Mardi 19 février 2008 — Dernier ajout lundi 3 mai 2010

Les Pères apostoliques (III) : Polycarpe de Smyrne (logo)Les Pères apostoliques (III) : Polycarpe de Smyrne

Cours de patrologie de soeur Gabriel Peters o.s.b., chapitre 2

Vous trouverez ici le chapitre sur saint Polycarpe de Smyrne publié dans le manuel de patrologie de Soeur Gabriel Peters. Les Pères apostoliques sont ceux qui sont réputés avoir connu les apôtres.

I. Sources à consulter

II. Vie de Polycarpe

III. La lettre Aux Philippiens

- 1. État du texte
- 2. Occasion et date de la lettre
- 3. Style de la lettre
- 4. Aperçu de la lettre

IV. Le récit du martyre de Polycarpe

- 1. Genre littéraire
- 2. Sources du texte
- 3. Auteur de la lettre
- 4. Date de la lettre
- 5. Aperçu sur la lettre

Conclusion : Physionomie morale de Polycarpe




  • Il y a quatre-vingt-six ans que je sers le Christ et il ne m’a jamais fait aucun mal. Comment pourrais-je blasphémer mon Roi et mon Sauveur ?
    Martyre de Polycarpe, 9.
  • Seigneur, Dieu tout-puissant, Père de Jésus-Christ, ton enfant bien-aimé et béni, qui nous a appris à te connaître, Dieu des Anges, des Puissances et de toute la création, Dieu de toute la famille des justes qui vivent en ta présence, je te bénis pour m’avoir jugé digne de ce jour et de cette heure, digne d’être compté au nombre de tes martyrs, et d’avoir part avec eux au calice de ton Christ, pour ressusciter à la vie éternelle de l’âme et du corps dans l’incorruptibilité de l’Esprit Saint !… Pour cette grâce et pour toutes choses, je te loue, je te bénis, je te glorifie par l’éternel grand-prêtre du ciel, Jésus-Christ, ton enfant bien-aimé. Par lui, gloire soit à Toi, avec Lui et le Saint-Esprit, maintenant et dam les siècles à venir. Amen.
    Martyre de Polycarpe, 14.





I. SOURCES À CONSULTER




Pour l’étude de saint Polycarpe de Smyrne (69-155 ?), auteur d’une lettre aux Philippiens, voici les sources dont nous disposons :

1. L’œuvre écrite de saint Polycarpe, soit la Lettre aux Philippiens

2. Trois lettres de saint Ignace d’Antioche, soit celles qu’il adresse aux Éphésiens, à saint Polycarpe et aux Smyrniotes.

3. La lettre appelée communément Martyre de saint Polycarpe : lettre de l’Église de Smyrne à la communauté chrétienne de Philomelium « et à toutes les chrétientés du monde appartenant à l’Église catholique ». Cette lettre authentique et admirable est écrite moins d’un an après le martyre.

4. Dans l’œuvre de saint Irénée de Lyon (vers 180) qui fut, très jeune encore, disciple de saint Polycarpe : la lettre à Florinus (autre disciple de saint Polycarpe), la lettre au pape Victor (Adversus haereses III, 3, 4).

5. Eusèbe, Histoire ecclésiastique IV, 14 et 15.

6. Une vie de saint Polycarpe doit être rejetée : elle est entièrement légendaire et faussement attribuée au prêtre Pionius de Smyrne dont la dévotion à Polycarpe était connue et qui fut martyrisé sous l’empereur Dèce (250). Elle est écrite sans doute vers l’an 400. Elle demeure précieuse cependant car elle seule cite dans son entier la lettre connue sous le nom de Martyre de Polycarpe.



II. VIE DE POLYCARPE




En consultant les différentes sources que nous venons de citer nous pourrons retracer la vie de saint Polycarpe.

****Polycarpe est né de parents chrétiens vers l’an 69.

Voici comment on en arrive à cette double conjecture :

  • Il y a quatre-vingt-six ans que je sers le Christ !
    Martyre 9

Ainsi parle Polycarpe au matin même de son martyre. Or le martyre du bienheureux Polycarpe est daté :

  • Polycarpe souffrit le martyre le second jour du mois de Xanthice, sept jours avant les calendes de mars, le jour du grand sabbat, à la huitième heure. Il fut fait prisonnier par Hérode, sous le pontificat de Philippe de Tralles. Statius Quadratus était proconsul de la province d’Asie, et notre Seigneur Jésus-Christ régnait dans tous les siècles. À lui soient rendus gloire, honneur, majesté, royauté éternelle, de génération en génération. Amen.
    Martyre 21

D’après les calculs, cette date pourrait être, soit le 23 février 155, soit le 22 février 156 [1].

Sans doute, les « 86 ans de service » du martyr Polycarpe sont-ils ceux de sa vie, il serait donc né en 69 ou 70. D’autre part, on le pense, ces 86 ans sont comptés à partir du baptême, reçu dès le plus jeune âge. Par voie de conséquence, on suppose Polycarpe né de parents chrétiens.

Il fut le disciple de Jean et d’autres témoins du Seigneur
  • Je me souviens, écrit Irénée à Florinus, que quand j’étais encore enfant, dans l’Asie inférieure, où tu brillais alors par ton emploi à la cour [2], je t’ai vu près de Polycarpe, cherchant à acquérir son estime. Je me souviens mieux des choses d’alors que de ce qui est arrivé depuis, car ce que nous avons appris dans l’enfance croît dans l’âme, s’identifie avec elle : si bien que je pourrais dire l’endroit où le bienheureux Polycarpe s’asseyait pour causer, sa démarche, sa physionomie, sa façon de vivre, les traits de son corps, sa manière d’entretenir l’assistance, comment il racontait la familiarité qu’il avait eue avec Jean et les autres qui avaient vu le Seigneur. Et ce qu’il leur avait entendu dire sur le Seigneur et sur ses miracles et sur sa doctrine. Polycarpe le rapportait comme l’ayant reçu des témoins oculaires du Verbe de Vie, le tout conforme aux Écritures.
    Irénée, Lettre à Florinus, citée par Eusèbe, H.E. V, 20, 4-6.
  • Et Polycarpe ? Non seulement, il a été instruit par les Apôtres et a vécu avec beaucoup de ceux qui ont vu Notre-Seigneur, mais c’est encore par les Apôtres que dans l’Église de Smyrne en Asie, il a été constitué évêque. Nous-même l’avons vu dans notre premier âge (car il a vécu longtemps et était tout à fait vieux lorsqu’il est sorti de cette vie par un très glorieux et illustre martyre). Or il a toujours enseigné ce qu’il avait appris des Apôtres, cette doctrine que l’Église aussi transmet et qui est la seule vraie. Toutes les Églises qui sont en Asie l’attestent, et tous ceux qui jusqu’à ce jour ont succédé à Polycarpe. Un tel homme est un témoin de la vérité autrement sûr et digne de foi que Valentin, Marcion, et tous les autres qui pensent de travers.
    Irénée, Adv. haer. III, 34.
  • Anicet ne pouvait pas persuader Polycarpe de ne pas observer ce que, avec Jean, le disciple de Notre-Seigneur, et les autres Apôtres avec qui il avait vécu, il avait toujours observé…
    Irénée, Lettre au pape Victor, citée par Eusèbe, H.E. V, 24, 16.
Il fut établi évêque de Smyrne

Nous ignorons à quelle date Polycarpe fut institué évêque de Smyrne. Saint Irénée vient de nous dire : « C’est… par les Apôtres que dans l’Église de Smyrne en Asie, il a été constitué évêque » (Adv. haer. III, 3, 4). Ce qui est certain, c’est que Polycarpe est évêque et évêque monarchique lors du passage d’Ignace d’Antioche à Smyrne, donc aux environs de l’an 107. Le style paternel et un peu protecteur de la lettre d’Ignace nous a suggéré que Polycarpe était alors assez jeune encore (si l’hypothèse admise plus haut est juste, il aurait eu une quarantaine d’années).

Polycarpe n’est pas d’origine juive

Ce qui nous autorise à le supposer, c’est son ignorance de l’Ancien Testament. Lui-même l’avoue ingénument :

  • Je suis persuadé que vous êtes très versés dans les saintes Lettres qui ne renferment pas de secret pour vous. Moi, je ne puis en dire autant.
    Phil. 12, 1

Dans cet humble aveu, il n’y a nulle exagération, semble-t-il. Dans une lettre qui n’est qu’un tissu de citations, Polycarpe ne cite guère l’Ancien Testament.

Polycarpe reçut à Smyrne l’évêque Ignace d’Antioche marchant vers le supplice

Ignace nous dit son affection pour Polycarpe et loue sa piété :

  • C’est de cette ville (= Smyrne) que je vous écris, aimant Polycarpe comme je vous aime vous-même.
    Eph. 21, 1
  • Je rends hommage à ta piété solidement établie comme sur un roc inébranlable.
    A Polyc., 1
L’aversion profonde de Polycarpe pour l’hérésie est bien connue :

La piété de Polycarpe à laquelle Ignace rend hommage est basée sur sa foi solide, foi pour laquelle « ferme comme l’enclume sous le marteau » (A Polyc., 3), il sacrifiera sa vie. Aussi a-t-il l’hérésie en horreur :

  • Je puis témoigner en face de Dieu que si ce presbytre bienheureux et apostolique avait entendu quelque chose de semblable à ce que tu dis, Florinus [3], il aurait poussé des cris et se serait bouché les oreilles, en disant, selon qu’il était accoutumé : « O Dieu bon, pour quel temps m’as-tu réservé, pour que je supporte cela ? » Et il se serait enfui du lieu dans lequel, assis ou debout, il aurait entendu de telles paroles.
    Irénée, Lettre à Florinus, citée par Eusèbe, H.E. V, 20, 7.

Il se souvient en cela de l’exemple de Jean, son maître :

  • Certains ont entendu Polycarpe conter que Jean, le disciple du Seigneur, étant allé aux bains à Éphèse, aperçut Cérinthe à l’intérieur ; alors, sans se laver, il bondit hors de l’établissement : « Sauvons-nous, dit-il, de crainte que les bains ne s’écroulent puisque Cérinthe, l’ennemi de la vérité, est à l’intérieur ! »
    Irénée, Adv. haer. III, 3, 4
Polycarpe a écrit plusieurs lettres.

Irénée en témoigne :

  • Par les lettres qu’il envoyait, soit aux Églises voisines pour les affermir, soit à certains frères pour les avertir et les exhorter…
    Irénée, Lettre à Florinus, citée par Eusèbe, H.E. V, 20, 8
Une seule d’entre elles nous est conservée :

Il s’agit de la lettre aux Philippiens et Irénée lui-même ne mentionne expressément que cette lettre :

  • Il existe encore une importante lettre de Polycarpe adressée aux Philippiens, où tous ceux qui le désirent et qui ont leur salut à cœur peuvent apprendre en même temps et la frappe de sa foi et la prédication de la Vérité.
    Irénée, Adv. haer. III, 3, 4

Cette lettre est écrite - nous allons l’étudier - peu après le passage d’Ignace à Smyrne.

Vers 154, Polycarpe rencontra à Rome le pape Anicet

 [4].

Sans doute est-ce une quarantaine d’années après la rédaction de la lettre aux Philippiens que se place le voyage à Rome :

  • Le bienheureux Polycarpe ayant fait un séjour à Rome sous Anicet, ils eurent l’un avec l’autre d’autres divergences sans importance, mais ils firent aussitôt la paix, et sur ce chapitre ils ne se disputèrent pas entre eux. En effet, Anicet ne pouvait persuader Polycarpe de ne pas observer ce que, avec Jean, le disciple de Notre-Seigneur, et les autres apôtres avec qui il avait vécu, il avait toujours observé ; et Polycarpe de son côté ne persuada pas Anicet de garder l’observance ; car il disait qu’il fallait retenir la coutume des presbytres antérieurs à lui. Et les autres choses étant ainsi, ils communièrent l’un avec l’autre, et à l’église, Anicet céda l’Eucharistie à Polycarpe, évidemment par déférence ; ils se séparèrent l’un de l’autre dans la paix ; et dans toute l’Église on avait la paix, qu’on observât ou non le quatorzième jour.
    Irénée, Lettre au pape Victor, citée par Eusèbe, H.E. V, 24, 16-17.
Il s’oppose avec force à Marcion qui l’abordait :
  • Et Polycarpe lui-même, à Marcion qui s’avançait un jour vers lui en disant : « Reconnais-moi » : « Je reconnais, dit-il, le premier-né de Satan ».
    Irénée, Adv. haer. III, 3, 4

On pense communément que cette rencontre se fit à Rome [5]

Il est certain que Polycarpe eut une activité apostolique très intense :

Gardien jaloux de la foi, Polycarpe convertit de nombreux hérétiques :

  • Au cours d’un voyage à Rome sous Anicet, Polycarpe convertit à l’Église de Dieu beaucoup des hérétiques dont il vient d’être question, proclamant qu’il n’avait reçu des Apôtres qu’une seule et unique vérité, celle-là même qui est transmise par l’Église.
    Irénée, Adv. haer. III, 3, 4

A l’heure de son martyre, la foule en témoignera « en vociférant » :

  • Le voilà, le docteur de l’Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux, qui par son enseignement empêche tant de gens de leur sacrifier, de les adorer.
    Martyre, 12
Polycarpe subit le martyre

lors d’une persécution qui éclata à Smyrne, sous le proconsulat de Statius Quadratus. Les Actes nous donneront tous les détails de ce martyre : l’évêque de Smyrne fut brûlé vif ; instruit par une vision, il en avait fait la prophétie. Mais le feu ne consumant pas le corps, d’un coup de poignard, on acheva le vieillard. Selon la coutume païenne, la dépouille fut ensuite brûlée. Les chrétiens de Smyrne en recueillirent les ossements.



III. LA LETTRE AUX PHILIPPIENS




1. État du texte

L’épître aux Philippiens compte quatorze chapitres. Eusèbe cite dans leur texte grec les chapitres 9 à 13 : il les avait donc encore au IVe siècle sous les yeux. Quant à nous, nous ne pouvons plus nous référer, pour posséder le texte complet, qu’à une assez médiocre version latine.

Neuf manuscrits grecs [6] existent cependant, mais incomplets. Tous doivent dépendre d’une source unique, car ils présentent la même étrange anomalie : au ch. 9 se soude immédiatement, comme au milieu d’une phrase, la deuxième partie de la lettre dite de Barnabé. Le copiste n’aura pas remarqué la disparition de plusieurs feuillets dans son modèle.

2. Occasion et date de la lettre

Les chapitres 1, 3, 9 et 13 de la lettre aux Philippiens nous en indiquent l’occasion et la date.

Occasion : pour répondre à une demande des Philippiens, Polycarpe leur envoie les lettres d’Ignace d’Antioche. S’il joint une exhortation à sa lettre, c’est parce que les Philippiens en ont exprimé le désir :

  • Les épîtres d’Ignace, tant celles qu’il nous a adressées que d’autres que nous possédons de lui, nous vous les envoyons toutes, selon votre demande, elles sont jointes à la présente lettre.
    13
  • Frères, ce n’est pas de mon propre mouvement que je vous écris ainsi sur la justice, c’est parce que vous m’y avez invité.
    3

Date : la lettre est écrite peu après le passage d’Ignace suivi de sa mort [7]. Polycarpe n’a pu encore envoyer en Syrie un délégué comme l’évêque d’Antioche le lui avait instamment demandé, il se propose d’ailleurs d’y aller lui-même s’il le peut. Il demande qu’on lui communique des nouvelles sûres d’Ignace et de ses compagnons. On peut donc dater la lettre de l’an 107.

  • J’ai pris en Notre-Seigneur Jésus-Christ une grande part à la joie que vous avez eue d’accueillir les images de la vraie charité et d’escorter, ainsi qu’il vous appartenait, les captifs chargés de ces fers vénérables qui sont les diadèmes des véritables élus de Dieu et de Notre-Seigneur.
    1

Montrez cette indéfectible patience que vous avez contemplée de vos propres yeux, non seulement dans les bienheureux Ignace, Zozime et Rufus, mais aussi en d’autres qui étaient de chez vous, en Paul lui-même et dans les autres apôtres, bien persuadés que ces hommes n’ont pas couru en vain mais dans la foi et la justice et que maintenant fis occupent auprès du Seigneur dont ils ont partagé les souffrances, la place qui leur est due. Car ce n’est pas le siècle présent qu’ils ont aimé mais celui qui est mort pour nous et que Dieu a ressuscité à cause de nous.

9

Vous m’avez écrit, vous et Ignace, de confier aussi votre lettre à celui qui éventuellement se rendra en Syrie. Je le ferai si je trouve une occasion favorable, soit moi-même, soit celui que j’enverrai pour vous représenter avec moi. Nous vous envoyons les lettres d’Ignace, comme vous nous l’avez demandé, celles qu’il nous a adressées et toutes les autres que nous avons chez nous. Elles sont jointes à la présente lettre et vous pourrez en tirer grand profit, car elles renferment foi, patience et toute édification en Notre-Seigneur. Faites-nous savoir ce que vous aurez appris de sûr au sujet d’Ignace et de ses compagnons.

13
3. Style de la lettre

La lettre de saint Polycarpe appartient au genre parénétique elle se compose d’une suite d’exhortations sur la fidélité à la vraie foi et à la pratique de la vie chrétienne.

Elle se distingue par sa forme sans apprêt. Toutes les pensées et presque toutes les paroles de Polycarpe sont empruntées à d’autres auteurs qu’il s’est entièrement assimilés. On compte une quarantaine d’emprunts à saint Clément de Rome. Les citations de la première épître de saint Pierre abondent, comme le remarquait Eusèbe :

  • … Polycarpe, dans sa lettre aux Philippiens dont on vient de parler et qui est conservée jusqu’à présent, se sert de témoignages tirés de la première épître de Pierre.
    Eusèbe, H.E. IV, 14, 9

Les emprunts aux épîtres de saint Paul sont nombreux et c’est surtout l’épître aux Philippiens - on le comprend - qui fournit à Polycarpe ses citations. Enfin, on peut compter sept citations de saint Jean.

L’ensemble, très simple, manque d’originalité. La puissance doctrinale de la lettre est réelle, mais elle n’est pas due à la pensée personnelle de Polycarpe.

4. Aperçu de la lettre

La lettre comprend, nous l’avons dit, 14 petits chapitres. Il est facile de faire le plan de la première partie, ch. 1 à 6.

  • Conseils aux fidèles (ch. 1 à 5).
  • Conseils aux diacres (ch. 5, 1-3) aux jeunes gens et aux vierges (ch. 5, 3).
  • Conseils aux presbytres (ch. 6).

La deuxième partie (ch. 7 à 13) est une suite de conseils divers adressés à toute la communauté, mais il faut y relever deux chapitres plus circonstanciés, les ch. 7 et 11 : le chapitre 7 est une mise en garde contre le docétisme [8] ; le chapitre 11 fait allusion à un scandale de l’Église de Philippes, celui du presbytre Valens et de sa femme, coupables « d’amour de l’argent ».

Enfin, la conclusion - ch. 13 et 14 -, sert de billet d’envoi des lettres d’Ignace [9].

Voyons la lettre d’un peu plus près :

Dans les conseils aux fidèles, on doit remarquer l’insistance avec laquelle Polycarpe parle de la foi : la solide racine de leur foi porte des fruits (1, 2), qu’ils relisent la lettre du « bienheureux et glorieux Paul » pour les affermir dans la foi qu’ils ont reçue (3) car cette foi est notre « mère à tous » (cf. Ga 4, 26) (ch. 3).

Les diacres sont diacres (serviteurs) de Dieu et du Christ et non des hommes (5, 2) ; qu’ils marchent dans la voie de la vérité tracée par le Seigneur qui s’est fait le diacre (serviteur) de tous (5, 2).

Les jeunes gens doivent mettre un frein à leurs moindres mauvais désirs, s’affranchir de toutes les passions de ce monde, car toute passion combat contre l’esprit (5, 3).

L’évêque Polycarpe et ses presbytres (voir la suscription) s’adressent alors aux presbytres de l’Église de Philippes. On a remarqué que l’évêque de Philippes n’est nulle part mentionné.
Y avait-il à Philippes un évêque ? Si les lettres d’Ignace d’Antioche attestent l’existence d’un épiscopat monarchique, elles ne prouvent pas, pour autant, que cet état de choses, normal alors, ait été déjà généralisé. Quoi qu’il en soit, l’évêque de Smyrne parle conjointement avec son collège presbytéral :

  • (Les jeunes gens doivent) se soumettre aux presbytres et aux diacres, comme à Dieu et au Christ.
    5, 3

Les presbytres sont exhortés à la bienveillance :

  • Qu’ils ne croient pas facilement au mal, qu’ils ne soient pas durs dans leurs jugements, se rappelant que nous avons tous contracté la dette du péché.
    6, 1

Le chapitre 7 - cri d’alarme contre l’hérésie -, est important. L’erreur dénoncée est bien la même que celle contre laquelle combattait Ignace d’Antioche ; de part et d’autre, nous avons un écho direct de l’enseignement de saint Jean contre le docétisme.

  • Quiconque refuse en effet de reconnaître que Jésus-Christ est venu en chair, est un antéchrist (1 Jn 4, 2, 3 et 2 Jn 7). Celui qui ne confesse pas le témoignage de la croix est du diable. Celui qui infléchit les paroles du Seigneur selon ses propres désirs en niant la résurrection et le jugement est le premier-né de Satan [10].
    7

Ce qui est recommandé par-dessus tout - et ceci est capital -, c’est la fidélité à la tradition :

  • Disons donc adieu aux vanités de la foule et aux fausses doctrines, revenons à l’enseignement qui nous a été transmis dès le commencement [11].
    7, 2

Nous citons ci-après Mgr Batiffol afin de souligner l’importance de cette recommandation qui est constante dès les débuts du christianisme : « La méthode de foi que Polycarpe esquisse, dès avant l’an 120, c’est la soumission des fidèles aux presbytres en chaque Église, c’est la fidélité à l’enseignement donné dès le commencement par les apôtres qui ont évangélisé les Églises [12]« .

Au chapitre 8, Polycarpe recommande l’imitation du Christ dans sa patience, le passage est bien émouvant si on pense au martyre de Polycarpe, qui lui donnera toute sa vérité :

  • Ayons donc sans cesse les yeux attachés sur notre espérance et le gage de notre justice, c’est-à-dire sur Jésus-Christ « qui a emporté nos péchés en son propre corps sur le bois, qui n’a point commis de péché et dans la bouche duquel ne s’est trouvé aucun artifice » (1 P 2, 24 et 22), mais qui a tout enduré pour nous afin que nous ayons la vie en lui. Tâchons donc d’imiter sa patience et si nous venons à souffrir pour lui, rendons-lui gloire. Tel est le modèle qu’il nous a proposé en sa personne et nous y avons cru.

« Profondément affligé au sujet du presbytre Valens et de son épouse », Polycarpe recommande envers eux la charité :

  • Puisse le Seigneur leur inspirer un repentir sincère. De votre côté, montrez de la discrétion à leur égard, ne les regardez pas comme des ennemis (2 Th 3, 15), mais tâchez de les ramener comme des membres infirmes et égarés pour sauver votre corps tout entier. Ce faisant, vous travaillerez à vous édifier (construire) vous-mêmes [13].
    11

Vers la fin de la lettre, on trouve une formule solennelle à laquelle se joint la recommandation de prier pour les autorités : que l’on se rappelle la grande prière de Clément. Tout ici est plus modeste, mais le schéma est le même :

  • Que Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que le Pontife éternel lui-même, Jésus-Christ, Fils de Dieu, vous fasse croître dans la foi et la vérité, dans une douceur parfaite et exempte de tout emportement, dans la patience et la longanimité, dans la résignation, dans la chasteté ; que Dieu vous donne part à l’héritage de ses saints, qu’il nous y fasse participer avec vous, nous et tous ceux qui sont sous le ciel, qui croiront en Notre-Seigneur Jésus-Christ et en son Père qui l’a ressuscité d’entre les morts. Priez pour tous les saints. Priez aussi pour les rois, les magistrats et les princes, pour ceux qui vous persécutent et vous haïssent, et pour les ennemis de la croix : ainsi les fruits que vous porterez seront manifestes aux yeux de tous, et vous serez parfaits en Jésus-Christ [14].
    12

On peut le remarquer : la lettre de Polycarpe (ce nom veut dire : qui porte des fruits nombreux) débutait en félicitant les Philippiens des fruits que portait leur foi, elle se termine en leur souhaitant de porter des fruits. Sans doute, ce jeu de mots est-il voulu. Ignace, appelé « Théophore » aimait de dire que nous « portions Dieu ».



IV. LE RECIT DU MARTYRE DE POLYCARPE




1. Genre littéraire

Le martyre de Polycarpe, publié sur patristique.org, nous est raconté en détail dans une lettre que l’Église de Smyrne adresse à l’Église de Philomélium et à toutes les chrétientés du monde appartenant à l’Église catholique [15].

Tout le monde s’accorde à voir dans ce document le plus ancien exemple connu et aussi le plus beau des « Actes des martyrs ». À parler strictement cependant, ce n’est pas tout à fait exact, car ce récit relève du genre épistolaire du christianisme primitif [16].

Voici comment on peut classer les « Actes des Martyrs » :

  • Les Acta ou Gesta : procès-verbaux officiels encadrés dans un récit édifiant.
  • Les Passiones ou Martyria : récits composés par des témoins ou des contemporains dignes de foi.
  • Les légendes des martyrs : récits écrits tardivement et sans valeur historique.

La lettre de l’Église de Smyrne servit certainement de modèle aux écrits similaires postérieurs : une comparaison de cette lettre avec celle des Églises des Gaules sur les Martyrs de Lyon en fournit la preuve. Aussi peut-on souscrire au jugement de Renan : « Ce beau morceau constitue le plus ancien exemple connu des Actes de martyre. Il fut le modèle qu’on imita et qui fournit la marche et les parties essentielles de ces sortes de compositions » [17].

La lettre de l’Église de Smyrne a une valeur historique certaine. Nous citerons simplement les avis du Père Delehaye, bollandiste, et du Père Lebreton : « C’est le plus ancien document hagiographique que nous possédions et il n’y a qu’une voix pour dire qu’il n’en existe pas de plus beau. Il suffit de le relire et de peser chaque phrase pour se persuader que ce récit est ce qu’il prétend être, la relation d’ un contemporain qui a connu le martyr, l’a vu au milieu des flammes, a touché de ses mains les restes du saint corps » [18]. « L’historien des origines de la religion chrétienne ne saurait souhaiter un texte plus autorisé » [19].

2. Sources du texte

Deux sources indépendantes - l’une est incomplète - nous transmettent le récit du martyre de saint Polycarpe :

  • Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique IV, 15, résume la lettre (chap. 2 à 7), après quoi il en cite heureusement la plus grande partie (chap. 8 à 19).
  • Une soixantaine d’années plus tard, vers 400, l’auteur inconnu qui se fait faussement passer pour le prêtre Pionius de Smyrne (mort martyr en 250), insère dans sa Vie de Polycarpe légendaire le texte complet de la lettre de l’Église de Smyrne appelée Martyre de saint Polycarpe.

L’auteur étant suspect, le texte de la lettre ne l’est-il pas devenu lui aussi ? N’y a-t-il pas eu corruption du document ?
Une comparaison avec le récit et les extraits cités par Eusèbe permet d’affirmer que, dans son ensemble, le texte de la lettre fut respecté. Voici l’exemple le plus frappant d’un changement introduit :

  • Voyant que les flammes ne pouvaient attaquer le corps de Polycarpe, les impies ordonnèrent au bourreau d’aller le percer de son poignard. À peine l’eût-il fait qu’une colombe s’échappa du bûcher…
    16

L’apparition de la colombe est due à une interpolation ! Dans la Vita, cette même colombe légendaire planait sur la tête de l’évêque lors de sa consécration.

Le faux Pionius ajouta aussi à la lettre un appendice (22, 3) destiné à raconter l’histoire du manuscrit et de sa transmission.

Tous les manuscrits connus ont cet appendice : il est donc certain que tous dérivent du texte cité par le faux Pionius.

3. Auteur de la lettre

Le chapitre 20 nous renseigne très clairement : ce « récit sommaire » a été rédigé par un certain Marcion, un frère de l’Église de Smyrne. Le copiste qui transcrit la lettre est Evariste.

Ce récit peut être regardé comme sommaire, si on pense aux onze martyrs qui ont précédé Polycarpe,

  • Il (= Polycarpe) fut le douzième qui souffrit le martyre à Smyrne, mais c’est de lui surtout qu’on a gardé le souvenir, au point que partout les païens eux-mêmes parlent de lui.
    19

En ce qui concerne Polycarpe cependant, on ne voit pas bien quels détails encore pourraient être fournis.

4. Date de la lettre

A s’en tenir aux termes mêmes de la lettre, on peut affirmer que celle-ci fut écrite peu de temps après l’événement :

  • des témoins oculaires [20] ont chargé Marcion de rédiger le récit.
  • ce récit est abrégé : c’est en attendant l’histoire détaillée des événements qu’il fut rédigé :
  • Vous nous avez priés de vous envoyer l’histoire détaillée de ces événements ; mais en attendant, nous vous en avons fait rédiger un récit sommaire par notre frère Marcion.
    20
  • au jour anniversaire du martyre, les chrétiens se proposent de se réunir autour des reliques (18).

D’autre part, il faut remarquer que Philomelium (l’actuelle Akschéher) étant distante de plus de 400 km de Smyrne, il a fallu un certain temps pour que la correspondance puisse s’établir entre les deux communautés.
On peut donc conclure : la lettre est écrite moins d’un an après le martyre de Polycarpe.

5. Aperçu sur la lettre

Une lecture de la lettre permettra de mettre en relief la personnalité si attachante du vénérable vieillard Polycarpe. C’est ce point de vue surtout qui nous guidera dans le choix des extraits. Cependant, dès la suscription, une remarque intéressante s’impose sur l’emploi du terme « catholique ».

  • … lettre que l’Église de Smyrne adresse à l’Église de Philomelium et à toutes les chrétientés du monde appartenant à l’Église catholique.

Nous citons les trois passages de la lettre où le terme est encore employé :

  • Polycarpe acheva enfin sa prière dans laquelle il avait fait la mention de tous ceux qu’il avait jamais connus, petits ou grands, illustres ou obscurs, et de toute l’Église catholique répandue sur la surface de la terre.
    8, 1
  • Au nombre de ceux-ci (= des élus), doit être rangé Polycarpe, ce très glorieux martyr, qui, à notre époque, fut, par ses enseignements, un apôtre et un prophète et l’évêque de l’Église catholique de Smyrne.
    16, 2
  • Maintenant, Polycarpe glorifie Dieu le Père tout-puissant et il bénit notre Seigneur Jésus-Christ, le Sauveur de nos âmes, le pilote de nos corps, le pasteur de l’Église catholique répandue sur toute la terre.
    19, 2

On se souvient du texte le plus ancien où est employé le terme « catholique ». Il est de saint Ignace d’Antioche : « Partout où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique » (Smyrn. 8, 2). Il signifie « universelle ». Dans le texte cité ci-dessus (16, 2), nous pouvons constater que le mot a pris une deuxième acception : « orthodoxe » par opposition à hérétique ou schismatique, puisqu’il ne serait pas possible de parler de « l’Église universelle de Smyrne » ! Dans ce sens, le terme se retrouve dans le Canon de Muratori [21] puis dans les œuvres de Clément d’Alexandrie, etc.
Ce sens nouveau est né le jour où l’Église chrétienne dut distinguer la véritable Église des sectes chrétiennes qui s’en détachaient. Or nous savons qu’à Smyrne existaient, au milieu du second siècle, des sectes gnostiques : Marcionites, Valentiniens, etc.
Dès le début de la lettre, un parallélisme voulu s’établit entre le martyre de Polycarpe et la passion du Sauveur :

  • Polycarpe, comme le Seigneur lui-même, a patiemment attendu d’être livré.
    1, 2

Ce parallélisme, un peu forcé parfois, se maintiendra tout au long de la lettre. Le martyre, en effet, est par excellence l’imitation du Sauveur [22].

Les chapitres 2 à 4 sont consacrés au récit très sommaire [23] d’autres martyres. Relevons ces mots :

  • Le Seigneur se tenait à leurs côtés et s’entretenait avec eux.
    2, 2

« Dans cette expression si simple et si profonde, écrit le Père Lebreton [24], ne retrouve-t-on pas cette familiarité qui nous charme chez sainte Perpétue : Ego, quae me sciebam fabulari cum Domino… ? On la retrouve chez sainte Blandine et exprimée dans les mêmes termes : au milieu de ses tortures atroces, elle ne sentait pas ce qu’elle souffrait, grâce à l’espérance, à l’attachement aux biens de la foi et à « sa conversation avec le Christ [25]« . Un seul chrétien apostasia : ce fut le Phrygien Quintus qui avait eu la présomption de se livrer :

  • Aussi, frères, n’approuvons-nous pas ceux qui se livrent d’eux-mêmes : ce n’est d’ailleurs pas là ce qu’enseigne l’Évangile.
    4

Au chapitre 5 commence le récit circonstancié du martyre de Polycarpe. Sur les instances de ses conseillers, l’évêque de Smyrne se retire dans une petite maison de campagne :

  • Nuit et jour, il ne faisait que prier pour tous les hommes et pour les Églises du monde entier (l’oikoumenè) selon son habitude. Trois jours avant son arrestation pendant qu’il priait, il eut une vision : il vit son oreiller consumé par le feu. Se tournant vers ses compagnons, il leur dit : « Je dois être brûlé vif ».
    5, 1-2

Devant l’insistance des recherches, Polycarpe se retire dans une autre villa. Mais « associé du Christ » (ch. 6), il fut trahi par l’un des siens : jeune esclave mis à la torture.
L’arrestation eut lieu.

  • C’était un vendredi, vers l’heure du souper… Il eût pu encore s’échapper… mais il ne le voulut pas et dit : « Que la volonté de Dieu soit faite ».
    7, 1
  • Il leur (aux policiers) fit servir à manger et à boire à volonté, il leur demanda de lui accorder une heure pour prier librement. Ils y consentirent ; alors, se tenant debout, Polycarpe se mit en prière, tellement rempli de la grâce de Dieu que, deux heures durant, il ne put s’interrompre…
    7, 2-3

Dans cette longue prière, il avait fait mention de tous ceux qu’il avait jamais connus, petits ou grands… et de toute l’Église catholique répandue sur la surface de la terre.
On l’emmena, monté sur un âne, à la ville. Deux magistrats - Hérode et son père Nicète - le prirent ensuite dans leur voiture et s’efforcèrent de le persuader :

  • Quel mal y a-t-il donc à dire : César est le Seigneur
    8

De tels mots, pour un chrétien, étaient la négation directe de la Seigneurie de Jésus, de sa divinité : « Jésus est Seigneur » (1 Co 12, 3).

Outrés du refus du vieillard, les magistrats le chassèrent brutalement de la voiture. Polycarpe tomba et s’écorcha la jambe.

  • Sans même se retourner, et comme s’il ne lui était rien arrivé, Polycarpe reprit la route à pied, allègrement et d’un pas rapide.
    8, 3

On le conduisit vers le stade où régnait un grand tumulte. Les chrétiens entendaient une voix venue du ciel qui disait : « Sois fort, Polycarpe, et agis en homme » [26]. Engagé à renier et à crier ensuite : « Plus d’athées », Polycarpe, très grave, montrant la foule, les yeux levés au ciel, dit avec un profond soupir : « Plus d’athées » [27]. Sommé alors de maudire le Christ, Polycarpe répond :

  • Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers et il ne m’a jamais fait aucun mal. Comment pourrais-je blasphémer mon Roi et mon Sauveur ?
    9, 3

Le dialogue se poursuit et il semble certain qu’il ait été pris sur le vif. Polycarpe propose de discuter avec le proconsul, mais se refuse à le faire devant le peuple : « Quant à ceux-là, je ne les juge pas dignes (ἀξίους) d’entendre ma défense. » On traduirait peut-être mieux l’idée en disant qu’ils ne sont pas désignés pour cela : Polycarpe se refuse à un procédé qui ne convient pas.

  • Polycarpe donna ces réponses avec joie et assurance. Son visage rayonnait de la grâce divine. Ce n’était pas lui que l’interrogatoire avait troublé, mais le proconsul.
    12, 1

À l’accusation de christianisme, la foule vociféra :

  • Le voilà, le docteur de l’Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux, celui qui, par ses enseignements, détourne tant de gens de sacrifier et d’adorer.
    12, 2

Les combats des bêtes étaient terminés, aussi Polycarpe fut-il condamné à être brûlé vif [28]. La foule prépara le bûcher. L’hostilité des Juifs est soulignée :

  • Selon leur habitude, les Juifs se distinguèrent par leur ardeur à cette besogne.
    13, 1

Polycarpe s’applique à se déchausser : il n’y était pas accoutumé :

  • En toute occasion, les fidèles se disputaient l’honneur de toucher son corps, tant était grand le prestige dont l’avait entouré, même avant son martyre, la sainteté de sa vie.
    13, 2

Polycarpe refuse d’être cloué :

  • Celui qui me donne la force d’affronter le feu me donnera aussi celle de rester immobile sur le bûcher sans qu’il soit besoin de vos clous.
    13, 3

Lié au poteau, il semblait « un bélier de choix pris dans un grand troupeau, pour le sacrifice », levant les yeux au ciel, il dit :

  • Seigneur, Dieu tout-puissant, père de Jésus-Christ, ton enfant bien-aimé et béni, qui nous a appris à te connaître, Dieu des Anges, des Puissances et de toute la création, Dieu de toute la famille des justes qui vivent en ta présence, je te bénis pour m’avoir jugé digne de ce jour et de cette heure, digne d’être compté au nombre de tes martyrs et d’avoir part avec eux au calice de ton Christ, pour ressusciter à la vie éternelle de l’âme et du corps dans l’incorruptibilité de l’Esprit Saint ! Puissé-je, aujourd’hui, être admis en ta présence, avec eux, comme une victime grasse et agréable, de même que le sort que tu m’avais préparé, que tu m’avais fait voir d’avance, tu le réalises maintenant, Dieu de vérité, Dieu exempt de mensonge ! Pour cette grâce et pour toute chose, je te loue, je te bénis, je te glorifie par l’éternel grand-prêtre du ciel, Jésus-Christ, ton enfant bien-aimé, par qui, à toi, avec lui, dans l’Esprit Saint, soit gloire maintenant et dans les siècles à venir. Amen.
    14

Merveilleuse prière d’action de grâces et de louange qui, à la suite de celle de Clément de Rome, nous remet sous les yeux le type même de la prière ancienne [29].

Le feu ne s’attaquant pas à la victime, le bourreau l’acheva en le frappant du glaive.
« À l’instigation et sur les instances des Juifs », on voulut refuser le corps aux fidèles de Smyrne :

  • Ils seraient capables d’abandonner le crucifié pour rendre un culte à Polycarpe.
    17, 2

Cette crainte étrange nous vaut cette ardente protestation de foi qui est aussi une justification de la vénération que l’Église témoigne aux martyrs :

  • Ils ignoraient que jamais nous ne pourrons abandonner le Christ qui a souffert pour le salut des sauvés du monde entier, (lui innocent pour des pécheurs [30]) ni rendre un culte à aucun autre : car lui, nous l’adorons parce qu’il est le Fils de Dieu ; quant aux martyrs, c’est en leur qualité de disciples et d’imitateurs du Seigneur que nous les aimons, et ils en sont bien dignes par leur attachement sans bornes à leur Roi et Maître. Puissions-nous, nous aussi, partager leur sort et être leurs condisciples.
    17, 2-3

La perspective est exactement la même que dans les lettres d’Ignace d’Antioche : le martyr est le disciple parfait, l’imitateur du Seigneur. Il faut souligner aussi qu’uni au Seigneur, il est comme lui, offert en holocauste : Ignace parlait de la libation de son sang sur l’autel (Ro 2) et, froment moulu, aspirait à devenir le pain immolé du Christ ». Ainsi Polycarpe prononce avant son immolation une prière eucharistique et tout comme les fidèles voient en lui un holocauste, il se considère comme une victime agréable à Dieu. Comme Ignace voit en sa mort le terme auquel elle mène : la résurrection. Les martyrs ne vont pas à la mort, mais par la mort, unie à la passion du Seigneur, ils vont à la résurrection, participation à celle du Seigneur. Le martyre est participation au sacrifice glorieux du Christ. Polycarpe a part avec les martyrs « au calice du Christ pour ressusciter à la vie éternelle de l’âme et du corps dans l’incorruptibilité de l’Esprit Saint [31]« . Tous ces textes sont d’une grande densité doctrinale.

Le cadavre est brûlé selon la coutume païenne :

  • Voilà comment nous pûmes ensuite recueillir ses ossements, d’une plus grande valeur que les pierres précieuses, plus estimables que l’or, pour les déposer dans un lieu convenable. C’est là que, dans la mesure du possible, nous nous réunirons dans la joie et l’allégresse pour célébrer, avec l’aide du Seigneur, l’anniversaire du jour où Polycarpe est né par le martyre…
    18, 2-3

Texte important qui est à l’origine du culte des reliques et de la célébration du dies natalis des saints. Le texte poursuit en disant que s’il y a un hommage, il y a aussi une « exhortation au martyre » :

  • Ce sera un hommage à la mémoire de ceux qui ont combattu avant nous, mais aussi un entraînement et une préparation aux luttes de l’avenir.
    18, 3.




CONCLUSION : Physionomie de Polycarpe




La lettre aux Philippiens ne nous a donné qu’une image assez floue de son auteur : celui-ci s’est parfaitement assimilé les écrits chrétiens de son temps, et il se contente de s’en faire l’écho. Cependant, à travers ce document, Polycarpe, l’évêque de Smyrne, nous apparaît déjà comme un homme calme et humble, d’une foi profonde [32].

Ces traits essentiels, les Actes du martyre les burineront et nous pourrons mieux alors évoquer l’admirable physionomie de l’évêque de Smyrne qui, « serviteur toujours fidèle de son Sauveur » est devenu un vieillard. Simple et grave, il nous apparaît vénérable et presque majestueux. Sa fierté chrétienne est virile et joyeuse. Cette âme d’une foi intrépide est une âme de prière et son intention constante et première se trahit dans sa supplication habituelle pour « l’Église catholique ».

S’il ne nous est pas donné de pénétrer plus avant dans le sanctuaire intime de l’âme de Polycarpe, comme nous avons pu le faire pour l’ardent Ignace d’Antioche, nous n’en sentons pas moins, dans la protestation si fervente qui s’échappe des lèvres du vieil évêque [33], tout le respect confiant, toute la tendresse contenue dont vibre son âme.
Les « athées » dont Polycarpe, si ardemment, implorait la conversion ont laissé de lui un éloge définitif qui est magnifique :

  • Polycarpe fut le docteur de l’Asie, le père des chrétiens et le destructeur des dieux.
    Martyre de Polycarpe 12

Sources :

Soeur Gabriel Peters, Lire les Pères de l’Église. Cours de patrologie, DDB, 1981.
Avec l’aimable autorisation des Éditions Migne.

[1] Revenant à des hypothèses admises autrefois, on a tendance à reculer cette date - et donc aussi celle de la naissance. Polycarpe, dit-on, serait mort sous Marc-Aurèle aux environs de l’an 170. On pourra voir un résumé des positions récentes dans Quasten, op. cit., p. 92.

[2] Sans doute s’agit-il d’un emploi auprès du proconsul d’Asie qui, vers 136, était Aurélius Fulvus lequel devint empereur sous le nom d’Antonin le Pieux. C’est l’opinion de Lightfoot.

[3] Florinus, disciple de Polycarpe et ami d’Irénée, s’est laissé gagner par des erreurs gnostiques.

[4] Cf. Eusèbe, H.E. IV, 14, 1 : « Aux temps dont nous parlons, alors qu’Anicet gouvernait l’Église des Romains, Polycarpe, qui était encore en vie, vint à Rome et s’entretint avec Anicet d’une question relative au jour de Pâques, à ce que raconte Irénée ».

[5] Les critiques proposent aussi Éphèse ou Smyrne ! On tâtonne dans les suppositions : toutes ces questions ont leur importance pour dater les événements.

[6] Le plus ancien date du Xle siècle : le Vaticanus 859.

[7] Ignace est mort sous le règne de Trajan entre l’an 107 et 117 ; la date traditionnelle de la mort d’Ignace est, on s’en souvient, l’an 107.

[8] Cf. les lettres d’Ignace d’Antioche.

[9] Le critique anglais Harrison voit dans ces deux chapitres une lettre primitive de Polycarpe, une « courte note d’expéditeur », les douze premiers chapitres, dit-il, auraient été composés une vingtaine d’années plus tard. Cette hypothèse lui permet d’affirmer que l’hérésie dénoncée au chapitre 11 serait celle de Marcion.

[10] Il en est qui se demandent si l’hérésie visée dans ce passage n’est pas celle du gnostique Marcion lui-même. On le sait, Polycarpe s’opposa à Marcion en lui disant : « Je reconnais en toi le premier-né de Satan » (Irénée, Adv. haer. III, 3, 4). D’autre part, l’hérésie de Marcion se caractérise par le rejet radical de l’Ancien Testament. Or, dans le contexte (6, 3), Polycarpe a recommandé la fidélité à l’enseignement des apôtres qui nous ont prêché l’Évangile et des prophètes qui ont annoncé d’avance la venue de Notre-Seigneur. Si cette hypothèse doit être retenue, elle remet en question la date de l’épître aux Philippiens, car le début de la propagation des erreurs de Marcion ne peut avoir précédé les années 130-140. Aussi Harrison a-t-il reculé, dans cette perspective, la date de la lettre de Polycarpe.

[11] Clément de Rome parlait en termes semblables, à tel point que ces mots de Polycarpe sont une citation implicite : « Laissons donc là les soucis vains et inutiles, rangeons-nous à la glorieuse et vénérable règle de notre tradition »(Lettre de Clément, 7, 2).

[12] Voir P. Batiffol, L’Église naissante et le catholicisme, Paris 1909, p. 198.

[13] C’est le thème de l’édification de l’Église, si fréquent dans saint Paul.

[14] À titre d’exemple de l’abondance des citations de l’Écriture dans l’épître de Polycarpe, voici les références des textes néotestamentaires de ce seul passage Ga 1, 1 ; Col 2, 12 ; 1 P 1, 21 ; Éph 6, 18 ; 1 Tm 2, 1-2 ; Mt 5, 44 ; Lc 6, 27 ; Ph 3, 18 ; Jn 15, 16 ; 1 Tm 4, 15 ; Jc 1, 4 ; Col 2, 10.

[15] L’emploi du terme catholique dans la lettre de l’Église de Smyrne sera étudié plus loin.

[16] Voir J. Quasten, o. c., I, p. 90.

[17] Voir Renan, L’Église chrétienne, Paris 1879, p. 462.

[18] Voir Delehaye, Les Passions des Martyrs, p. 12-13, cité par Fliche et Martin, Histoire de l’Église, Paris 1935, 1, p. 342.

[19] J. Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, Paris 1928, tome 2, p. 200.

[20] Cf. 9, 1 ; 15, 1 et 2 ; 17, 1 ; 18, 2.

[21] Canon de Muratori : « Il circule sous le nom de Paul une autre épître qui favorise l’hérésie de Marcion, et un certain nombre d’autres qui ne peuvent être reçues dans l’Église catholique, car il ne convient pas de mêler le fiel et le miel. »

[22] Cf. Ignace d’Antioche, Ro 6, 3 : « Laissez-moi imiter la passion de mon Dieu. »

[23] Cf. ch. 20 : « Nous vous avons fait rédiger un récit sommaire par notre frère Marcion. »

[24] Voir J. Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, Paris 1928, tome 2, p. 231.

[25] On trouvera le texte de la Passio Perpetuae dans la Vie des Saints, Bénédictins de Paris, au 7 mars, III, p. 134 : « Moi qui savais que j’avais quelquefois l’honneur de m’entretenir familièrement avec Dieu », et le texte des Actes des Martyrs de Lyon, dans Eusèbe, H.E. V, 1, 56.

[26] Voir Josué 1, 6, 7 et 9. Cf. Dt 31, 6, 7 23 et Ps 26, 14 ; Ps 30, 25.

[27] Αἶρε τοὺς ἀθέους signifie littéralement : enlève les athées. Les athées qui, pour le proconsul, sont les chrétiens, sont, dans la pensée de Polycarpe, les païens. Ce n’est nullement une malédiction qu’il prononce, mais une instante prière, comme le prouve son attitude.

[28] Le souvenir de la vision de Polycarpe (ch. 5) est alors mentionné.

[29] On remarquera le trait johannique : « Ce jour et cette heure » - et aussi la formule liturgique si proche de celle du Gloria : « Je te loue, je te bénis, je te glorifie ». Il y a intérêt à analyser tous les termes de cette prière ; voir à ce sujet J. Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, Paris 1928, tome 2, p. 196-199.

[30] Ces mots manquent dans Eusèbe.

[31] Le Martyre de Polycarpe 14, 2. Cf. Ignace : « Voici le moment où je vais être enfanté… ne m’empêchez pas de naître à la vie », Ro 6, 2.

[32] L’insistance que Polycarpe met à parler de la foi, de cette foi dont Ignace faisait en lui l’éloge, est saisissante.

[33] « Il y a 86 ans que je le sers et il ne m’a jamais fait aucun mal. Comment pourrais-je blasphémer mon Roi et mon Sauveur ? », Martyre de Polycarpe, 9.

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