon Jérémie, il est dit : Pas même si Moïse ou Samuel se tenaient devant ma face (Jr 15, 1), Samuel est nommé et comparé à Moïse eu égard au mérite de sa sainteté. Quant à la tradition venant d’Esdras qui aurait rassemblé, croit-on, les psaumes en un seul livre après la Captivité, il appartient à ceux qui suspectent les auteurs de ces psaumes de démontrer si l’on doit la considérer comme fausse ou invraisemblable. Il est absolument clair en effet, qu’ils ne peuvent l’avoir été que si, comme prophéties, ils ont été prophétisés prophétiquement (nisi prophetis prophetantibus prophetari).

5. Pas d’ambiguïté possible : ce qui est dit dans les psaumes, c’est selon la prédication évangélique qu’il convient de le comprendre, en sorte que, quelle que soit la personne par laquelle l’Esprit prophétique a parlé, tout ce qui y est dit vise la connaissance de l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ, de son incorporation (corporatio), de sa Passion, de son règne, de la gloire et de la puissance de notre résurrection. Cependant, toutes les prophéties ont été fermées et scellées pour l’esprit mondain et pour la prudence du siècle, selon ce que dit Isaïe : Toutes ces paroles deviendront pour vous comme les mots d’un livre scellé. Et si on les donne à quelqu’un qui sait lire en lui disant : ’Lis cela’, il répondra : ’Je ne le peux pas, car le livre est scellé’. Et si on remet le livre entre les mains de quelqu’un qui ignore les lettres en lui disant : ’Lis cela’, il répondra : ’Je ne sais pas lire’ (Is 29, 11-12).

L’incapacité de lire et de comprendre le livre de la prophétie est démontrée au moyen de ces deux hommes ; lorsque l’intelligence de l’homme formé à la lecture n’a pas d’accès au sceau du mystère resté fermé, elle est mise sur le même plan que l’ignorance de l’homme inculte, du fait pour l’un et l’autre de leur commune indigence à comprendre. Tout est en effet entrelacé de significations allégoriques et typologiques par lesquelles tous les mystères sont dévoilés, ceux du Fils de Dieu Unique-Engendré naissant dans un corps, souffrant, mourant, ressuscitant et régnant dans l’éternité, glorifiant avec lui ceux qui auront cru en lui, et jugeant les autres. Et, parce que les scribes et les pharisiens qui n’admettaient pas le fait que le Fils de Dieu fût né dans un corps, refusaient à tous d’accéder à l’intelligence prophétique, le Seigneur, en les menaçant d’un châtiment, les accuse en ces termes : Malheur à vous, Docteurs de la Loi, qui avez enlevé la clef de la science ; vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous ne leur avez pas permis de le faire (Lc 11, 52). Car en niant le Christ dont l’avènement est l’œuvre des prophètes, ils ont enlevé la clef de la science ; le refus de la foi en l’avènement corporel ferme en effet l’accès à la connaissance de la Loi qui annonçait cet événement corporel du Seigneur.

6. Assurément, il faut comprendre que c’est de tout genre d’écrits prophétiques qu’il a été dit que, s’il n’a pas été compris et reconnu comme relatif à l’avènement du Seigneur engendré homme à partir d’une vierge, son intelligibilité reste scellée et fermée. Cependant, que le Livre des Psaumes ne puisse être compris d’aucune manière si ce n’est par le moyen de la foi en l’avènement du Seigneur, nous en sommes instruits par l’Apocalypse du bienheureux Jean : A l’ange de l’Église de Philadelphie, écris : "Ainsi parle le Saint, le Vrai, qui possède la clef de David ; s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira. Il possède donc la clef de David, car lui-même, par les sept sceaux dont parle prophétiquement David dans les Psaumes à propos de sa nature corporelle (corporalitas), de sa passion, de sa mort, de sa résurrection, de sa gloire, de son règne, et de son jugement, il accomplit en ouvrant ce que personne ne fermera, et il ferme ce que personne n’ouvrira. Par la clef de la prophétie qui s’est accomplie en lui, il ouvrira ce que personne n’interdira et, au contraire, si l’on refuse de donner sa foi à la prophétie qui a été accomplie en lui, il fermera ce que personne ne pourra ouvrir. En effet, personne d’autre que celui en qui ces événements ont été annoncés et réalisés ne donnera la clef de leur intelligibilité. De fait, c’est bien ce qu’il a enseigné à la suite de ce texte de l’Apocalypse quand Jean dit : Et je vis dans la main droite de Celui qui siège sur le trône un livre écrit au recto et au verso, scellé de sept sceaux ; et je vis un ange puissant proclamant à haute voix : ’Qui est digne d’ouvrir le livre et d’en briser les sceaux ?’ Et personne ne put ni dans le ciel, ni sur la terre, ni sous la terre, ouvrir le livre et le lire. Et moi je pleurais car personne ne fut jugé digne d’ouvrir le livre et de le lire. L’un des vieillards me dit : ’Ne pleurs pas. Voici qu’il a remporté la victoire le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David ; il pourra ouvrir le livre aux sept sceaux’ (Ap 5, 1-6). [1] Ce livre-là qui contient les événements passés et futurs écrits à l’intérieur et à l’extérieur, personne n’est digne de l’ouvrir ; les pleurs de l’Apôtre proviennent de son désir de comprendre et de la douleur provoquée par la difficulté d’y accéder. Mais il a remporté la victoire le lion de la tribu de Juda, et le rejeton de David peut ouvrir le livre aux sept sceaux, car seul, il a brisé, par le sacrement de son incorporation (sacramentum corporationis) et de sa divinité, les sept sceaux dont nous avons parlé plus haut par lesquels le livre restait fermé. De cela même, le Seigneur a témoigné après sa résurrection lorsqu’il dit : Il fallait donc que tout s’accomplisse de ce qui fur écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes (Lc 24, 44). Voilà donc ce par quoi tout livre prophétique est scellé et fermé puisque, quand on aura cru à ce qui a été accompli par le Seigneur, tout ce qui est scellé et fermé sera ouvert et délié.

8. Il ne faut pas ignorer d’autre part, que chez les hébreux, le nombre des psaumes est indistinct, et qu’ils sont répertoriés sans numéros d’ordre. Les psaumes ne sont pas numérotés en tête premier, second, troisième ; pas de cinquantième ou de centième qui soit annoncé ; sans aucun repère d’ordre ou de nombre, ils sont mélangés. En effet, comme le rapportent les antiques traditions, Esdras les rassembla et les transmit en un seul volume alors qu’ils étaient en désordre et dispersés en raison de la diversité des auteurs et des époques de composition. Mais les soixante-dix anciens qui, selon la tradition de Moïse, demeuraient dans la synagogue pour garder la Loi et la droite doctrine, après que leur eut été confié par le roi Ptolémée le soin de traduire de l’hébreu en grec le contenu de toute la Loi, ils comprirent sous l’effet d’une science spirituelle et céleste la portée de chaque psaume, les numérotèrent et les remirent en ordre, attribuant à chaque numéro, qui tire sa perfection de son ’efficace’ [2], la place qui revient aux psaumes parfaits en tant que dotés d’une réelle efficience.

9. Bien que cela puisse être compris à partir de la valeur de chaque psaume, nous l’apprenons cependant de la façon la plus manifeste dans le récit historique des actions et des époques : la place des psaumes est déterminée par l’efficace des nombres parfaits. Ainsi, le psaume 3 est postérieur, selon la lettre, au psaume 50 ; les deux titres sont séparés par un long intervalle de temps et de générations ; le second (Ps 50), expose les faits relatifs à Urie et à David ; le premier (Ps 3) rapporte la fuite de David poursuivi par son fils Absalon. La puissance et le mystère du nombre ont fait que l’un et l’autre soient placés en fonction des nombres qui leur sont appropriés et leur conviennent.

10. Le titre du psaume 50 est, selon l’histoire, postérieur à celui du psaume 51. Mais la puissance (uirtus) du nombre 50 réclamait qu’il fût placé avant le cinquante-et-unième ; et Doeg, implacable dans sa haine à l’égard de David, exigeait d’être reporté après le cinquantième, en sorte que la rémission des péchés soit associée au nombre cinquante, et que la peine de la perfidie, excédant le nombre de la rémission prévue, fût privée de pardon du fait que le temps et le chiffre de la pénitence aient été outrepassés. En effet, puisque selon la préfiguration de l’année jubilaire, la rémission des péchés a été instituée sous le signe du nombre cinquante en qui se trouve le sabbat des sabbats, il était normal que le psaume dans lequel, après s’être soumis à la pénitence, on demande le pardon des péchés, fût placé au rang correspondant à ce nombre.

11. Le Livre des Psaumes est constitué de trois fois cinquante psaumes ; cela tient à l’organisation et à l’ordonnancement de notre bienheureuse attente. Car si l’on considère attentivement la totalité que représente la première cinquantaine, la deuxième cinquantaine qui vient ensuite et la troisième cinquantaine qui vient encore après en marquant la fin du livre, on comprendra que l’intention qui se manifeste dans la répartition des psaumes suivant cet ordre est adaptée à l’économie de notre salut. En effet, comme il y a, pour atteindre le salut, un premier degré : renaître en homme nouveau après la remise des péchés, comme après l’aveu du repentir arrive le Règne du Seigneur qui sera conservé jusqu’au temps de la Cité sainte et de la Jérusalem céleste, comme ensuite, une fois achevée en nous la gloire céleste, nous avançons par le règne du Fils jusqu’au règne de Dieu le Père, où toute la foule des esprits bienheureux proclamera devant Dieu les louanges qui lui sont dues, il nous sera facile de comprendre que dans la puissance (in uirtutibus) de chaque psaume placé sous le nombre de cinquante se trouve contenu un sens relatif au mystère qu’il doit à cette répartition par cinquantaine.

12. Cependant, le nombre sept compté sept fois de façon à obtenir son septuple montre qu’il s’agit du sabbat des sabbats ; néanmoins, il est porté à sa perfection par le nombre huit - le premier jour étant aussi le huitième -, ajouté à l’ultime sabbat, selon la plénitude évangélique. Le sabbat des sabbats a été observé par les Apôtres selon un rite prescrivant que durant ces jours de la cinquantaine, nul ne ferait sa prière d’adoration le corps étendu sur la terre, ni n’entraverait par le jeûne l’allégresse de ce bonheur spirituel ; la même chose a été également établie concernant les jours du Seigneur qui, au-delà du nombre du sabbat, viennent s’ajouter par la plénitude de la prédication évangélique. En effet, bien que dans le septième jour, le nom et l’observance du sabbat aient été établis, cependant, quant à nous, c’est au huitième jour - qui en fait est le premier -, que nous nous réjouissons dans l’allégresse du parfait sabbat.

13. Il convient de considérer aussi dans le psaume qui est à la huitième place la perfection de l’ogdoade, perfection qu’elle doit aux mystères célestes dans le psaume qui se trouve le huitième ; il lui est adjoint le titre : Pour les pressoirs, les pressoirs étant des récipients préparés pour recevoir les fruits nouveaux et la chaleur du moût qui fermente. Et ce nombre huit est destiné à percevoir les fruits évangéliques, une fois réformés les récipients éphémères de nos corps, selon l’ogdoade évangélique. La teneur même des paroles de ce même psaume huit l’atteste. La puissance (uirtus) de cette ogdoade est aussi comme contenue dans la puissance (uirtus) du psaume 6 et de son chiffre, où l’on prie pour l’octave. C’est la signification du nombre qui a fait qu’au psaume 6 se trouvait une prière pour l’octave, et qu’au psaume 8 fut ajouté le titre pour les pressoirs. Mais cette suscription des pressoirs se trouve par trois fois reprise. En effet, les psaumes huitième, quatre-vingtième et quatre-vingt-troisième ont ce titre pour que l’ordonnance (ordo) de cette parfaite béatitude se fondât sur des nombres parfaits ; il fallait cependant que le mystère de la Triade - qui pour nous se nomme Trinité -, fût enclos dans l’ogdoade simple et la décade de l’ogdoade.

14. Qui plus est, nous pouvons encore reconnaître cette perfection de l’ogdoade dans le psaume cent dix-huitième. En effet, chaque lettre de l’alphabet hébreu est répétée huit fois, en tête de huit versets. Mais la puissance (uirtus) même du psaume montre le sens relatif au mystère (sacramentum) de l’ogdoade. Or, dans ce psaume, il y a vingt-deux ogdoades. De fait, à chaque groupe de huit versets est assignée en tête une des lettres (hébraïques) ; la raison en est la suivante : comme le psaume conduit l’homme parfait à son achèvement, selon la doctrine évangélique, il fallait que nous fussions formés en suivant les vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu, sous le signe sacré de l’ogdoade.

15. La raison pour laquelle la Loi de l’ancien Testament est répartie en vingt-deux livres est que ce nombre correspondait à celui des lettres de l’alphabet hébreu. Selon les traditions des Anciens, ces vingt-deux livres se répartissent ainsi : cinq livres de Moïse, Iesus Navé (Josué) comme sixième livre, les Juges et Ruth comme septième ; premier et second Livre des Rois comme huitième ; les troisième et quatrième Livres des Rois comme neuvième ; les deux Livres des Paralipomènes (Chroniques) comme dixième livre ; les paroles rapportées par Esdras comme onzième ; le Livre des Psaumes comme douzième ; les Proverbes de Salomon, l’Ecclésiaste et le Cantique des cantiques comme treizième, quatorzième et quinzième livres ; les douze (petits) Prophètes comme seizième livre ; Isaïe, Jérémie avec les Lamentations et la Lettre (cf. Bar. 6), Daniel, Ezéchiel, Job et Esther portant le total à vingt-deux livres. À ces livres cependant, certains ont jugé bon, en ajoutant les livres de Tobie et de Judith, d’en compter vingt-quatre, selon le nombre des lettres de l’alphabet grec, la langue des Romains se situant entre celles des Hébreux et des Grecs ; c’est en effet surtout par ces trois langues qu’est annoncé le mystère de la volonté de Dieu et l’attente du bienheureux Règne. De là ce que fit Pilate : il écrivit dans ces trois langues que le Seigneur Jésus-Christ était le Roi des Juifs. Bien que nombre de peuples barbares aient acquis une connaissance de Dieu conforme à la prédication des Apôtres et qu’ils aient embrassé la foi des Églises qui aujourd’hui trouvent place (chez ces peuples barbares), l’enseignement de l’Évangile a son assise cependant de manière spéciale dans l’Empire Romain, sous l’égide duquel sont tenus ensemble Hébreux et Grecs.

16. D’autre part, il est normal qu’à la suite de ce nombre multiple de huit, produit de vingt-deux ogdoades (celles du Ps 118), on considère le nombre qui le suit dans les quinze cantiques des Psaumes des degrés (Ps 119-133). Il fallait que ce « Cantique des degrés » constitue un ensemble de quinze psaumes obtenu à partir de deux nombres parfaits, à savoir l’hebdomade et l’ogdoade, c’est-à-dire les nombres sept et huit. Car, par l’observance de la Loi qui est fondée sur la septaine, et le progrès évangélique qui se trouve accompli dans le culte présent et dans l’attente espérée de l’ogdoade, on s’élève par ce Cantique des degrés aux choses célestes et éternelles. En effet, dans le Temple aussi, les princes des prêtres montaient dans le « Saint des saints » par ce nombre de degrés, de sorte que celui qui aurait parfaitement cru à la perfection et à la vérité de ce nombre de l’hebdomade et de l’ogdoade présent dans le Cantique des degrés, se verrait placé dans la perfection et la béatitude du « Saint des saints », puisque ni l’hebdomade de la Loi sans l’ogdoade des évangiles, ni l’ogdoade des évangiles sans l’hebdomade de la Loi, ne peuvent conduire l’homme à sa perfection.

17. Bien que ces réalités aient été dites par nous d’après les nombres relatifs à l’observance de la Loi et répartis dans le mystère évangélique, cependant, de façon évidente, nous comprendrons la puissance (uirtus) de chaque nombre à partir des suscriptions des psaumes et de l’intelligence des termes mêmes qui y sont employés ; les titres de toutes ces suscriptions sont différents. En effet, hormis ceux qui portent le nom de leurs auteurs ou des indications de motifs ou de temps, il s’en trouve d’autres dont le titre porte : pour la fin, d’autres Psaume d’un Cantique seulement, ou Cantique d’un Psaume ; il y a nécessairement diversité de motifs quand il y a diversité de suscriptions. Car ce n’est pas sans raison, du fait de la très grande diversité des sujets traités, qu’est modifié l’ordre des titres, de sorte que l’on trouve en tête pour caractériser le psaume placé sous le titre tantôt pour la fin, tantôt Psaume, tantôt Cantique, tantôt Cantique du Psaume, tantôt Psaume du Cantique ; et quoique nous nous efforcions à propos de chaque psaume de rendre compte de chacun des intitulés, cependant, ce n’est que sous forme de résumé permettant d’en saisir le sens que nous rassemblerons en un bref exposé la signification des diverses suscriptions.

18. Il y a toute une suite de psaumes dont la cause est la fin ; mais le psaume lui-même répond de sa propre motivation, et nul autre à sa place. La fin est ce en vue de quoi tout le reste existe ; mais elle n’est elle-même à l’origine de rien d’autre. En effet, tout est tourné vers la fin, mais il n’y a rien après elle. Ainsi, la fin est l’accomplissement des antécédents, et, comme elle ne tend vers rien d’autre, ce qu’elle a en propre est en elle-même sa propre possession. Il faut donc comprendre que les psaumes où se trouve inscrit pour la fin, doivent être compris de telle sorte qu’ils tiennent leur existence des espérances et des enseignements parfaits et achevés des biens éternels. Car la course de notre foi a pour objectif les biens qui seront mentionnés dans ces psaumes, et que, dans ces biens, du fait qu’elle ne se prolonge pas au-delà, la fin même d’une béatitude souhaitée et obtenue trouve son repos.

19. Dans les arts musicaux, il y a une multiplicité de fonctions et de genres. Il s’agira d’un psaume lorsque la voix faisant silence, seul l’impact de l’instrument d’accompagnement est entendu. On parlera de cantique lorsque le chœur des chantres, usant de sa libre interprétation, n’étant pas astreinte aux règles strictes de l’accompagnement d’un instrument, prend son essor dans un hymne qui met seulement en œuvre une voix harmonieuse. On parle de cantique d’un psaume lorsqu’après l’intonation par un instrument, on entend la voix du chœur qui chante, imitant par les modulations de la voix le rythme du psaltérion. Quant au psaume du cantique, on en parle lorsque, le chœur chantant le premier, le jeu de l’instrument qui l’accompagne s’adapte à l’hymne du chant humain, et que le psaltérion joue en mesure avec un charme égal en suivant les modulations de la voix qui chante en premier. À ces quatre genres d’art musical s’appliquent donc les suscriptions adaptées à chaque psaume ; cependant, la raison d’être de chaque suscription apparaît dans la signification des psaumes et dans la diversité même du genre musical qu’il convient d’adopter.

20. En effet, dans tel psaume, répertorié comme psaume, se trouvent contenus l’enseignement et la confession des œuvres des fidèles et des actes des saints, tandis qu’en rappelant ce qu’il a fait, le prophète (le psalmiste) nous forme à la science (doctrina) d’actes similaires, les mouvements de notre instrument corporel (notre corps) étant adaptés à une pieuse mise en pratique de nos devoirs. Lorsque, dans son titre, le psaume est précédé de la mention cantique, la science spirituelle et l’intelligence du mystère céleste se trouvent contenus en lui, science et intelligence que l’on atteint par la connaissance de la sagesse quand, sans mention des œuvres de la foi, on manifeste que l’on a seulement appris la parfaite connaissance de Dieu. Car il ne s’en suit pas pourtant que toute la science ne puisse consister dans une œuvre bonne, et inversement, qu’une œuvre bonne ne puisse donner automatiquement accès à la science véritable. Il en résulte que l’on trouve un troisième genre de suscription dit cantique du psaume, quand la connaissance de la science est associée à l’efficacité des œuvres bonnes ; c’est en effet d’abord dans les œuvres bonnes que l’on doit vivre pour que puisse être parfaite cette connaissance du mystère divin qui vient ensuite, selon ce que dit le Siracide : Tu as désiré la sagesse ? Observe les commandements et le Seigneur te la prodiguera (Sir 1, 33 vulg.). Le Seigneur accorde donc la sagesse à ceux qui, par le mérite des œuvres, poursuivent la grâce de l’intelligence (spirituelle). C’est à partir de ces applications aux œuvres et à la doctrine (l’enseignement de la foi) que se révèlera le motif de l’inscription en tête du psaume : cantique de psaume. Mais où se trouve inscrit : psaume de cantique, il est traité de la réalisation d’une œuvre bonne grâce à la science d’une connaissance préalablement acquise de Dieu, connaissance qui prodiguera l’efficacité aux œuvres de la foi que nous désirons accomplir.

21. C’est pourquoi cette quadruple diversification de l’art musical des psaumes est appropriée à leur diversité, de telle sorte que le psaume soit, par la motion de l’instrument corporel, orienté vers le mémorial des actes accomplis, que le cantique possède, par la connaissance de la sagesse, la science de la doctrine ; il y a cantique de psaume quand la connaissance de la science est prodiguée au mérite antécédent des actes ; puis il y a psaume de cantique quand, par la connaissance de la science acquise, commencent à s’accomplir et se réalisent par des actes les œuvres des croyants. Il conviendra donc, grâce aux propriétés des en-têtes, de rechercher la compréhension des psaumes, puisque chaque genre d’harmonie musicale est adapté à chaque genre de prophétie dans le contenu propre des titres. Quant aux psaumes qui se présentent sans aucune inscription orientant vers leur signification - comme c’est le cas du premier, du second, et de plusieurs autres -, il convient de les comprendre comme ayant été chantés à partir de l’enseignement de l’Esprit-Saint en vue d’une connaissance spirituelle de science générale, afin que chacun atteigne, à partir de ces psaumes sans suscription, la raison de l’intelligence spirituelle selon la sincérité de sa foi.

22. Quant aux autres en-têtes qui, ou bien renvoient à la réalité de faits qui relèvent de l’histoire, ou bien ont inclus des époques ou des jours ou quelque autre réalité, elles montrent soit à partir de l’interprétation des noms, soit à partir d’un rapprochement entre des faits, soit à partir de la prise en compte d’éléments de même ordre - toutes choses qui constituent la matière du psaume -, que là où il y a pour le jour du sabbat ou pour les mystères du fils ou pour le huitième jour, il faut comprendre qu’à travers la signification littérale des suscriptions, on est en présence d’un psaume spirituel (orientant vers la compréhension ou la contemplation du mystère de notre foi) De même, quand dans un titre, à l’occasion d’un rappel historique, on lit d’abord de David ou pour David ou Absalon ou Saül ou Doeg, alors la nature des cas - à savoir de David ou pour David -, ou bien la signification des noms - par exemple Absalon, Saül, Doeg -, nous engagent à atteindre la prophétie contenue dans le psaume.

23. Quant à diapsalma, qui se trouve inséré dans plusieurs psaumes, il faut y voir le commencement d’un changement, soit de personne, soit de sens moyennant une modification de mode musical, de sorte que, là où est inséré un diapsalma, il faut comprendre ou bien que quelque chose d’autre est dit, ou même est dit par quelqu’un d’autre, ou bien est chanté sur un autre mode musical. Concernant les personnes et le sens, quand nous remarquerons qu’intervient un diapsalma, nous essaierons d’en rendre compte ; par contre, la traduction grecque et latine n’a pu conserver la règle du mode musical. Telles sont les remarques qu’un rapide exposé préalable à l’explication proprement dite des psaumes a rassemblées en une brève synthèse.

24. Mais il faut appliquer à l’explication de chaque psaume un jugement attentif et réfléchi, afin que l’on sache par quelle clef chacun d’entre eux s’ouvre à l’intelligence. En effet, tout le Livre des Psaumes est semblable à une grande et belle cité en laquelle se trouvent de nombreux et variés petits temples dont les portes sont fermées par diverses clefs appropriées à chacun, clefs qui se trouvent amassées et entremêlées en un seul lieu. D’où une difficulté majeure pour l’ignorant qui veut ouvrir chacun de ces petits temples : trouver la clef de chacun. Pour cela il faut ou une connaissance intime permettant de reconnaître la clef et de la choisir rapidement dans la masse de toutes les clefs mises ensemble, ou un énorme travail pour trouver la clef adaptée et appropriée à l’ouverture de chaque entrée. En effet, la raison comme la nature des choses (ratio et qualitas) ne permettent pas que les clefs appropriées à chaque entrée s’adaptent à des serrures différentes. Aussi, au moment où nous nous apprêtons, avec la miséricorde du Seigneur, à trouver la clef pour ouvrir chaque psaume, commençons par donner accès au psaume premier avec la clef adaptée qui convient.

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Sources :

Traduction effectuée à partir de l’édition du CCSL LXI de Brepols, 1997.

[1À la suite d’Origène (cf. Philocalie sur l’Écriture, SC 302, p. 251 et svt), Hilaire voit dans les sept sceaux de l’Apocalypse (Ap 3, 7), sceaux ouverts successivement et donnant accès à la lecture du Livre des destinées humaines dans le Dessein de Dieu, les événements successifs des actes sauveurs du Christ : l’incarnation (corporatio), la passion, la mort, la résurrection, la glorification, l’établissement du Règne et le jugement. Le Christ se révèle en cela la Clef de David (cf. Is 22, 22 ; Ap 3, 7). Hilaire trouve un confirmatur évangélique dans la citation de Lc 24, 44. L’incarnation du Verbe de Dieu est donc révélatrice du dessein de Dieu, à savoir, le salut de l’humanité, et, à travers elle, celui du cosmos tout entier. Le Livre des Psaumes en recèle la prophétie.

[2Efficientia, cf. De Trin. III, 25 ; SC 443, p. 384, l. 13)