Mercredi 14 novembre 2007 — Dernier ajout jeudi 8 avril 2010

Hilaire de Poitiers : Commentaire sur le Psaume 138

Voici une traduction inédite du Commentaire du psaume 138. Pour vous guider dans votre lecture vous pouvez lire l’introduction générale parue sur patristique.org ou consulter les explicitations propres à ce psaume.

Du Maître de chant. De David. Psaume.

Seigneur, Tu me scrutes et Tu me connais,
Tu sais quand je m’assieds, quand je me lève,
Tu pénètres de loin mes pensées…

1. L’auteur des psaumes est l’Esprit-Saint. Tous se rapportent au Christ.

Que toute parole prophétique procède de l’Esprit divin, ce n’est pas à l’instigation d’un obscur mouvement de pensée que cela est avancé, alors que nous lisons : Ainsi, le Seigneur a parlé ; et encore : Écoutez la Parole du Seigneur (Jr 31, 7) ; et de nouveau : Car le Seigneur a parlé (Is 24, 3 ; 25, 8). Dans le même Isaïe, on trouve encore : En effet, la bouche du Seigneur a parlé ainsi (Is 58, 14). Cependant, dans les Évangiles, le Seigneur le confirme lui-même à propos des psaumes, lorsque, parlant de lui-même, il dit : Si David, inspiré par l’Esprit, l’appelle (le Messie) Seigneur, comment peut-il être son fils ? (Mt 22, 45), enseignant ainsi que tout ce que dit David l’est sous la motion de l’Esprit prophétique. Mais il est possible que le fait de parler de soi en ce même endroit, signifie que, lorsqu’il se dit par David être le Seigneur, c’est dans l’Esprit qu’il se nomme. Cependant, plus radicalement, il montre que dans les Psaumes tout le mystère de son avènement corporel est contenu, lorsqu’il dit : Telles sont les paroles que je vous ai adressées lorsque j’étais avec vous, à savoir qu’il fallait que s’accomplisse tout ce qui était écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes (Lc 24, 44). Il n’est donc pas litigieux qu’il soit parlé de lui dans les Psaumes. Quoique dans ceux-ci beaucoup de paroles soient d’une telle importance qu’elles conviennent d’être rapportées à la personne des Patriarches, des Prophètes, des Apôtres, des martyrs, à cette première génération et à la suivante, cependant, parce que toutes choses sont dans le Christ et par le Christ, tout ce qui y est mis sous divers noms de prophètes dans les Psaumes est relatif au Christ. Car tout enseignement mis sous divers genres de préceptes et accomplis par de nombreuses personnes, l’est ainsi pour que l’œuvre du Christ soit reconnue. Ces réalités nous sont nécessairement rappelées à l’occasion du présent psaume, pour que nous ne soyons pas considérés par une autorité qui nous désapprouverait comme présomptueux pour nous référer à la personne du Christ dans toute la prophétie qui le concerne.

Saint Hilaire. Bréviaire à l'usage de Besançon
Saint Hilaire. Bréviaire à l’usage de Besançon
Besançon, BM, ms. 0069. © IRHT-Cnrs

2. Une crainte : que les deux natures du Christ ne soient confondues. Dieu reste de façon durable attaché à l’homme qu’il assume.

Il faut observer avec soin ce principe (ratio) que tout ce qui paraîtra s’adapter et convenir à l’homme que Dieu a pris du sein de la Vierge sainte et dans lequel, lui qui était Dieu, a voulu naître homme, soit traité avec la noblesse due à sa nature céleste ; et ce n’est pas que nous adaptions le sacrement de notre salut - par lequel, demeurant dans la forme de Dieu, il accepta la forme d’esclave (cf. Ph 2, 6-7) -, au mépris encouru par son immuable, impassible, invisible, incorporelle et indivisible substance. En effet, s’il fut homme, ce fut à notre profit : cela n’enleva rien à sa nature divine. Car il s’anéantit lui-même, demeurant dans la forme de Dieu ; non pas qu’il prit la forme d’esclave en abandonnant la forme de Dieu. Lui-même dit en effet : Tout ce que fait le Père, semblablement le Fils le fait aussi (Jn 5, 19). Demeurant dans la forme de Dieu, perdrait-il pour autant la puissance et la divinité par laquelle il demeurait dans la forme de Dieu ? Quand en effet, dans le corps de notre bassesse, tout ce que fait le Père, il le fait de même semblablement (Jn 5, 19), rien ne le fait déchoir de la puissance de la divinité paternelle du fait de son unité contractée avec la chair. Et ce corps qui est assumé, n’a pas aboli la puissance de la nature de celui qui demeurait auparavant avant d’avoir assumé ce corps, puisque dans ce corps qui est assumé opère la puissance de la nature de celui qui demeurait auparavant.

3. En lui (le Christ), ce qu’il y a de faiblesse doit être rapporté au fait qu’il est homme.

C’est pourquoi ce qui sera repéré, venant de sa personne (du Christ) comme pouvant être dit « une faiblesse », il conviendra de le référer à l’homme par lequel il habita parmi nous ; en effet, le Verbe s’est fait chair et habita parmi nous (Jn 1, 14). Cependant, devant cela, il doit être rappelé qu’il n’assuma pas une nature étrangère à la nôtre ou un simulacre de nature humaine. Le Verbe fait chair a effectivement habité parmi nous, non pas dans les vices et les infirmités de la chair qui font défaut à la nature du Verbe, mais en homme né assumant les faiblesses de notre nature. L’assomption de la faiblesse ne constitue pas l’homme faible, car une chose est d’être sa nature, autre chose d’assumer une nature. Et, hors de la contingence de l’espèce, se situe l’acquiescement de la volonté. En effet, il ne fut pas pécheur mais il porta les péchés. Il ne se montra pas faible, mais il porta nos faiblesses. Lui-même, selon ce que rapporte le Prophète, a supporté nos péchés, et il a porté nos faiblesses (Is 53, 4). Et, de peur que l’on considère que l’impassible et immuable divinité ne soit tombée dans la faiblesse, le Prophète ajoute : Et nous, nous le considérions être dans les souffrances par punition (ibidem). Il a donc pris nos faiblesses parce qu’il naquit comme homme ; et il fut considéré homme de douleur par ce qu’il souffrit. Mais, lui-même est exempt de douleurs parce qu’il est Dieu. Et quand il habita parmi nous, quand il porta nos faiblesses, quand par les faiblesses supportées il n’éprouvait pas la douleur, il ne pouvait pas ne pas être celui qui habita (parmi nous), et celui qui assuma la chair ne pouvait pas avoir fait défection à lui-même ; il ne pouvait pas être non plus un Dieu anéanti, celui qui n’était pas soumis à la douleur. À la vérité, ces réalités sont peu nombreuses à être évoquées dans le cadre de ce présent psaume, car il apparaît tout de suite qu’elles ont commencé à se rapporter à la personne de l’homme (assumé), de peur que ce qui est dit de lui comme homme ne semble laisser entendre qu’il se serait retiré de la gloire de la divinité paternelle.

4. Les justes sont éprouvés par tribulations.

Seigneur, Tu m’as mis à l’épreuve, et Tu m’as connu (v. 1). Alors qu’il nous enseignait par la doctrine de la patience et de l’espérance, l’Apôtre parlait ainsi : La tribulation fait progresser la patience, la patience contribue à éprouver la valeur, et la valeur éprouvée produit l’espérance ; l’espérance, elle, ne déçoit pas (Ro 5, 3-5). Vraiment, nous reconnaissons ces faits dans la vie et les œuvres des saints, de sorte que, jetés en beaucoup de souffrances et de tribulations, ils fussent rendus dignes d’approbation par Dieu. En effet, si quelqu’un se souvenait d’Abraham l’exilé, resté toujours fidèle dans la crainte du parricide et la chasteté, dans les préjudices causés par tout un cortège de souffrances ; si quelqu’un se rappelait la fuite de Jacob, de tout son labeur dans la chaleur des jours d’été et de ses veilles durant les nuits d’hiver pour assurer la garde de ses moutons ; si quelqu’un faisait le dénombrement des quarante ans de servitude de Moïse, les reproches que lui adressa un peuple odieusement acerbe et envieux des pouvoirs des magiciens exercés contre lui : il comprendrait qu’ils ont été éprouvés par la patience et la persévérance, dans l’espérance ; non, certes, qu’il ne s’en suive le mérite d’une récompense telle que, dans la postérité d’Abraham, les nations seraient bénies, que de Jacob sortirait Israël, et que né (de la fille) de Pharaon, Moïse naîtrait en Dieu et pour Dieu. Souviens-toi qu’il est long le parcours de souffrances des Patriarches qui se sont succédés, des Prophètes et des Apôtres, et souviens-toi qu’elle fut bienheureuse et invincible la souffrance de Paul, sur mer, sur les fleuves, sur terre, dans les solitudes du désert, dans les agglomérations urbaines, dans les biens propres et dans les biens extérieurs, dans les coups, les entraves de la prison, dans ses prédications sur la foi à divers cercles d’auditeurs. Assurément, la patience les rendit tous dignes d’approbation ; par elle, ils firent preuve de confiance sans devoir rougir de leur espérance. Mais il convient de traiter plus opportunément et plus amplement en son lieu de cela, car nous devons retourner maintenant vers Celui dont nous avons dit que de toute sa personne le psaume fait état.

5. Le Christ, comme homme, fut d’abord mis à l’épreuve ; ensuite, il fut connu.

Il ne faut cependant pas confondre en sa personne ce qui est de la divinité et ce qui est du corps. Par contre, dans l’exorde du psaume, tout est un discours qui procède de sa personne d’homme assumé. Tu m’as mis à l’épreuve et Tu m’as connu (v. 2). Il a été éprouvé afin d’être connu (reconnu), car la reconnaissance est postérieure à la probation. Et nous percevons ici l’enseignement selon l’Évangile : nous percevons de quelle manière ce Fils de Dieu fut mis à l’épreuve et reconnu. En effet, son humilité par laquelle il mérite d’être adoré par tous au ciel, sur terre et aux enfers, et d’être introduit dans la gloire du Père, cet abaissement dans l’humilité a constitué son épreuve. Aussi, l’Apôtre dit-il : Il fut obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ; c’est pourquoi, Dieu l’a élevé au-dessus de tout, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, pour qu’en son nom tout genou fléchisse, au ciel, sur terre et dans les enfers, et que toute langue proclame que Jésus est Seigneur dans la gloire de Dieu le Père (Ph 2, 8 ss). À cause de cette obéissance jusqu’à la mort, et la mort de la croix, la faiblesse de la chair assumée prend place dans le nom, et l’honneur de l’immortalité, dans la gloire de Dieu le Père. En effet, le nom de Dieu (lui) est donné, et ce nom ne peut être donné sans honneur. Mais l’honneur qui est donné ne peut être autre que celui du nom. À la vérité, le nom de l’honneur gracieux n’est autre que ce qu’est la gloire paternelle, de sorte que Celui qui demeurait dans la forme de Dieu accueillit la forme de serviteur, en vue de l’obéissance de la forme de serviteur acceptée jusqu’à la mort de la croix, et fût introduit dans la gloire du Dieu Père dont auparavant il partageait la forme en y demeurant. Mais ces réalités, l’Apôtre en parle déjà au sujet des mystères de la chair assumée, après la résurrection, pour faire la preuve, dans les évangiles, qu’il est à identifier là où il fut éprouvé et reconnu.

6. Mis à l’épreuve et reconnu, il le fut au baptême, au désert. Pierre l’a mis à l’épreuve et l’a reconnu.

C’est pourquoi son abaissement est une épreuve. En effet, Dieu le Fils Unique-Engendré, le Rédempteur des pécheurs, le Seigneur d’un Règne éternel, demande expressément d’être baptisé comme un pécheur. Ce ministère, le Baptiste veut y renoncer, connaissant Celui qui pour lui remettait plus que ses péchés. Celui-là (Jésus) accomplit cependant la justice de l’homme assumé en sa personne par le mystère du baptême : il ne repoussa pas le fait de devenir lui-même participant de notre péché, et, assumant en lui-même toute l’humiliation de la chair caduque, il entra dans le Jourdain mélangé à la foule des pécheurs. En eux tous, il fut mis à l’épreuve tandis qu’il les portait. Mais voyons comment « éprouvé », il fut « reconnu ». L’évangéliste dit en effet : Ayant été baptisé, Jésus aussitôt remonta de l’eau. Et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et voici qu’une voix venue des cieux disait : ’Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me complais’ (Mt 3, 16-17). La reconnaissance suit tout de suite la mise à l’épreuve ; après l’humilité qui l’avait mis en état d’épreuve, la voix paternelle le désigne comme le Fils bien-aimé. La mise à l’épreuve est telle qu’aussitôt suit la reconnaissance. Il va au désert, est soumis à la tentation du diable ; par lui, il est emmené tantôt au pinacle du Temple, tantôt il souffre d’être transporté sur une haute montagne. C’est pourquoi il se livre de lui-même à l’affront d’un si lourd outrage, en demeurant au désert, en étant le jouet d’une condition de tentation, pouvant être élevé sur le Temple ou sur la montagne.
Mais il ne quitte pas la mise à l’épreuve des tentations et n’abandonne pas le témoignage de Celui qui connaît. En effet, l’Écriture dit : Alors le diable le quitta, et voici que des anges le servaient (Mt 4, 11). L’homme est tenté, l’homme est porté de lieu en lieu ; mais après cela, les anges le servent. Il est reconnu par la mise à l’épreuve ; par la reconnaissance, il est digne du ministère des anges. Mais toutes les fois qu’il est mis à l’épreuve en ces diverses circonstances, chaque fois, il se fait reconnaître (pour ce qu’il est). Pierre a eu en horreur la Passion : il ne supportait pas le scandale de la croix vécu par amour et ne se maintenait pas dans la reconnaissance de la divinité pourtant déjà confessée (cf. Mt 16, 23). Mais parce que le Seigneur l’appela Satan à cause de son infidélité eu égard à la croix, peu de temps après, alors qu’il fut établi dans l’état constitutif de sa gloire sur la montagne, il se fit reconnaître par cette voix du Père qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me complais ; écoutez-le (Mt 17, 5). La « reconnaissance » par la voix du Père suit la mise à l’épreuve dont la tentation de l’Apôtre était la cause.

7. La session (ou la pause), c’est la doctrine (enseignée) ; le relèvement, c’est l’œuvre (par excellence).

Fait suite, au v. 2 : Tu as connu mon temps de pause et mon réveil. Par la session (ou temps de pause) est signifié l’enseignement doctrinal : c’est l’autorité évangélique. Et les sessions (le fait de s’asseoir pour écouter un enseignement), ainsi appelées par nous, correspondent à ce que les grecs appellent les « cathèdres » (les chaires ou sièges). Moïse possédait un « siège » (une cathèdre), selon ce que dit le Seigneur : Sur la chaire de Moïse se sont assis scribes et pharisiens ; donc, tout ce qu’ils vous disent, faites-le, et observez-le ; mais ne vous réglez pas sur leurs actes ; en effet, ils disent et ne font pas (Mt 23, 2-3). Étant donné que, eu égard à son caractère recommandable, la doctrine des pharisiens fut enseignée, elle le fut en tant que les pharisiens occupaient la chaire de Moïse ; la doctrine est en connexion étroite avec la cathèdre. C’est pourquoi il a connu sa session (v. 2b) lorsqu’il proclama par avance sa condition auprès de tous, lorsqu’il s’attacha à l’accomplissement de la volonté de Celui qui l’envoyait, lorsque, demandant la glorification de son corps humilié, il entendit, venant du ciel : Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore (Jn 12, 28).
Mais il est connu par son enseignement non moins lorsqu’il est assis pour enseigner que dans l’œuvre de sa résurrection. En effet, vu que l’enseignement de la doctrine est prescrit, c’est donc que le relèvement en bonnes œuvres est effectivement réalisé. S’asseyant, Jésus enseignait sur la montagne ; mais après l’enseignement de la doctrine, il descendit pour réaliser des œuvres. Car il est écrit : Quand il fut descendu de la montagne, des foules nombreuses se mirent à le suivre. Et voici qu’un lépreux s’approcha et se prosterna devant lui, disant : ’Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier’. Il étendit la main et le toucha, en disant : ’Je le veux, sois purifié’ (Mt 8, 1-2). Et pour guérir la fille du chef de la synagogue (Jaïre), Jésus se leva ; il est écrit en effet : Et se levant, Jésus le suivit avec ses disciples (Mt 9, 19). Mais quand il accomplit le parfait office de son abaissement dans l’humilité en lavant les pieds des apôtres, nous lisons : Il se leva de table, quitta son vêtement, et prit un linge qu’il se noua à la ceinture (Jn 13, 4-5). C’est pourquoi doctrine et œuvre contribuent à le faire connaître, dans sa chaire d’enseignement et dans sa résurrection, car, par la parole et par ses actes, il annonçait en lui-même par avance la gloire du Père.

8. Dieu a connu de loin, par avance, les pensées du Christ.

Tu as connu de loin toutes mes pensées (v. 3). Dieu ne cesse de scruter les cœurs et les reins. Et comment de loin ses pensées (du psalmiste) sont-elles connues ? De loin ne se rapporte pas à un lieu précis, mais au temps. En effet, il ne dit pas de loin en sorte que tu comprennes qu’il s’agirait d’une réalité locale devant être crue comme éloignée des œuvres humaines, alors qu’il les comprenait avec la vision de sa puissance et de sa science par lesquelles elles sont pensées. De loin Tu as pénétré mes pensées : il s’agissait là plus d’une condition future que d’un âge. Où donc retrouverons-nous cela, à savoir ce fait que « loin avant le temps » il aurait connu ses pensées ? Sans doute là où il est dit : Voici mon serviteur que j’ai choisi, mon bien-aimé en qui s’est complue mon âme. Je ferai reposer sur lui mon esprit ; il fera connaître mon jugement aux nations. Il ne protestera pas, il ne criera pas ; on n’entendra pas sa voix sur les places publiques (Mt 12, 18-19). L’évangéliste se souvient de cette prophétie lorsque, à ceux qu’il guérissait, il (Jésus) ordonnait sévèrement de ne pas le faire connaître (cf. Mt 12, 15-16). Donc, il avait compris de loin, par avance ces pensées - à savoir des pensées d’humilité et de patience -, puisque la bouche des prophètes en avait témoigné.

9. Ce qu’il en est du sentier et du « sens ».

Tu as connu avec précision mon sentier et la direction de ma vie (v. 3). Au sujet du sentier et de la direction de vie, avant même qu’il en soit traité, on ne doit pas s’abstenir d’en devoir dire d’abord quelque chose. En effet, ce qui pour nous est un sentier, est pour les Grecs une autre manière de parler de la vertu et de l’intelligence : car ce qu’ils appellent tribon - d’un usage fréquent dans les discours -, est un terme banal qui, non pas une fois en passant, ni même quelques fois, mais toujours survient. Cependant, ce que les nôtres ont traduit « direction » est rendu par les Grecs, à partir de l’hébreu, par skoïnion (corde). Mais skoïnion, selon l’habitude des nations païennes, signifie un mode d’itinéraire précis et défini, comme ce qui pour nous se dit d’un « mille » [1] ; eux l’appellent skoïnion.

10. Le Christ a parcouru par lui-même ce sentier, d’un bout à l’autre ; il fut souvent emprunté par les prophètes.

Dans le corps qu’il assuma, notre Seigneur a déjà parcouru par lui-même ce sentier d’un bout à l’autre, sentier qui était souvent fréquenté par les prophètes ; il rendit néanmoins la finalité de son chemin à lui, distincte et fondée. Qu’il marchât cependant par un sentier souvent fréquenté de prédication, nous l’entendons lui-même le dire : Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins, et toi tu n’as pas voulu (Mt 23, 37). Que de fois, comme il dit, montre par là la fréquence des nombreux signes prodigués. Donc, rien de nouveau : il réclame une réponse, il souffre lorsque Jérusalem refuse que ses enfants soient rassemblés ; que de fois il a été écouté dans les prophètes, mais sans qu’on lui accorde pour autant quelque marque de considération !

11. Il accomplit à la perfection le chemin prescrit pour lui.

Qu’il ait accompli parfaitement le chemin qui lui était défini et prescrit, cela se trouve indiqué lorsqu’il dit : (Père), je T’ai glorifié sur la terre, j’ai totalement accompli l’œuvre que Tu m’avais donnée à faire (Jn 17, 4). Celui qui accomplit pleinement l’œuvre qui lui est confiée, s’est acquitté du mode de l’opération prescrite. Mais il connaît pour lui ce qui est déterminé et qu’il convient d’entreprendre, lorsqu’il dit à Pierre qui voulait résister par le glaive à ceux qui venaient pour l’appréhender : La coupe que m’a donnée le Père, ne la boirai-je pas ? (Jn 18, 11), enseignant par là que la coupe de la Passion, prescrite pour lui par le Père, devait être bue. Il se sait encore avoir accompli son sentier et réalisé le « sens de son envoi », quand, le vinaigre étant bu, en vue de transmettre son souffle il dit : Tout est achevé, et qu’aussitôt, il transmit l’Esprit (Jn 19,30).

12. Ce qu’il a accompli et souffert, le Père l’a pressenti d’avance.

Donc, le Père scrute le sentier et « l’espace de vie » du Christ. Mais par le prophète, il l’a d’autre part recherchée attentivement, lorsqu’il prophétisa au sujet du vêtement tiré au sort : Ils ont tiré au sort ma tunique (Ps 21, 19). Et de nouveau, lorsqu’il est livré et suspendu entre des larrons, on reconnaît là la prophétie disant par Isaïe : Il a été compté parmi les brigands (Is 53, 12) ; ou encore, lorsque des os laissés intacts et de la blessure faite en profondeur au côté, cela fut auparavant prédit : Aucun de ses os ne sera brisé (Ex 12, 46) ; et Ils regarderont celui qu’ils auront transpercé (Za 12, 10). C’est pourquoi, ces événements et circonstances qui, tous, réalisés lors de la Passion, étaient écrits par avance, furent scrutés par Dieu de telle sorte qu’ils furent prophétisés. Et de peur que de ces événements qu’il vécut et souffrit, on n’estimât pas qu’ils fussent méconnus du Père, ils se trouvent tous étroitement rassemblés en un seul ensemble, lorsque le prophète (le psalmiste) dit : Et Tu as prévu tous mes chemins (v. 3b).
Mais Celui qui a prévu, voit par avance la réalité dans son contenu. Il a encore prévu cela - car il n’y a pas de tromperie sur sa langue (v. 4). En effet, selon sa propre déclaration, il est la vérité, le chemin et la vie (Jn 14, 6). La vérité n’accueille pas le mensonge ; car il n’a pas menti ; il n’a pas failli dans l’annonce de la vérité : de toute sa langue il a réalisé son office de prédicateur de la vérité, lui qui a dit : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas (Mt 24, 35). Il annonce le Dieu Père ; il confesse qu’il est lui-même Fils de Dieu et Fils de l’homme. Cette prédication était sans mensonge ; elle révélait à son sujet et à propos de sa charge sacrificielle, qu’il était bien celui qui s’émouvait de pitié.

13. La science de Dieu ne nous est transmise ni par le prophète, ni par Moïse, mais par le Christ.

Ensuite, partant de l’homme, la parole progresse peu à peu et s’élève jusqu’à la nature céleste et divine reconnue en lui, lorsqu’il dit : Voici, Seigneur, que Tu connais toutes choses, les dernières et les anciennes ; c’est Toi qui m’as formé et Tu as posé Ta Main sur moi. Admirable est la connaissance de Toi qui se tire de moi ; elle me dépasse, et je ne puis y atteindre (vv. 5-6). Cela ne convient pas à la personne du prophète, pour que puisse être dit de lui : Admirable est la connaissance de Toi qui se tire de moi. Pour que l’admirable connaissance de Dieu se réalise à partir de lui, il convient de se référer à Moïse qui, auparavant, a parlé pour nous dans les Livres de la Loi, de cette connaissance de Dieu. Mais, à la vérité, de peur que cela ne soit attribué en propre à ce même Moïse - qui n’en avait aucune conscience avant d’étreindre Dieu du regard au buisson ardent (cf. Ex 3, 14) -, ce que tenait l’opinion religieuse de son peuple élu en Abraham, Isaac et Jacob, cependant avant ce temps (de l’épisode du buisson ardent) il ne pouvait être l’acquéreur de la connaissance familière de Dieu avant que Celui-ci ne lui en fit le don. Mais toute cette parole (cf. vv. 5-6) convient parfaitement à celui qui dit : Père, j’ai manifesté Ton nom aux hommes (Jn 17, 6) ; et encore : Cette vie éternelle consiste en ceci : qu’ils Te connaissent Toi le seul vrai Dieu et celui que Tu as envoyé Jésus-Christ (Jn 17, 3). Mais poursuivons jusqu’au point où cela paraîtra pleinement évident.

14. Les dernières choses accomplies par le Christ et celles qui sont anciennes, nous devons en pénétrer le sens profond selon l’ordonnancement des paroles du Psaume.

Voici, Seigneur, Tu connais toutes choses, les dernières et les anciennes (v. 5). Elles sont dernières lorsque Tu m’as éprouvé, et lorsque Tu m’as connu… etc. Ce sont là des paroles propres à l’homme qu’il a assumé. Elles sont anciennes celles qui ne possèdent pas de mesure, qui se rapportent à l’ancienneté d’un temps indéfini. Au commencement était le Verbe, et tout a été fait par lui (Jn 1, 1).

15. Comme Dieu, il dit : Tu m’as formé, Tu m’as posé comme homme… etc.

Par conséquent, comme Dieu, il connaît les choses dernières et les choses anciennes ; ainsi, en ce qui suit : Tu m’as formé et Tu as posé Ta Main sur moi (v. 5). Il signifie par là, l’une et l’autre chose. En ce qu’il a formé, il désigne les choses anciennes ; en ce qu’il a posé sa main sur lui, il désigne les dernières choses qui se sont produites. En effet, qu’il fut formé selon la nature de la divinité, l’Apôtre l’enseigne, disant : Lui qui était dans la forme de Dieu (Ph 2, 6) ; car ce qui est dans la forme est formé en une forme, et, en vérité, elle est la forme de la nature paternelle de la divinité. Et je ne connais pas que ce qui est formé dans la forme de l’esclave puisse être rapporté au Père afin qu’il soit formé par ce Père lui-même. La Sagesse, en effet, a bâti sa demeure pour elle-même (Pr 9, 1). Mais ensuite, il n’est pas plus largement parlé ni de temps, ni de recherche de sens ; cependant, il convient de rapporter en propre à la naissance corporelle : Tu as mis Ta Main sur moi. Ainsi nous sommes enseignés à partir de la personne du Père : J’ai trouvé David, mon serviteur ; je lui ai donné l’onction de mon huile sainte. Car ma Main le prendra sous sa garde, et mon Bras le fortifiera (Ps 88, 21-22). Et ce n’est pas douteux : tout ce psaume 88 se réfère à la personne du Seigneur ; car ces choses se sont réalisées en lui ; choses qui sont propres à sa divinité même ; mais aussi, choses qui s’y opposent en considération de la faiblesse de notre nature.

16. La science de Dieu, en quoi est-elle admirable ?

Parce que l’une et l’autre chose (dernière ou ancienne), au moment favorable a été dite, soit que lui-même l’ait prêchée, ou qu’elle fut dite par les Apôtres ou les Prophètes, le Christ a fait entrer, à partir de lui-même, dans la connaissance admirable de Dieu. Aussi, dit-il : Admirable est la connaissance de Toi qui se tire de moi (v. 6). Admirable, mais comment ? Sans doute comme toutes choses enseignées qui se trouvent à l’intérieur même de Dieu, pendant le temps de la prédication de la présence de Dieu en toutes choses, pendant que son immense et incompréhensible nature demeure en elle-même et à l’extérieure d’elle-même, sachant qu’il excède toutes les localisations où il ne peut être contenu. Admirable est le Dieu qui est partout et nulle part absent. Être en toutes choses et être le tout ; et cependant être hors des lieux et des temps eu égard à son infinité et à son éternité ; être toujours. Cela est magnifique, cela est réconfortant : sans fragilités extrêmes, nous sommes affermis désormais par une croyance du sens de l’intelligence pleine d’espérance.

17. Le Fils, égal au Père par sa nature ; jusqu’à quel point il ne peut pas Lui être égal ?

Mais que signifie ce qui est dit ensuite : Je ne pourrai pas y atteindre (à cette connaissance) - v. 6. L’Unique-Engendré dit en Jn 14 15 : Tout ce qui est au Père est à moi ; et comme le Père possède la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d’avoir la vie en lui-même (Jn 5, 26) ; et encore : Comme le Père rend la vie aux morts, ainsi le Fils vivifie semblablement qui il veut (Jn 5, 21). Et : Moi et le père nous sommes un (Jn 10, 30. Il n’y a nulle distinction de puissance dans ces termes ; il n’y a même pas de différence possible dans les faits au plan de la dynamique d’efficacité. [2] Mais lorsqu’il est dit : Croyez en mes œuvres, car le Père est en moi, et moi dans le Père (Jn 14, 11) [3], il n’est pas question seulement d’une unité de volonté, mais de montrer qu’il s’agit bien d’une unité de puissance divine. Donc, tout ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement ; il le fait semblablement. Il faut donc rechercher ce que signifie l’expression : Je ne peux l’atteindre. Eh bien, lorsque j’entends : Le Père est plus grand que moi (Jn 14, 28), et Le Fils ne peut rien faire de lui-même si ce n’est ce qu’il voit le Père faire (Jn 5, 19), ces paroles m’ouvrent à la compréhension de cette autre parole : Je ne peux l’atteindre. En effet, le Père est plus grand que le Fils, mais comme Père pour le Fils, par la génération, non par la nature. Car le Fils existe à partir de Celui dont il est sorti. Et bien que la propriété de l’appellation paternelle diffère, la nature cependant ne diffère pas. Dieu (le Fils), en effet, est né de Dieu ; il n’est pas dissemblable de la substance génératrice. Donc, il ne peut être équiparé à Celui dont il est issu. En effet, quoique autre, il demeure par la gloire identique et de semblable nature dans l’autre ; cependant, du fait qu’il est engendré, il ne semble pas qu’il puisse être équiparé à ce qui l’a engendré.

18. Immensité du Père.

Voyons si, en fait, ce Je ne puis y atteindrene se rapporte pas à la dignité de la confession paternelle. Suivent en effet les vv. 7-10 : Où irai-je pour échapper à Ton Esprit, où m’enfuirai-je loin de Ta face ? Si je monte au ciel, Tu y es ; si je descends aux enfers, Tu es là. Si je prends les ailes de l’aurore et que j’aille habiter aux extrémités de la mer, pour sûr, Ta Main me conduira, et Ta Droite me tiendra. Le Fils ne sort pas de l’infinité paternelle, ni de la nature qui est au-delà de toutes les localisations : lui qui est dans le sein (du Père) les outre-passe (cf. Jn 1, 18), qu’il soit au ciel, qu’il soit aux enfers (i. e. au séjour des morts), ou qu’il parcourt les extrémités des mers, Celui-ci est cependant présent en quelque lieu que ce soit, partout et toujours. Il ne peut s’esquiver alors qu’il demeure à l’intime de Celui qui fait que toutes choses soient, et qui est en tout.

19. Il convient de distinguer la triple condition du Christ.

En partant de ce qui est dit : où fuirai-je loin de Ta face ? , ne serions-nous pas portés à déprécier irreligieusement en pensée la substance immuable et impassible, de sorte que celui qui parle par le psalmiste semblerait avoir pensé à la fuite eu égard à la crainte de la Passion ? Le motif de ces paroles doit donc être examiné pour qu’elles soient justement comprises comme alléguées au profit d’une considération saine et sauve. Pourtant, personne parmi ceux qui s’attardent aux études approfondies de la doctrine céleste, ne pourra émettre des doutes sur le fait de devoir confesser notre Seigneur Jésus Christ Dieu et homme : homme assurément dans le temps, toujours Dieu et avant qu’il ne fût homme, et après qu’il le soit devenu ; l’un et l’autre véritablement, à savoir Dieu et homme seulement au moment même où il fut dans l’homme. En effet, il était dans la forme de Dieu, et il prit la forme de serviteur ; et de nouveau il se trouve dans la gloire de Dieu le Père, à savoir que la forme de serviteur se maintenait dans sa gloire, cette gloire dont il provenait antérieurement, cela assurément pour absorber la nature corruptible par une progression dans l’incorruptibilité.

20. Ce qui convient à l’une ou l’autre nature.

Donc, au début de ce psaume nous nous souviendrons que c’est de la personne de l’homme assumé dont il est question. En conséquence, on doit le considérer avec discernement afin de comprendre ce qui s’applique à sa divinité et ce qui s’applique à l’homme ; et ainsi, du fait que nous appliquions davantage notre jugement critique aux paroles qui sont dites plutôt que, par le préjugé d’une intelligence fallacieuse, d’ajouter des paroles qui déforment le sens convenable. Il dit en effet : Où irai-je pour me dérober à Ton Esprit ?, et Où m’enfuirai-je loin de Ta Face ? Il y a diverses significations de l’Esprit et de la Face. Certes, de Ton Esprit, je m’y déroberai ; de Ta Face, je m’enfuirai. De cela il s’en suit : Si je monte au ciel, Tu y es ; si je descends aux enfers, Tu es là. L’ascension au ciel et la descente aux enfers, ce n’est pas la même chose. Il y a ensuite un troisième terme. Si je prends mes ailes avant l’aurore, et que j’aille habiter aux extrémités de la mer, c’est Ta Main qui m’y conduira, et Ta Droite qui me tiendra (vv. 8-10). Désormais, cette voix n’est plus celle d’un homme puisqu’il assume des ailes, qu’il les fait siennes, qu’il passe sa vie à traverser l’océan pour faire se pencher la Main de Dieu, pour saisir la Droite de Dieu ; cela relève davantage de sa nature. Et quel est celui qui émet ces paroles avec assurance ? Le motif même de ces dires le montrera.

21. Dieu n’est jamais absent de l’Esprit de Dieu ; pour ce qui est de l’homme qui fuit devant la Face de Dieu.

Ainsi, le Dieu Unique-Engendré, manifestant cette reconnaissance d’un respect admiratif porté envers le Père - reconnaissance qui par lui fut rendue admirable et vers laquelle l’un et l’autre état (avant et après l’incarnation) ne peut à lui seul rendre compte de l’une et de l’autre nature -, enseigne en clair cette nature par laquelle il demeure dans l’Esprit et celle par laquelle il se maintient en un corps. Quand il dit en effet : Où irai-je loin de ton Esprit, il indique cet état où le même Esprit demeure dans l’Esprit de la gloire paternelle avant l’assomption de l’homme. Il ne peut en effet être absent en quelque façon de l’Esprit, lui qui est Esprit. Car celui-ci ne peut être trompé, et celui-là ne peut abuser. Et lorsqu’il dit : Où fuirai-je loin de Ta Face ?, il enseigne l’état de la faiblesse assumée par lui dans le temps ; la faiblesse humaine ne souffre pas en effet la rencontre de la Face de Dieu, car il est dit à Moïse : Quel homme pourrait voir ma Face et vivre ? (Ex 33, 20). Ce que nous ne pouvons soutenir, nous le fuyons, car il appartient à la faiblesse humaine de fuir la rencontre de l’insoutenable nature. Et certes, elle fuit ce dont elle ne peut soutenir la vision. Mais parce que, selon le prophète (le psalmiste), le visage de Dieu se tourne contre ceux qui font le mal (Ps 33, 17), il en est ainsi de la nature humaine qui ne peut fuir le jugement de Dieu signifié par son Visage. Il ne parlait pas en effet comme un pécheur, au point de devoir prendre la fuite, celui qui ignorait le péché ; mais bien qu’il eût auparavant enseigné l’infinité paternelle en Esprit en dehors de toutes choses, maintenant aussi il montre, à partir de sa personne humaine, que l’homme ne peut jamais fuir Dieu.

22. En tant que Dieu, il monte au ciel ; comme homme, il descend au séjour des enfers.

Suit encore l’exposé du motif des paroles qui sont dites, quand il aura exprimé qu’il est de l’une et l’autre nature par le fait qu’il était et homme et Dieu : Si je monte aux cieux, Tu y es. Cela est le propre de la divinité. Personne en effet ne monte au ciel si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est au ciel (Jn 3, 3). Car la nature du corps terrestre, à moins d’être transformée en gloire céleste, n’obtient pas cette élévation. Si je descends aux enfers, Tu es là. Cette loi est de nécessité humaine, lorsque descendent au séjour des morts les âmes des corps ensevelis. Le Seigneur n’a pas récusé que cette descente portait à son accomplissement le fait qu’il soit véritablement un homme. D’autre part, le où irai-je, et le où fuirai-je, le là Tu y es, et le Tu es ici, porte à confirmer l’enseignement de celui qui est admirable en ce qu’il a fait, pour que soit connu cet enseignement selon lequel Dieu est la cause de toutes choses ; ainsi, bien que l’homme fuie la Face de Dieu parce qu’il ne peut en soutenir la vision, bien qu’il descende par la loi de la mort du ciel aux enfers, cependant Dieu est partout, et toujours, et en tout.

23. Ce qui concerne la condition glorieuse du Christ.

Parce que, par ces réalités énoncées plus haut, il a indiqué distinctement, à propos du genre de nature, qu’il était de l’une et de l’autre, à savoir de Dieu et de l’homme, il désigne une unité de nature d’un troisième genre désormais réalisée en lui, lorsqu’il dit : Si je prends les ailes de l’aurore et que j’aille habiter aux extrémités de la mer, c’est néanmoins Ta Main qui me conduira, et Ta Droite me tiendra (vv. 9-10). Quand il assuma des ailes, il ne fut plus désormais appesanti par son corps [4]. Quand il prit ses ailes, il enseigne par là que cette puissance de voler a toujours été son fait. Quand il les prit avant que se lève la lumière de l’aurore, il désigne là le temps de sa résurrection. Quand il est aux extrémités de la mer, c’est dire par là que Dieu quitta les espaces de son séjour humain sur terre. Quand il est conduit par la Main, il ne craint pas. Quand il est tenu par la Droite de Dieu, il n’est pas changé, ni ne tombe en s’écroulant : Dieu lui a donné en effet le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’en son nom tout genou fléchisse au ciel, sur terre, et aux enfers, et que toute langue proclame que Jésus est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père (Ph 2, 9-11). Car, en ce nom qui lui est donné et qui est au-dessus de tout nom, l’homme accueilli est assumé par la Main et la Puissance du Dieu Père, dans sa propre gloire.

24. Les ailes signifient la force de voler vers le ciel après la résurrection.

Cependant, les ailes renvoient au changement des corps terrestres en une nature spirituelle et éternelle ; l’autorité prophétique l’exprime, lorsqu’il est dit à l’adresse de l’indigent dans la foi et du pauvre en bonnes œuvres : Quand tu es pauvre, ne te fatigue pas à vouloir être riche ; abstiens-toi d’investir ta pensée dans cette quête ; en effet, elle (la richesse) a préparé pour le pauvre des ailes comme l’aigle, et il retournera dans la Maison de Celui qui y préside (Pr 23, 5). Il réfute le pauvre qui se fatigue dans l’espoir des richesses ; il met en balance la misère du manque de foi de ce pauvre et l’opulence des croyants. En effet, le riche - non en fortunes humaines mais en trésors célestes -, se prépare à lui-même des ailes par lesquelles il reviendra dans la Maison de Celui qui y préside. Car il reviendra d’où il est tombé, c’est-à-dire au lieu d’où, par le péché du premier homme, il fut expulsé. Mais qui est donc Celui a qui appartient cette Maison, et qui donc y préside ? Assurément, Celui qui a dit : Amen, je te le dis, aujourd’hui, avec moi, tu seras en Paradis (Lc 23, 43). Il (le prophète) mentionne dans un autre endroit, quand il traite de l’éternité maintenant sans faille des spirituels : Ils prennent de l’envergure, tels des aigles (Is 40, 31). La nature rendue apte à voler dans le ciel est obtenue par la transformation opérée dans la résurrection. Mais Celui-ci, qui porte des ailes en vue de s’envoler, ces ailes-là ne lui sont pas étrangères, ni d’une nouveauté absolue ; elles lui sont comme anticipées par l’usage d’une mise en pratique de l’être qu’il possédait déjà ; car, après le mystère (sacramentum) de la Passion volontairement assumée, il aura pris en compte les ailes de sa nature et de sa puissance pour s’emporter vers le ciel.

25. Ici est indiqué, non pas un trouble du Christ, mais une rumeur de trouble.

Fait suite encore une belle ordonnance de paroles relative à l’une et l’autre nature ; parole d’homme assurément, mais aussi de Dieu, qui s’écoule en bon ordre. Cette parole dit en effet : Et j’ai dit : « Peut-être que les ténèbres vont m’ensevelir ? » Cette voix est estimée être la voix de l’homme, parce que, trembler de crainte dans la perspective de la Passion, est apparu à ceux qui étaient soit irréligieux, soit ignorants, comme ne pouvant être attribuée à personne d’autre, comme si cette parole apportait la preuve manifeste d’une crainte éprouvée, sans qu’elle puisse signifier bien davantage : une volonté d’acceptation de la mort sans laisser percer nulle terreur de la part de Celui d’où provenait cette voix. Il ne dit pas en effet : Les ténèbres m’ont enseveli, mais bien : Les ténèbres ne vont-elles pas m’ensevelir ? Il ajoute : par hasard ; à son sujet, une opinion toute humaine le juge chancelant et mal assuré d’une bonne réputation, à cause de quoi il redouterait la descente aux enfers. En fait, il se moque de cette erreur d’appréciation. Si personne, en effet, n’est assuré d’être enseveli dans les ténèbres, par contre, qui ne serait incertain de pouvoir y échapper ?

26. Pourquoi la Passion est pour le psalmiste un chemin de délices. Le Père avec le Fils : une puissance une et une nature une. Les ténèbres tombent dans l’indifférence.

Comme ce qu’il dit des ténèbres prêtes à l’ensevelir (cf. v. 11a) ne peut être compris du trouble de sa nature, mais aussi comme ce trouble signifierait pour l’intelligence impie un état d’insécurité, il continue aussitôt : Mais la nuit même devient lumière dans mes délices (v. 11b). Comment en effet pourrait-il être enseveli par les ténèbres celui dont la mort future est déjà une illumination dans les délices ? C’est pourquoi, pour le Seigneur, cette Passion concourt aux délices, tandis qu’il brise les portes de bronze, tandis qu’il foule aux pieds les barres de fer, tandis qu’il dépouille toute puissance, tandis qu’il triomphe en lui-même de toutes ces choses, tandis qu’il rachète celui-là même qu’il avait fait à son image, tandis qu’il le restitue dans les délices du Paradis. Donc, dans ces divertissements et délices de la Passion, ce qui est une nuit devient pour lui une lumière. Et eu égard à cette illumination, les ténèbres ne te seront plus obscures (v. 12). Le Père est dans le Fils par l’unité de nature : une similitude de divinité qui ne peut changer ; à preuve, le témoignage des œuvres. Que le Père soit en lui, le Fils le dit hardiment : Les ténèbres, grâce à Toi, ne seront plus obscures, car nous nous souvenons de la Parole venue du Père : Je serai avec lui dans la tribulation (Ps 90, 15). Et, dans les évangiles, le même Seigneur dit à propos du tremblement de crainte des Apôtres : Voici venir l’heure où chacun de vous sera dispersé, et vous me laisserez seul ; mais je ne suis pas seul : car le Père est avec moi (Jn 16, 32). Soit par la puissance par laquelle il peut les mêmes choses que le Père, soit par la nature, l’essence et la divinité, par laquelle Dieu est né de Dieu, le Père est avec lui. Avec assurance, il dit donc : Car les ténèbres ne te seront pas obscures (v. 12a). En effet, la puissance immuable ne ressent pas les ténèbres, et la vraie lumière ne souffre pas de la nuit infernale ; suit, en effet : Et la nuit comme le jour illumine : ses ténèbres sont comme sa lumière (v. 12bc). La seule mention de pour toi (ou grâce à Toi), se réfère à plusieurs membres de phrases. C’est pourquoi la nuit fait ses délices, car, comme le jour, elle illumine. Mais elle illumine en tant que ténèbres ; ainsi, comme la lumière, elles viennent aussi de Dieu. Il appartient au puissant créateur des ténèbres de créer la lumière dans les ténèbres. Écoutons l’évangéliste qui enseigne cela : Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres n’ont pu la saisir (Jn 1, 5). Il fallait cette grande Puissance pour que la lumière brille dans les ténèbres, ténèbres qui par leurs puissances d’obscurité opérant dans la nuit, n’ont pu saisir la lumière de l’inlassable Lumière.

27. Afin que l’une et l’autre natures du Christ soient annoncées. L’office (ministériel) du Christ homme. D’où l’aspect redoutable des merveilles qu’il accomplit.

Viennent ensuite les versets 13 et 14 : Car Toi, Seigneur, Tu as pris possession de mes reins ; Tu m’as pris avec Toi dès le sein de ma mère. Je Te confesserai pour les merveilles redoutables que Tu as faites.
Il (le Psalmiste qui est le Christ) tient encore maintenant l’ordonnancement de l’une et l’autre signification afin de se dire, dans son enseignement, homme et Dieu. En effet, comme ses reins étaient possédés par Dieu et qu’il était accueilli dès le sein de sa mère, il nous est indiqué en lui la condition corporelle. Car, dans les reins se trouve la cause de la volupté. Cependant, ces reins-là possédés par Dieu, ne courent plus après les voluptés du corps pour en jouir sans retenue. Et celui qui est reçu dès le sein de sa mère, ne se porte pas vers les œuvres du siècle étant reçu par Dieu. Donc, toute sa volonté et son labeur est d’annoncer le Père. Ce sont en effet ces œuvres-là que, par l’homme assumé, il accomplit. Mais lorsqu’il dit : Je Te confesserai pour les merveilles redoutables que Tu as faites (v. 14a), il rend toute confession en l’admiration redoutable le concernant à la gloire de sa divine substance. S’il est émerveillé, c’est à cause du fait que Dieu possède ses reins, qu’Il l’a pris avec Lui dès le sein de sa mère. Le fait de savoir que sa volonté et son agir fussent dédiés à Dieu, le porte à s’émerveiller devant la prodigieuse réalité. Cependant, c’est dans la redoutable saisie du prodige qu’il s’émerveille, tandis qu’à l’Heure de la croix les ténèbres apparaissent, tandis que la terre tremble, que les rochers se brisent, que les tombeaux s’ouvrent, que les morts resurgissent dans la vie, que, toutes portes closes, il s’approche du lieu qu’il est le seul à pouvoir pénétrer et qu’il se tient là ; tandis qu’il est enlevé aux cieux, que les Apôtres des nations parlent en langues, que leur seule ombre guérit les maladies, qu’aux demandes du boiteux à la recherche d’une pièce de monnaie lui est donné de courir ; tandis qu’il rend la malheureuse morte [5] à ses aumônes, que les persécuteurs se font prédicateurs, que l’on chante dans la prison et que les chaînes se rompent ; tandis que dans le martyre le Christ est aperçu dans les cieux par le martyr ; tandis qu’enfin, en ce lieu où il est élevé de corps, il s’assoie à la droite de Dieu, dans la gloire de qui il demeure pour toujours.

28. Le Fils du Père, bien que ne lui étant pas inégal en puissance, lui remet tout ce qui est sien.

Cependant, le Fils reporte sur l’œuvre du Père à la volonté duquel il a obéi, toute cette dignité au sujet de laquelle il est redoutablement émerveillé, disant : Admirables sont tes œuvres et mon âme le sait au-delà de ce qu’elle peut en saisir (v. 14bc). Que sont redoutables en effet, dit-il, Tes merveilles : c’est Ton œuvre ! Et, dans les évangiles, la même appréciation est portée lorsqu’à une manifestation de sa puissance, il s’exclamera : Tout ce que le Père fait, le Fils le fait pareillement (Jn 5, 19) ; et encore : Comme le Père vivifie les morts, ainsi le Fils vivifie qui il veut (Jn 5, 21) ; cependant il reporte sur le Père la dignité de toutes les œuvres lorsqu’il dit : Le Fils ne peut rien faire par lui-même, si ce n’est ce qu’il aura vu le Père accomplir (Jn 5, 19). Il soumet toute attestation de puissance à son sujet, par honneur révérenciel, à celui dont il fait mémoire de tout ce qui doit être confessé ; non qu’il ne puisse prendre pour soi ce qu’il possède - des œuvres semblables à celles du Père -, mais il montre celui-ci comme étant Celui par qui il peut réaliser des œuvres semblables. Donc, ces œuvres-là, par lesquelles il est redoutablement émerveillé, il lui est possible de les causer par l’effet de sa propre puissance. Cependant, il les soumet toutes aux œuvres du Père, disant : Admirables sont Tes œuvres, et mon âme le sait, d’une façon qui la dépasse (v. 14c).
Cette voix n’est pas celle de la faiblesse humaine pour qu’elle lance l’affirmation de se reconnaître œuvre de Dieu qui la dépasse. Cela ne convient qu’à celui-là seul qui dit : Personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils (Mt 11, 27). Il connaît en effet, non pas d’une façon quelconque, non pas légèrement ; mais très fortement, avec cette assurance confiante par lesquelles il dit : Le Père est en moi, et je suis dans le Père (Jn 10, 38). En disant ce très fortement, il indique la perfection de la science de connaissance intime qu’il possède.

29. L’Église est l’os du Christ. Les mystères sont révélés à l’Église.

Parce que son âme connaît très fortement toutes les admirables œuvres de Dieu, il rappelle pour nous la science de sa doctrine, par laquelle les mystères de l’œuvre paternelle ne sont plus cachés pour nous, disant : Mes os, que Tu as faits dans le secret, ne Te sont pas cachés (v. 15a). L’os du Christ, c’est l’Église ; c’est l’autorité prophétique et apostolique. Selon ce qui est écrit dans le livre de la Génèse : Voici maintenant que ceci est l’os de mes os et la chair de ma chair (Gn 2, 28), l’Apôtre en parlait au sujet d’Adam et d’Ève ; après l’exposé de ces paroles, il ajoute : Ce mystère est grand ; je le dis par rapport au Christ et à l’Église (Éph 5, 32). Cependant que ces réalités de l’Église aient été cachées par la miséricorde de Dieu le Père, le Seigneur lui-même l’atteste dans l’Évangile, lorsqu’il dit : Père, je Te loue, Seigneur du ciel et de la terre, parce que Tu as caché cela aux sages et aux prudents, et l’a révélé aux petits. Ainsi, Père, tel a été devant Toi Ton bon plaisir (Mt 11, 25-26). Donc, par lui, ces mystères, qui sont réalisés en secret, ne sont plus cachés. À la vérité, pour nous, ils ne sont plus cachés, mais à cause des prudents de ce siècle ils ont été réalisés dans le secret.

30. D’abord, ils étaient dans le secret.

Que tous ces mystères de l’espérance de l’Église fussent d’abord réalisés dans le secret, l’Apôtre en témoigne : Vous pouvez vous rendre compte de l’intelligence que j’aie du mystère du Christ ; ce mystère qui ne fut pas connu des hommes des temps passés comme il vient d’être révélé à ses saints apôtres et prophètes dans l’Esprit : les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, bénéficiaires de la même promesse, dans le Christ (Éph 3, 4). Et, de nouveau : Selon l’économie de Dieu et de la charge qu’Il m’a confiée pour vous de réaliser chez vous l’avènement de la Parole de Dieu, ce mystère qui fut caché depuis les siècles et les générations, et qui maintenant vient d’être manifesté à ses saints ; Dieu ayant voulu leur faire connaître de quelle gloire est riche ce mystère chez les païens : c’est le Christ parmi vous ! L’espérance de la gloire ! (Col 1, 25-27). C’est pourquoi, c’est un mystère caché qui fut révélé : que les païens soient pour Dieu cohéritiers, associés au même corps, et participants à la même promesse en Christ. Encore caché, il le reste même pour ceux auxquels le Psalmiste veut montrer les richesses de gloire de ce mystère de Dieu pour les païens : le Christ parmi nous, espérance de la gloire.

31. Le Père les a révélés (ces mystères) jusqu’aux extrémités de la terre.

Ce mystère fut donc caché : il était celui du Christ parmi nous. Cela, le Père l’a révélé. En effet, il a dit à Pierre : Ce n’est pas la chair ni le sang qui te l’a révélé, mais mon Père qui est aux cieux (Mt 16, 17). Cependant, il est révélé comme étant le Christ parmi nous, dans les pauvres d’esprit, dans les tourmentés en leur cœur, dans les humbles de la terre, dans ceux que le monde rejette comme déchets, dans ceux qui, au sein de l’Église, se trouvent dans une situation la plus basse ; le Christ parmi nous étant en effet, abaissé sous une extrême humiliation. C’est donc là le mystère caché qui a été révélé : le Christ parmi nous ! Le Seigneur le révèle non seulement par son Apôtre, mais encore dans ce même psaume où il parle ainsi : Mes os ne Te sont pas cachés ; Tu les as faits dans le secret ainsi que tout mon être, dans les profondeurs de la terre (v. 15c). Non pas dans les enfers - comme lorsque, plus haut, il traitait de la Passion -, mais dans les profondeurs de la terre, lorsqu’il annonçait au sujet des mystères révélés qu’ils l’avaient été dans le secret. Ce mystère du Christ parmi nous, il aura cependant été caché, à savoir que la substance même de mon être l’aura été dans les profondeurs de la terre, pour remplir les charges inhérentes à la bassesse de condition de tous.

32. Non encore formé, selon la puissance du mot grec, ne convient qu’à Dieu seul.

Ensuite, la parole du psaume va plus avant, selon une progression évangélique, lorsque le Psalmiste dit : Encore non formé, Tes yeux m’ont vu, et sur Ton Livre, ils étaient tous inscrits les jours que Tu ferais ; nul n’était absent (v. 16). Et pour que nous puissions tout comprendre selon la doctrine céleste, ce qui fait difficulté doit être démêlé par une interprétation appropriée. Ce que les traducteurs latins comprennent en rendant le terme grec par imperfectum, non encore formé (informe), correspond dans les manuscrits grecs au terme akatergaston (non achevé, non accompli parfaitement). Nous ne contesterons pas le choix des traducteurs ; je crains fort que nul autre mot eût pu être trouvé par eux. Cependant, ce terme-là (en grec, akatergaston) signifie « ce qui demeure sans intervention », inachevé, imparfait. Non encore formé cependant, pour nous cela s’applique à ce qui a été commencé et n’a pas été achevé. Mais si nous examinons avec soin, au sens profond, la portée de ce mot, il ne peut pas être dissocié de ce qu’est proprement le mot grec et être traduit diversement. Mais c’est à Dieu seul que ce terme correspond en propre en sorte qu’il soit et qu’il soit « non fait » ; car ce qui est n’implique pas qu’il « soit fait ». Mais « que cela soit » n’équivaut pas à « qu’il soit fait ». Et Celui qui est éternel demeure, et n’est pas fait. Donc, pour que l’intelligence du sens progresse, nous osons le dire « encore non formé », et les yeux du Psalmiste le voient comme une œuvre non totalement achevée de Dieu.

33. Non encore formé, en effet, Tes yeux m’ont vu.

Mais quels yeux, enfin ? Est-ce que ce ne serait pas ces yeux spirituels et divins par lesquels le seul Unique-Engendré voit Dieu le Père ? Mais ces yeux-là ne manquent pas aux jours inscrits dans le Livre. Et dans Ton Livre, ils étaient tous inscrits, mes jours, et pas un qui n’y manquât. Cette nature de l’Unique-Engendré ne sollicite pas un progrès dans l’immutabilité. Et quel progrès y aurait-t-il pour lui alors que tous ses yeux étaient inscrits et tous ses jours comptés, sans qu’aucun ne manquât ? Tout cela est outrageant et relève d’une impudente pensée.

34. Les yeux du corps du Christ, ce sont les apôtres et les prêtres (ou les évêques). Contre eux se dressent ceux qui s’adonnent aux affaires du siècle.

De même que les os, par lesquels est désigné le corps de l’Église, os qui constituent un mystère mais ne sont pas cachés, ainsi ses yeux (dit le Psalmiste) ont vu ce qui est non encore formé en Dieu. Cependant, l’os se réfère à l’Église qui est le corps du Christ ; nous l’avons rappelé plus haut. Dans le corps, les yeux tiennent la première place pour ce qui est du devoir et de la vertu : personne n’en doutera. Que les yeux soient des membres remarquables et éminents en qui sont désignés les apôtres, cela ne fait pas de doute. Par eux, la lumière de l’Église et les divins mystères de l’œuvre salutaire sont manifestés. Cela le Seigneur le montre à l’évidence dans les Évangiles. En effet, lorsqu’il appelle les apôtres sel de la terre, lumière du monde, lumière posée sur le candélabre dans la Maison - à titre d’exemples-, il rend manifestes les œuvres de leur foi. De nouveau, les appelant des trésors terrestres et corruptibles ainsi que des profits du siècle, à être les yeux du corps, il leur a dit : La lampe de ton corps c’est ton œil ; si ton œil est simple, tout ton corps sera dans la lumière ; mais si ton œil est mauvais, ton corps tout entier sera plongé dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, que de ténèbres il y aura ! (Mt 6, 22-23).
Ce passage est à prendre par-delà le sens corporel et doit être entendu au sens spirituel. C’est pourquoi, les Apôtres qui sont de l’Église, à savoir les yeux du corps du Christ, reçoivent l’ordre d’être lumineux et simples, par un corps d’où émane la lumière, persévérant dans un agir de simplicité. Mais s’ils deviennent mauvais, par tout le corps ils deviendront nécessairement ténèbre. Aucune espérance résiduelle de lumière dans des ténèbres, si la lumière même se trouve plongée dans les ténèbres. De cela il ressort que c’est la cause d’un très grand péril que des prêtres (ou des évêques) qui sont les yeux de l’Église, se préoccupent de satisfaire les appétits de jouissance de leur commensaux en s’adonnant aux affaires du siècle, aux profits monétaires et à l’accroissement de biens familiaux. En effet, ils sont la lumière de l’Église, c’est-à-dire les yeux du corps. Et si la lumière même s’enténébrait dans la nuit de l’avarice et l’excès de jouissance des biens de ce monde, c’est au corps - à l’Église - de par sa nature, que ces ténèbres seraient transmises, et combien plus de ténèbres ne seraient-elles pas transplantées par cet exemple de lumière enténébrée ? Ces yeux-là donc verront « l’inachèvement » de Dieu ; mais si nous avons parlé de l’ « inachèvement » d’un Dieu, c’est à entendre d’un Dieu « qui ne soit pas fait » et qui demeure ; un Dieu en qui, pourtant, l’Éternité de la divinité se fait entrevoir comme « inachevée ».

35. Les Apôtres ont vu le Père dans le Fils. Non par une contemplation selon la nature, mais par une contemplation des œuvres.

Mais c’est on ne peut plus audacieux que d’affirmer un commencement de vision de l’éternité de Dieu le Père par les Apôtres ; oui, très grande audace, alors qu’il est dit que Dieu, personne ne l’a jamais vu, si ce n’est le Fils Unique Engendré qui est dans le sein du Père (Jn 1, 18). Cependant, nous ne disons rien qui soit nôtre, rien de présomptueux que nous proclamions ; qu’il le dise lui-même celui qui a dit : Qui me voit, voit le Père (Jn 14, 9) ; non qu’il veuille signifier qu’il soit lui-même le Père. En effet, interrogé par Philippe lui demandant de lui montrer le Père, il ne répondit pas : ’Moi, je suis le Père’, mais Qui me voit, voit le Père. Par la puissance de la nature commune, il répondit au sujet de Celui qui était cherché, que le Père se faisait voir en son être même, à lui. Et il ajoute ceci de très éclairant : Pourquoi dis-tu ’Montre-nous le Père ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; mais le Père qui demeure en moi, accomplit lui-même ses propres œuvres. Croyez-moi, je suis dans le Père et le Père est en moi. Du moins, croyez à cause des œuvres (Jn 14, 9 ss). Il démontre ici qu’il ne se situe pas là comme celui qui comprend le Père, ni comme celui qui se met à sa recherche, ni comme celui qui, Unique-engendré, le scrute par le moyen de la puissance efficiente des œuvres du Père. En effet, il demeure en Lui ; car il est engendré de Lui ; il n’y a pas en lui la nature étrangère d’une création nouvelle ; il est Fils par la puissance, il est Fils par la divinité, il est Fils par la substance, il est Fils par la génération. Les œuvres en témoignent, les puissances (célestes) en parlent ; le Père est dans le Fils par une lignée de nature et par la substance d’une origine légitime ; il est Fils dans le Père. Cette noblesse née de l’Inengendré ne contredit pas le fait que, tous deux ensemble, ils soient un. Le Père est vu dans le Fils ; et il est vu non pas par une contemplation de sa nature qui reste pour nous invisible, mais par la considération émerveillée des œuvres opérées. En effet, les œuvres du Fils sont les œuvres du Père, non qu’elles doivent être effectuées par un Fils impuissant (imbecillus), ni parce qu’il serait d’une puissance de nature divergente de celle du Père. Mais cela se réalise par un Fils efficient, bien que ce qu’il effectue vienne de Celui dont lui-même est engendré. Et c’est pourquoi, du fait que le Fils est contemplé dans la grandeur des œuvres réalisées, le Père aussi est vu dans le Fils.

36. Le Livre de Dieu est sa mémoire éternelle. Et dans ce Livre de Dieu n’est conservé que ce qui est inscrit dans le Livre des vivants.

Donc, pour ces yeux qui perçoivent l’éternité de la puissance paternelle dans le Fils, c’est-à-dire - et cela est annoncé par les apôtres -, pour qu’ils soient inscrits dans le Livre de Dieu, pour qu’ils demeurent, bien entendu, dans la mémoire éternelle, le Seigneur a formulé pour eux, dans les Évangiles, cette prière : Père, j’ai manifesté ton nom aux hommes que Tu m’as donnés de ce siècle ; ils étaient à Toi, et Tu me les as donnés, et ils ont gardé Ta Parole. Maintenant, ils ont connu que tout ce que Tu m’as donné, je le leur ai donné ; et ceux-ci l’ont reçu, et ils ont su vraiment que je suis venu de Toi, et ils ont cru que Tu m’as envoyé. Je prie pour eux ; je ne pris pas pour le siècle, mais pour ceux que Tu m’as donnés (Jn 17, 6 ss). Il prie donc pour eux afin qu’ils soient inscrits dans le Livre de Dieu.

37. Aux jours inscrits dans le Livre de Dieu correspond le jour perpétuel et sans nuit.

Mais il convient d’examiner de quel type de progrès il s’agit, qui sont inscrits dans le Livre de Dieu. Sans doute, ceux-ci sont comblés de jours, sans qu’aucun ne manquât. En quelques manuscrits, nous lisons : Au jour, ils ont été formés. Il n’y a pas grande différence entre « être comblé » et « être achevé » (« complètement formé »). En effet, nous sommes formés pour devenir conformes à la gloire du corps de Dieu [6]. C’est la parole même de l’Apôtre : Petits enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous (Ga 4, 19). Mais d’autre part, nous sommes comblés selon ce que dit le Prophète : Nous sommes comblés de l’abondance des biens de Ta Maison (Ps 64, 5). C’est pourquoi, ils ont été comblés de jour, c’est-à-dire par la vraie lumière ; (en effet, le Christ est la lumière (Jn 1, 9) : il était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde (ibid. )) non plus désormais détenus dans la nuit de l’ignorance, non plus rendus aveugles par les ténèbres du siècle, mais illuminés par la lumière de la vérité et comblés de jour. Cependant ce qui est comblé ce n’est rien d’autre que ce qu’il reçoit de Celui qui est rempli. En effet, la nuit ne pénètre pas en celui qui est comblé de jour, selon ce que dit l’Apôtre : Quel rapport de participation entre la lumière et les ténèbres ? (2 Co 6, 14). Et l’Esprit du Christ ne se porte pas vers la demeure de l’esprit du monde, comme il est écrit : Car vous n’avez pas reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu (1 Co 2, 12) ; Et celui qui est mort au monde ne vit plus pour lui ; comme dit encore l’Apôtre : Je vis, mais désormais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20). Celui qui est comblé de jour, possède en lui ce seul jour ; c’est pourquoi le Psalmiste dit : Ils seront comblés de jour, et pas un ne manquera. Pas un ne sera sans jour, ce jour dont ils seront comblés, et qui ne sera ni l’embrasement de la richesse, ni l’aiguillon des voluptés, ni l’ardeur de l’ambition, ni la méchanceté des haineux, ni la pique de l’envie, ni la fureur des clameurs, ni la folie de l’orgueil, rien de ce qui constitue la panoplie et la puissance du diable, mais la lumière véritable, le seul jour dont ils soient remplis. Ainsi désarmées, toutes les autres réalités sont devenues caduques ; et ils en rendent un témoignage pleinement digne ceux-là qui sont comblés de ce seul jour.

38. Nimis (à l’excès), c’est-à-dire ualde (extrêmement). Les amis de Dieu, Abraham et Moïse sont, en termes appropriés, les disciples du Christ. La souveraineté leur appartient.

Le Psaume se poursuit ainsi : Pour moi, ô Dieu, Tes amis ont beaucoup de prix ; leur souveraineté a été extrêmement affermie. Je les compterai, et ils seront plus nombreux que le sable (v. 17). Comment de telles paroles pourraient-elles être attribuées à un homme du commun pour qu’il puisse dénombrer ceux qui se sont multipliés comme les grains de sable ? Il convient de les attribuer à celui-là seul auquel appartient, sans recensement ni calcul, la connaissance de la multiplicité des nombres. Néanmoins, ses amis sont extrêmement honorés, extrêmement (nimis), comme il est dit, ce qui ne doit pas être compris selon la coutume d’interprétation des latins. En effet, extrêmement (nimis), pour nous, a l’habitude de signifier ce qui excède inutilement la mesure appropriée ; mais, pour les grecs, ils rendent par lian ce que nous traduisons nimis. Dans ce terme lian, se trouve davantage contenu le sens de ualde (beaucoup, très grand) que de nimis (extrêmement).
Donc, ses amis sont extrêmement honorés. À la vérité, nous reconnaissons qu’Abraham fut un ami pour Dieu ainsi que Moïse : la Loi en porte le témoignage écrit. Il est vrai que les Évangiles annoncent enfin que plus nombreux encore ont été les amis de Dieu, le Seigneur le signifiant quand il dit : Je ne vous appelle plus maintenant ’serviteurs’, car le serviteur ignore ce que veut faire son maître ; mais je vous appelle ’amis’, car vous m’avez assisté en toutes mes épreuves (Jn 15, 15). Ceux-là donc qu’il appelle maintenant ses ’amis’ - comme nous l’indiquions plus haut -, lui ont été donnés par le Père et lui appartiennent, confesse-t-il, en conformité avec ce qu’il dit : Et tout ce qui est à Toi est à moi, et tout ce qui est à moi est à Toi (Jn 17, 10). Ceux-là, ils les dit ’amis’ du Père. Ils sont non seulement honorés, mais encore leur souveraineté a été solidement affermie ; c’est à partir d’eux que l’Église a commencé, c’est à eux que furent remis les principes fondamentaux, pour constituer ensemble de solides bases de départ.

39. Le nombre des élus est déterminé. Ce nombre, plus grand que les grains de sable, se rapporte aux anges.

Que les peuples doivent être référés à l’Église, ce qui est ajouté ensuite le fera comprendre : Je les compterai ; et ils seront plus nombreux que les grains de sable (v. 17c). Pourquoi leur nombre serait-il indéterminé, alors qu’ils sont inscrits dans le Livre de Dieu ? Donc, nulle difficulté sur cette question du nombre des élus dont la réalité se trouve conservée par écrit. Mais quelques-uns ont estimé que ce qui est dit par l’expression : ils seront plus nombreux que les grains de sable, ne se réfèrerait pas tant aux hommes - et cela est bien dit d’Abraham : ta descendance sera comme les grains de sable de la mer ; elle multipliera au-delà du nombre des grains de sable -, qu’à la multitude des anges qui accèdent eux aussi au nombre des amis de Dieu. En effet, à nulle autre catégorie d’êtres ne peut convenir de se joindre à Abraham comme le nombre des grains de sable de la mer et au-delà, si ce n’est l’abondance des anges jointe à la multitude dénombrée des hommes. Nous ne nous opposons pas au sens que chacun pourra discerner. Cependant, si notre thème interprétatif est conforme au don de la grâce spirituelle, nous en traiterons sans outrager qui que ce soit.

40. D’un signe, le Psalmiste indique que les Gentils croiront et que les Juifs s’écarteront (de la foi).

Dans le ivre de la Genèse, nous relevons deux promesses faites à Abraham ; une avant l’engendrement d’Ismaël, Dieu disant à Abraham : Toute cette terre que tu vois, je te la donnerai, à toi et à ta descendance à jamais, et je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les grains de sable de la mer. Si quelqu’un peut dénombrer les grains de sable de la mer, eh bien il dénombrera alors ta descendance (Gn 13, 15-16). Isaac étant né, et comme il considéra qu’il devait l’offrir en oblation, une nouvelle promesse lui fut adressée ensuite : Te bénissant, je te bénirai, et multipliant ta descendance, je la multiplierai autant que les étoiles du ciel et les grains de sable de la mer (Gn 22, 17). Et si, selon l’Apôtre, ces deux Testaments sont conclus, l’un selon Ismaël, engendrant pour la servitude, l’autre selon Isaac, pour le liberté de notre mère la Jérusalem qui est dans les cieux, c’est pour instruire : il est nécessaire qu’il y ait deux semences, leur multiplication féconde étant annoncée par le nombre des étoiles et celui des grains de sable de la mer. Qui en effet mettrait en doute que dans l’Église, déployée en nombreuses communautés à travers le monde entier, la multiplication du peuple de Judée est surpassée en se réalisant en surabondance dans le Christ. Et c’est pourquoi, ceux qui appartiennent au Christ seront multipliés plus que le sable, car ceux-ci seront plus abondants que ceux qui, sortis du peuple impie de la loi terrestre et desséchée, sont désignés par le sable.

41. La future résurrection du Christ est annoncée comme étant déjà réalisée.

Le Psalmiste poursuit : Je me suis éveillé, et je suis encore avec Toi. Je me suis éveillé ; cela se rapporte à la gloire de la résurrection. Mais, selon la prescience de Dieu, il parle de ce qui est futur comme d’un événement qui a déjà eu lieu ; car, pour Dieu, à cause de sa connaissance et de sa puissance, les événements qui se réaliseront dans le futur se sont déjà réalisés, de sorte que, même pour nous-mêmes, nous estimons réalisés les événements du futur, en ayant en leur accomplissement une parfaite confiance. Quant à l’expression : Et je suis encore avec Toi, elle signifie que ce n’est pas encore l’heure pour ressusciter, puisque ce n’est pas encore le temps de la Passion, et que le Christ se reconnaît encore avec Dieu. Lui-même dit en effet : Je suis sorti de Dieu et je suis venu (Jn 16, 28). Donc, je suis encore avec Toi ; car ce n’est pas encore le temps pour que je vienne à Toi ; c’est le temps pour moi de venir dans le monde afin d’accomplir les prophéties.

42. Celui que le Christ tue, c’est pour le vivifier.

Mais voici ce qu’il dit ensuite : Dieu, si tu tuais le pécheur (v. 19a). Pourquoi celui qui vient sauver ce qui aurait péri et racheter le pécheur, est prié de le tuer ? Loin de nous de penser qu’il veuille tuer. Cependant, le pécheur est tué lorsqu’il est mort au monde, lorsqu’il meurt avec le Christ pour vivre dans le Christ. Le bienheureux Apôtre dit : Chaque jour, je meurs (1 Co 15, 31) ; et encore : Je suis mort à la Loi pour vivre du Christ (Ga 2, 19). Nous, nous mourons ainsi : quand en nous, par la foi, les péchés mis à mort sont effectivement morts. Nous osons même dire comment Dieu tue les pécheurs en empruntant ce qui est dit : Mortifiez donc vos membres sur cette terre : fornication, impudicité, désirs charnels entretenus, concupiscence et avarice (Col 3, 5). C’est ainsi que le pécheur est tué : quand l’engendrement à la vie spirituelle est ravivé par la mort de tous les vices et des péchés.

43. Le Psalmiste reconnaît davantage la valeur des efforts pour atteindre le but que celle des querelles de mots.

Fait suite : Hommes de sang, éloignez-vous de moi, car vous êtes querelleurs en votre pensée (v. 19bc). C’est par vanité qu’ils s’emparent de Tes cités, Seigneur ! (cf. v. 20). En ignorant la puissance du vocable, la traduction latine introduit une grande obscurité en ne discernant pas la particularité propre d’une parole ambivalente. Ce qui, en effet, est écrit pour nous (latins) : Car vous êtes querelleurs en votre pensée, l’est, pour les Grecs, de cette manière : oti èreis eis dialogismon, et ce terme èreis (vous êtes querelleurs) n’est pas clairement déterminant quant au sens à donner à ce mot, de sorte que, ou bien il est compris comme dicis (querelles), ou bien comme contentio (effort pour l’emporter) ; ce terme grec renferme les deux acceptions. Mais ceux qui se reportent au terme hébreu, ne retiennent pas dicis mais contentiones en cohérence avec la traduction du terme hébreu par èreis. Ce sage discernement a montré que c’était là une option conforme à la raison et à l’intelligence.

44. Hommes de sang, ceux dont la doctrine est flatteuse et mensongère.

Je pense à la parole d’Ézéchiel : Fils d’homme, je t’établis guetteur pour la Maison d’Israël ; tu entendras une parole de ma bouche, et tu les avertiras de ma part ; si tu ne tranches pas et ne parles pas à celui qui doit être repris pour sa mauvaise conduite afin qu’il vive, celui-ci mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang (Éz 3, 17). Et je trouve un autre homme de sang, dont il est parlé au Ps 5, 8 : L’homme de sang et de ruse, Dieu le déteste. Donc, les hommes de sang, ce sont ceux dont la doctrine est flatteuse et l’enseignement mensonger.

45. Les hérétiques, voilà les hommes de sang.

La doctrine de mensonge est celle des hérétiques ; doctrine qui, sous le nom de Dieu, est blasphème, qui, sous le nom de religion, est impie, et qui, sous une forme de prétendue vérité, est mensonge. La seule recherche de la contention mobilise leur âme et leur pensée. Ils ne travaillent en rien pour le salut des hommes, en rien pour l’acquisition du salut ; ils ne pensent à rien de pacifique, de sorte que toute leur entreprise soit investie dans les querelles et méditent de donner la bastonnade. Ces hérétiques font périr les âmes malheureuses, et se rassemblent en vain, pour eux-mêmes, dans les églises : « cités de Dieu » que, selon la coutume prophétique et évangélique, l’autorité très grande (du Magistère) appelle ainsi fréquemment.
C’est bien cela que signifient ces mots : Hommes de sang, allez-vous en loin de moi, car c’est pour la vanité que, querelleurs dans vos pensées, vous vous emparerez de leurs « cités » (v. 20). Ce sont des hommes de sang, à cause de l’état d’accusation dans lequel ils maintiennent les âmes perdues ; ils leur prescrivent de s’incliner (dans la pénitence) parce qu’ils sont en opposition zélée dans leur pensée. Ceux-ci s’emparent en vain des « cités de Dieu », rendant l’union des Églises infructueuse à cause des déchirures provoquées par les ruptures schismatiques.

46. La haine envers les hommes pieux.

Mais avec sagesse, le Psalmiste montre sa disposition d’âme envers eux - elle est paix, justice et vérité -, en disant : N’ai-je pas haï, Seigneur, ceux qui Te haïssaient, et ne me suis-je pas consumé de zèle à cause de Tes ennemis ? Je les ai haïs d’une haine parfaite ; pour moi, ils sont devenus mes ennemis (vv. 21-22). Il s’agit d’une haine religieuse chaque fois qu’en nous, par la haine, nous sommes portés à haïr qui hait Dieu. À la vérité, nous sommes tenus à aimer nos ennemis (cf. Mt 5, 44) ; mais, nos ennemis, pas ceux de Dieu. En effet, selon Dieu, c’est un acte de piété que d’avoir haï son père et sa mère, son conjoint, ses enfants et ses frères (cf. Lc 14, 26). Donc, le Psalmiste hait ceux qui haïssent Dieu, et se consume de zèle par la haine envers les ennemis de Dieu ; il hait d’une haine parfaite ; les ennemis de Dieu sont devenus ses propres ennemis. En effet, le Fils n’est pas opposé à son Père, de telle sorte qu’on ne puisse se faire ennemi de l’un des deux, sans être ennemi de l’un et de l’autre.

47. Ces paroles sont celles du Christ.

Ensuite, le Psalmiste conclut par un gage de confiance en sa liberté. De même que, par sa prescience, il avait fait mémoire des merveilleuses actions de Dieu, maintenant il va montrer, pour que nous comprenions avec quel sens du devoir nous devons remplir nos fonctions dans le temps, il a dit aux vv. 23-24 : Éprouve-moi, ô Dieu, et connais mon cœur ; interroge-moi et connais mes sentiers. Vois s’il y a en moi un chemin d’iniquité, et conduis-moi sur le chemin d’éternité.
Il n’y a pas de confiance en l’humaine nature qui ne se veuille être éprouvée, qui ne demande que son cœur soit connu, qui n’attende que ses chemins soient connus, qui n’appréhende d’être inspectée pour savoir s’il y a un chemin d’impiété en elle-même, et que, par cette connaissance, elle soit conduite sur le chemin d’éternité.
Cette voix ne peut être que celle de celui qui a dit : Voici qu’il vient le Prince de ce monde ; il n’a aucune prise sur moi (Jn 14, 30). Seul, en effet, est sans péché Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.

Traduction d’après l’édition de J. P. Migne, PL 9, 561 D-583 D

[1C’est-à-dire 1000 pas

[2Le plus grand nombre des hérétiques réfèrent ces paroles, nous sommes un, au seul accord des volontés - le Livre VIII du De Trinitate tout entier leur répond).

[3cf. De Trin. VIII, 5ss.

[4Cf. Tract. in Ps. LIV, 7.

[5Tabitha

[6Cf. De Trin. XI, 36.