Mercredi 14 novembre 2007 — Dernier ajout jeudi 8 avril 2010

Hilaire de Poitiers : Commentaire sur le Psaume 149

Voici une traduction inédite du Commentaire du psaume 149. Pour vous guider dans votre lecture vous pouvez lire l’introduction générale parue sur patristique.org ou consulter les explicitations propres à ce psaume.

Texte retenu par Hilaire :

Alleluia.
Chantez au Seigneur un Cantique nouveau, sa louange dans l’assemblée des saints.
Qu’Israël se rejouisse en son Créateur et que les fils de Sion exultent en leur Roi.
Qu’ils louent son Nom par la danse, qu’ils chantent des psaumes avec le tambourin et la harpe (à dix cordes).
Car le Seigneur se complaît dans son peuple ; Il relèvera les doux pour leur salut.
Les saints se réjouissent dans la gloire ; ils exultent dans leur repos (sur leur couches).
À pleine gorge, ils magnifient Dieu ; ils ont en main le glaive à deux tranchants pour exercer la vengeance parmi les nations, les châtiments parmi les peuples. Pour lier leurs rois avec des chaînes, et leurs princes avec des entraves de fer, pour exécuter contre eux le jugement qui est consigné par écrit : telle est la gloire de tous les saints.

1. Une récapitulation du psaume précédent

Le psaume précédent (Ps 148) a exhorté toutes les créatures, dans leur diversité, à la louange du Dieu Créateur ; et l’ordonnancement de l’exhortation commence par les créatures célestes, parcourt ensuite la totalité des animaux de la terre, de la mer, et des airs, passe ainsi par tout genre de peuple pris dans son ensemble avec les différences d’âges, de sexes, de puissances, exhortant à honorer la confession (de louange) qui est due, afin que soit confirmée la gloire de Celui qui, de Lui, avait rempli tout l’univers de vie (cf. Jn 1, 4), l’avait embelli pour qu’une fervente parole d’action de grâces le célèbre. Après quoi, quand il l’estima convenable, le Prophète s’acquittera totalement, à la fin de ce psaume, du don propre à son office : le monde entier est exhorté à la louange divine. Il montre cependant que cet hymne est celui des saints, à savoir des fils d’Israël ; il appartient au peuple « qui s’est approché » de Dieu (cf. Ps 148, 14). Quoique l’universalité des créatures louerait Dieu pour la connaissance et pour le remerciement du don de la vie, le seul Israël cependant chanterait pour lui, s’appropriant l’hymne par sa familiarité de connaissance et son sens de l’honneur à rendre à Dieu. Pour ceux qui suivent désormais ces fils d’Israël, nous-mêmes, nous sommes encouragés à devoir chanter à Dieu le Cantique nouveau. Peut-être qu’il n’y a rien que le psaume antérieur n’ait laissé inachevé en matière de nouveauté et d’admiration émerveillée ; pourtant, s’il existait quelque chose qui aille dans le sens de notre gratitude et de notre perception du devoir de louer le Seigneur, il conviendrait de prescrire le chant de ce psaume-ci pour entrer dans la louange. Cependant pour se transporter au-delà du Trône céleste, notre esprit ne suffit pas ; c’est bien pourquoi les créatures qui sont au-dessus des cieux, elles, sont invitées à louer Dieu. Par contre, l’idée préconçue de notre intelligence selon laquelle il faudrait se tendre par delà l’immensité de l’abîme, ne peut être reçue. Il n’en est pas moins vrai que ces réalités qui sont d’en-haut sont appelées à l’office de la louange. Déjà la nature elle-même des espaces aériens par la grêle, la neige, la glace, le vent de tempête, imposent de chanter ensemble la gloire d’une si grande louange. Néanmoins, la totalité du genre humain dans ses rois, ses princes, ses juges, dans toute la fleur de l’âge ou dans la maturité de la vieillesse, se fait un précepte de chanter la louange de Dieu, car toutes ces réalités se tiennent en elles-mêmes dans un parcours modéré et sans à coup, et l’universalité des choses s’écoule ainsi selon la loi prescrite de leur nature, afin qu’il ne leur soit pas permis de se retirer de ces réalités qui ont été créées par détermination.

2. Ce qui fait que ce Cantique nouveau soit particulier

Bien qu’en dehors de ces décrets des choses divines et célestes, nulle connaissance ne paraît être concédée à l’homme, nulle louange de connaissance, nous percevons pourtant à quelle sorte de Cantique nouveau nous sommes maintenant appelés lorsqu’il est dit au v.1 : « Chantez au Seigneur un Cantique nouveau ». C’est bien un Cantique tout à fait nouveau. Certes, nous mettons en lumière maintenant la reconnaissance exprimée par ce nouveau Cantique comme il l’a été dans les psaumes précédents où le Cantiqe nouveau est chanté (cf. Ps 95 et 97) ; quand le Seigneur est montré sur le point de régner parmi les nations (cf. Ps 95, 10), quand Sa droite lui a procuré (au Psalmiste) le salut (cf. Ps 97, 1) en vue de la gloire du Règne, quand, reprenant pour lui-même son âme du séjour des morts, il nous prit avec Lui en rois. Il est donc particulier ce Cantique nouveau ; il est le propre des saints du Seigneur. Suit en effet : « Sa louange est chantée dans l’assemblée des saints. Qu’Israël se réjouisse en Celui qui l’a créé ; que les fils de Sion exulte en leur Roi ; qu’ils louent son nom par la dance, qu’ils psalmodient pour Lui avec harpe et tambourin » (cf. Ps 149, 2-3), à savoir en Celui qui, selon le Ps 95, régnera parmi les nations, et que, dans le Cantique nouveau suivant (cf. Ps 97, 1), fait Seigneur, Il (Dieu) le sauvera par sa droite en des actions merveilleuses.

C’est donc en ce Roi que se réjouissent Israël et les fils de Sion ; Sion, c’est-à-dire notre Mère dans les cieux, la cité des premiers-nés qui sont inscrits et des myriades d’anges (cf. He 12, 22-23). Et cet Israël - qui est à entendre au sens spirituel et non selon la lettre -, c’est celui sur lequel repose la paix de l’Apôtre (cf. Ga 6, 16). Les fils, ce sont ceux qui, accueillant et confessant le Roi, sont devenus fils de Dieu, ceux qui, dans un corps, ont reconnu Dieu avec les yeux de l’esprit ; ils se réjouissent par la danse, au son du tambourin, chantant des psaumes en s’accompagnant de la lyre à dix cordes. C’est un chant d’allégresse dans les tentes des justes et une symphonie cantilée qu’à son retour, le fils prodigue qui s’est repenti, a entendue (cf. Lc 15, 25).

3. L’homme, plaisant à Dieu par création, Lui déplut par le péché, et fut l’objet de Sa compassion dans le Christ.

Cependant, après l’ovation de louange des créatures et les Cantiques nouveaux antécédents, il est maintenant montré en termes appropriés quelle est la cause de ce Cantique nouveau, lorsqu’il est dit aux versets 4 et 5 : « Car le Seigneur se complaît dans son peuple ; Il relèvera les humbles et les sauvera. Les saints exulteront dans la gloire ». Certes, tout ce que Dieu a créé Lui agrée. La Genèse en témoigne lorsque l’auteur du livre dit : « Et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1, 31) ; mais nous savons que son bon plaisir à Lui, Dieu, est dans son peuple. Bien sûr, elle est bonne la création de l’homme, lorsqu’au commencement de sa création il obtint, dès le point de départ, la ressemblance avec Dieu ; mais au jugement tempérant du Dieu immuable à la suite du détournement de la volonté de l’homme et de son libre arbitre, puisque l’homme avait péché et devait se repentir - repentance nécessaire parce que Dieu l’avait fait -, ce fut pour l’homme une probation. À la vérité, pour ceux-là qui se trouvent reformés, passant du péché à la vie, repoussant la rudesse de la pénitence, déjà l’affection tendre du bon plaisir de Dieu leur est signifiée. En effet, nous sommes réconciliés par le corps et le sang du Christ ; d’ennemis de Dieu, nous voilà ses fils, étant donné que le Seigneur avait promis pour nous, par le mystère de Son impénitence, l’apaisement du Grand-Prêtre éternel, le Prophète annonçant : « Le Seigneur l’a juré ; Il ne s’en repentira pas : tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech » (Ps 109, 4). Il plaît donc au Seigneur de jurer ne pas se repentir à celui qui, régnant selon l’ordre de Melchisédech - c’est à dire comme Roi et Prêtre des nations païennes -, est salut pour les doux et les humbles, puis splendeur de gloire pour les saints qui exultent à cause de leur Roi.

4. Le privilège des saints. Guttur (la gorge) : ce que signifie ce mot. Et le glaive ? Du glaive aiguisé des deux côtés, à l’usage des saints.

Mais, après la gloire des saints, il nous faut comprendre ce qui conduit à la plénitude du Cantique nouveau : « Ils (les saints) exulteront sur leurs couches (dans leur repos). À pleine gorge, ils magnifient Dieu ; ils ont à la main le glaive à deux tranchants » (vv. 5-6). Déjà, la garniture de lit n’est plus inondée de larmes, et le lit des nuits solitaires de « ceux qui passent leur vie dans ce corps de mort » (cf. Ro 7, 24) à cause de la nécessité imposée par le péché et de la souffrance qui en résulte, n’est plus lavé de larmes. Sur leurs couches, désormais, les saints se réjouissent dans la gloire ; et, de ce fait, les cris d’exultation adressés à Dieu sont toujours dans leur gorge. Pour ce qui est de la gorge, le mouvement affectif de la conscience profonde en atteste la signification. Mais ce n’est pas seulement l’exultation de Dieu qui monte de leur gorge ; c’est encore, à la vérité, qu’ils sont armés dans leur main du glaive à deux tranchants. Cette connaissance du Roi montre combien sont entourés de complaisance les fils de Sion pour qu’il leur soit remis dans la danse, les tambourins et le chant des psaumes, le salut, la gloire et la joie, l’exultation et la souveraineté. En effet, la souveraineté est désignée (symboliquement) par le glaive, alors que de plusieurs côtés nous sommes exhortés à nous joindre à eux. Pourquoi, en effet, des glaives à deux tranchants se trouvent-ils dans leurs mains. Le Prophète aussitôt nous en instruit en disant : « Pour exercer la vengeance parmi les nations, des châtiments parmi les peuples, pour lier leurs rois avec des chaînes et mettre des entraves de fer à leurs princes, pour exercer contre eux le jugement prescrit, comme il est écrit : telle est la gloire de tous les saints » (Ps 149, 7-9).

Voici donc le Cantique nouveau chanté pendant que les humbles de la terre sont établis rois pour les rois alors qu’ils ont été considérés, eux la lumière du monde et les vengeurs des nations, comme étant l’ordure du monde et les avortons des païens (cf. 1 Co 4, 13). En effet, les glaives à deux tranchants sont dans leurs mains car pour le célèbre Saint de l’Apocalypse (le Verbe de Dieu ; cf. Ap 19, 15), un glaive acéré des deux côtés sort de sa bouche, exerçant partout le jugement de souveraineté. Le Seigneur vient, en effet, jeter le glaive sur la terre (Mt 10, 34), et les saints, selon l’Apôtre, jugeront le monde, le monde sera jugé relativement à eux (cf. 1 Co 6, 2). Il est dit en effet, « ne savez-vous pas que vous jugerez les anges » (de Satan ; ibid. v.3) ? Que s’exerce donc par eux la vengeance parmi les nations ; car Dieu, parmi nous, est « le Dieu des vengeances » (cf. Ps 93, 1). Ensuite, le blâme sera dévoilé parmi les peuples. Il est en effet fidèle Celui qui a dit : « Je te reprendrai et je placerai tes fautes devant toi » (Ps 49, 21). Mais cela ressort de la démonstration que les rois des nations et les princes ont été vaincus, menottes aux mains et entraves aux pieds. Selon l’Évangile, vaincus pieds et mains liés, ils sont jetés dans les ténèbres extérieures (cf. Mt 22, 13). Et parce que là seront les pleurs et les grincements de dents, là sera rendu le jugement porté par écrit, que précisément la Loi avait écrit, que les Prophètes avaient annoncé, que toute parole divine avait attesté. De ce jugement, la foi, la ferveur religieuse , la continence, la confession (de louange et du péché) en possède le mérite ; par ce jugement, l’indifférence vis-à-vis des affaires du siècle prend en charge le fait de devenir roi de rois, eux dont les haines à cause du nom du Christ furent soutenues par ruse ; des princes sont réprimés, eux dont les liens et les prisons nous contraignirent. Le jugement a été mis par écrit à leur intention, eux dont les glaives et la puissance souveraine ont sévi avec violence. Ainsi, l’hymne du Cantique nouveau est parfaitement accompli quand, après l’opprobre des nations païennes et les tortures provoquées par les rois, ils (les sanctifiés) infligent le jugement consigné par écrit aux païens et aux rois, eux pour qui le Seigneur Jésus Christ, l’Unique Engendré, est Dieu, Seigneur et Roi, Lui qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.