Mercredi 11 février 2009 — Dernier ajout lundi 3 mai 2010

Les Pères de l'Église latine (II) : Jérôme (logo)Les Pères de l’Église latine (II) : Jérôme

Vous trouverez ici le chapitre sur saint Jérôme publié dans le manuel de patrologie de Soeur Gabriel Peters.

I. Vie

- 1. Naissance et famille
- 2. Brillant étudiant à Rome
- 3. Passant distrait en Gaule
- 4. Apprenti ascète à Aquilée
- 5. Anachorète novice en Syrie
- 6. Étudiant ecclésiastique à Constantinople
- 7. Secrétaire du pape Damase
- 8. Il se lie d’amitié avec de saintes femmes
- 9. Il regagne l’Orient
- 10. Il se fixe à Bethléem

II. Œuvres

Saint Jérôme écrivant
Saint Jérôme écrivant
© BNF. Ms. Espagnol 36, fol. 90

- 1. L’œuvre essentielle : les travaux bibliques
- 2. Traductions d’auteurs ecclésiastiques
- 3. Œuvres polémiques
- 4. Œuvres historiques
- 5. Homélies
- 6. Lettres

- Conclusion : L’homme des Écritures et un maître de d’ascèse







  • Ignorer les Écritures, c’est ignorer le Christ.
    Commentaire sur Isaïe, prologue
  • Lis assez souvent et étudie le plus possible. Que le sommeil te surprenne un livre à la main ; qu’en tombant, ton visage rencontre l’accueil d’une page sainte.
    Lettre 22 à Eustochium
  • Pour ce qui est des Écritures saintes, fixe-toi un certain nombre de versets. Acquitte-toi de cette tâche envers ton Maître et n’accorde pas de repos à tes membres avant d’avoir rempli de ce tissu la corbeille de travail qu’est ton cœur. Après les Écritures saintes, lis les traités des savants, mais de ceux-là seulement dont la foi est notoire. Tu n’as pas besoin de chercher de l’or dans la boue ; au prix de perles nombreuses, achète la perle unique. Comme dit Jérémie (6, 16), tiens-toi au débouché de plusieurs chemins, mais pour arriver à ce chemin qui conduit au Père.
    Lettre 54 à la veuve Furia




I. Vie



1. Naissance et famille



Saint Jérôme nous l’apprend lui-même : il est « né chrétien de parents chrétiens » [1]. Les savants, tout en renonçant à dater sa naissance, la situent entre 340 et 347. Tout en avouant de même qu’il n’est pas possible de trouver l’emplacement de sa ville natale Stridon, détruite de fond en comble par les Goths en 392, ils la localisent aux confins de la Pannonie ou Hongrie actuelle et de la Dalmatie. De toute façon, par sa culture, Jérôme est un Romain. Aîné de trois enfants, il eut un frère Paulinien et une sœur. Un des meilleurs connaisseurs de saint Jérôme, Dom Paul Antin, résume si bien sa vie en la survolant que nous le citons et que nous en reprendrons les termes comme divisions caractérisées de cette notice :

  • « Brillant étudiant à Rome, passant distrait en Gaule, apprenti ascète à Aquilée, anachorète novice en Syrie, derechef étudiant mais étudiant ecclésiastique à Constantinople sous Grégoire de Nazianze, secrétaire du pape Damase à Rome où il se lie d’amitié avec de saintes femmes, il regagne l’Orient définitivement en 385 et se fixe à Bethléem » [2].

2. Brillant étudiant à Rome



Jeune encore, peut-être même vers l’âge de douze ans déjà, Jérôme est à Rome pour y étudier. Toute sa vie, il aima l’étude et étudia fort bien. Il ne se lassera pas de vanter le maître très aimé qui le forma à la grammaire, le célèbre Donat. De chers condisciples allaient devenir de grands amis, Bonose et Rufin. Ce dernier est le futur traducteur d’Origène et… le futur ennemi de Jérôme !
Jérôme s’accusera de la vie dissolue qu’il mena à Rome et le souvenir des tentations que lui offrait la grande ville aux mœurs décadentes le hantera souvent :

  • Combien de fois moi qui étais installé dans le désert, dans cette vaste solitude torréfiée d’un soleil ardent, affreux habitat offert aux moines, je me suis cru mêlé aux plaisirs de Rome ! J’étais assis, solitaire… et moi-même qui, par crainte de la géhenne, m’étais personnellement infligé une si dure prison, sans autre société que les scorpions et les bêtes sauvages, souvent je croyais assister aux danses des jeunes filles.
    Lettre 22 à Eustochium (vers 384)

Jérôme reçut le baptême à Rome, sans doute en 366.

3. Passant distrait en Gaule



Ses études finies, Jérôme inaugure par la Gaule une longue suite de voyages. Il parcourt la Gaule et fait étape à Trèves, la capitale de l’Occident. Il y découvre la vie monastique et en ressent l’attrait. La Vie d’Antoine avait été traduite en latin à Trèves, lors de l’exil de saint Athanase dans cette ville [3], par un certain Evagrios dont nous allons bientôt devoir reparler. L’ami Bonose est auprès de Jérôme et il partage son enthousiasme pour la vie monastique. Pour son ami Rufin, Jérôme transcrit des œuvres d’Hilaire de Poitiers : le Commentaire des psaumes et le recueil Sur les synodes.

4. Apprenti ascète à Aquilée



Jérôme regagne son pays natal qu’il ne semble d’ailleurs pas apprécier :

  • Dans mon pays natal, vu la grossièreté du terroir, on a pour dieu le ventre. On vit au jour le jour. Le plus riche est réputé le plus saint.
    Lettre 7, 5

Il se montre empressé à réaliser son désir de vie monastique et il se rend à Aquilée, colonie italienne et grand port sur l’Adriatique, où il s’adjoint, avec ses amis Bonose et Rufin, à une communauté de clercs et de laïcs qui menaient la vie ascétique, sous la direction du prêtre Chromace :

  • Les clercs d’Aquilée forment comme un chœur de bienheureux.
    Chronique

Cependant sept membres de la communauté, dont Jérôme, durent la quitter. Que s’était-il passé ? On ne le sait trop, malgré les suppositions qu’on avance : Jérôme avait-il été imprudent ou son langage cinglant avait-il froissé ? On doit seulement reconnaître que tout au long de sa vie, Jérôme eut, par sa franchise brutale, le don de susciter des inimitiés… [4]

  • Un cyclone soudain m’emporta loin de toi dans son tourbillon. À la liaison d’un cher attachement succéda ce déchirement impie qui nous sépara.
    Lettre 3 à Rufin


5. Anachorète novice en Syrie



Jérôme s’enfuit vers l’Orient. Il traverse la Thrace, le Pont et la Bithynie, la Galatie, la Cappadoce et la Cilicie et il arrive, épuisé, en Syrie :

  • J’étais fourbu ! La Syrie s’offrait à moi comme un port très sûr à un naufragé.
    Lettre 3 à Rufin

Jérôme s’arrête à Antioche, la prestigieuse capitale, il y résidera à la villa du prêtre Evagrios, le traducteur de la Vie d’Antoine. Il se livre alors à corps perdu à ses études : il perfectionne sa connaissance du grec, il lit Plaute, Cicéron, son Virgile et la Bible !

  • Misère de moi ! Je jeûnais puis je lisais Cicéron : après nombre de nuits passées à veiller, après les larmes que le souvenir de mes fautes anciennes arrachait du plus profond de mon cœur, c’était Plaute que je prenais entre mes mains ! Si d’aventure, me ressaisissant, je me mettais à lire les prophètes, leur style sans élégance me rebutait [5]. Mes yeux aveuglés ne voyaient plus la lumière et j’accusais non pas mes yeux mais le soleil !
    Lettre 22 à Eustochium

Il y a donc conflit intérieur. Or voici que Jérôme, déjà épuisé, tombe gravement malade : « Déjà on préparait les funérailles », nous dit-il [6]. Un terrible cauchemar révèle la profondeur de la crise et la dénoue :

  • Soudain, je suis ravi en esprit et entraîné au tribunal du Juge… Interrogé sur ma condition, je répondis que j’étais chrétien.
    Tu mens, répondit celui qui siégeait. Tu es cicéronien, non pas chrétien. Là où est ton trésor, là est ton cœur (Mt 6, 21).
    Aussitôt je me tus.
    Le juge avait ordonné qu’on me frappât, mais sous les coups c’était ma conscience qui me brûlait davantage : quelle torture !… Je criais, je gémissais : « Pitié pour moi, Seigneur, pitié pour moi ». Ces mots retentissaient parmi les coups. Les assistants prosternés à genoux suppliaient le président de pardonner à ma jeunesse, d’accorder à ma faute le temps du repentir, quitte à reprendre plus tard le supplice mérité si jamais je lisais encore des livres de littérature païenne.
    Quant à moi, dans une passe si critique, j’étais prêt à promettre bien davantage : Seigneur, si jamais je possède des ouvrages profanes ou si j’en lis, c’est toi que j’aurai renié !…
    Et ce n’était pas là un songe, un de ces vains rêves dont nous sommes souvent les jouets…

Dix-sept ans plus tard, à Bethléem, Jérôme professeur expliquait Virgile et Cicéron à de jeunes élèves ! Rufin s’en indigna et Jérôme, reniant son extrémisme d’autrefois, s’indigna de cette indignation !

  • Si Rufin m’incrimine au nom d’un songe, qu’il écoute l’enseignement des prophètes : on ne doit pas croire aux songes… que de fois ne me suis-je pas vu volant dans les airs et franchissant terre et mer par monts et par vaux !
    Apologie contre Rufin, 1, 30

Imprudence de langage ? Versatilité ? Jérôme passionné est excessif dans son langage ! Ses ennemis ne lui pardonnent pas ses volte-face déconcertantes mais ses amis en trouvent d’excellentes raisons : « La future grandeur de Jérôme sera de retrouver Cicéron après avoir consenti à le perdre » [7]. La finale du récit en demeure l’essentiel :

  • Depuis lors, j’ai donné aux livres divins les soins que je mettais à lire ceux des hommes.

Jérôme restera fidèle toute sa vie à cette préférence absolue accordée aux livres divins et les fruits de son étude de l’Ecriture demeurent.

Assoiffé d’absolu, Jérôme prit le chemin du désert de Chalcis situé au sud-est d’Antioche. Il allait y demeurer près de deux ans et demi, c’était en 374. Les peintres, tel Léonard de Vinci, nous ont laissé des tableaux effrayants de l’ermite ascète décharné ! Jérôme a posé pour eux, ils furent fidèles à leur modèle, qu’on en juge :

  • J’étais assis tout seul, rempli d’amertume, hideux sous le cilice horripilant, avec une pellicule de crasse qui me faisait une peau d’Ethiopien. Chaque jour, des larmes, chaque jour, des gémissements. Si le sommeil, malgré ma résistance, m’écrasait, mes os qui ne se tenaient presque plus, se heurtaient à la terre nue… J’étais pâle de jeûnes, ma mémoire bouillonnait de désirs dans un corps glacé… Je criais jour et nuit et je ne cessais de me frapper la poitrine qu’au retour de la paix sur l’ordre du Seigneur.
    … Voyais-je un creux de vallon, un escarpement de montagne, un roc abrupt, j’en faisais mon oratoire et le cachot de cette chair si misérable. Et, j’en atteste le Seigneur après avoir longuement pleuré et contemplé le ciel, je me croyais parmi les troupes des anges ; heureux et joyeux, je chantais : « Après toi, nous courons à l’odeur de tes parfums (Ct. 1, 3) ».

L’affreux désert est un paradis, aux cris d’horreur de Jérôme succèdent ses élans de ravissement. Il n’y a pas contradiction mais les points de vue diffèrent : l’austérité est le prix du bonheur !

  • O désert où brillent les fleurs du Christ ! O solitude où naissent les pierres fameuses qui d’après l’Apocalypse servent à bâtir la cité du grand Roi ! O ermitage où l’on jouit de la familiarité divine !
    Lettre 14 à Héliodore

Jérôme apprend l’hébreu auprès d’un Juif converti :

  • J’appris l’alphabet hébreu, m’exerçant à prononcer les sifflantes et les gutturales. Ce que je subis de fatigue ! Ce que j’éprouvai de difficultés ! Que de fois, par désespoir, j’ai arrêté mon effort que je reprenais, décidé à vaincre dans le combat ! J’en ai pour témoin ma conscience à moi qui ai souffert et celle de mes compagnons. Mais combien je remercie le Seigneur d’avoir tiré des fruits si doux de l’amertume de cette initiation.
    Lettre 124

Jérôme travaille : il a pris avec lui sa chère bibliothèque qui trouve place dans sa caverne ! Il entretient une correspondance suivie et sans cesse, il réclame l’envoi de livres : il s’en fait copier par une équipe de jeunes garçons. Il rédige très probablement au désert sa Vie de saint Paul ermite.

Cependant, autour de lui, les moines s’agitaient. Les querelles théologiques suscitées par les remous de l’arianisme divisaient les esprits. On en vint à soupçonner d’hérésie Jérôme, cet étranger, cet occidental ! Jérôme en appelle par deux fois au nouveau pape Damase (Lettres 15 et 16) mais le pape ne répond pas un mot à ce « franc-tireur sans mandat » ! [8] Vers 377-378, Jérôme quitte l’affreux désert, il reprend la route d’Antioche.

Il y est à nouveau l’hôte de son ami et mécène Evagrios, futur évêque d’Antioche. Ayant pris le parti de l’évêque Paulin dans sa position théologique contre l’arianisme, celui-ci voulut l’ordonner prêtre, Jérôme qui désirait être moine d’abord n’accepta qu’à la condition de ne pas devoir exercer son sacerdoce.

Toujours désireux d’approfondir sa connaissance de la Bible, il assista aux conférence d’exégèse d’Apollinaire de Laodicée :

  • J’ai souvent à Antioche écouté Apollinaire de Laodicée. Je l’ai fréquenté. Mais lorsqu’il m’enseignait l’exégèse biblique, je n’ai jamais accepté sa doctrine si discutable sur le dogme [9].
    Lettre 84

Jérôme partit alors à Constantinople.

6. Étudiant ecclésiastique à Constantinople



Jérôme devait rester à Constantinople près de trois ans : de 379 à 382. Il y connut Grégoire de Nazianze, alors évêque d’une petite communauté de chrétiens restés fidèles à la doctrine de Nicée. Il assistait à toutes les homélies et discours de celui qu’il aimait avec ferveur et qu’il appellera un jour « homme fort éloquent, mon maître - praeceptor meus - dans l’étude de l’Écriture sainte » [10].
Il apprit à bien connaître les œuvres d’Origène dont il traduisit en latin 28 homélies sur Ézéchiel et Jérémie. Il écrivit aussi neuf homélies personnelles Sur le chapitre 6 d’Isaïe. Il traduisit la Chronique historique d’Eusèbe de Césarée.

En 381 s’ouvre le Concile de Constantinople. Lassé par les rivalités et les intrigues, Grégoire de Nazianze se retire, il quitte Constantinople où plus rien dès lors ne retient Jérôme.

7. Secrétaire du pape Damase à Rome



Jérôme arrivait à Rome en compagnie de deux évêques venus d’Orient pour assister à un synode romain, Paulin d’Antioche qui l’avait ordonné prêtre et Épiphane de Salamine. Jérôme connaissait bien l’Orient, il savait l’hébreu, il était moine, prêtre, rhéteur et érudit : il ne pouvait en aucune façon passer inaperçu. Le pape Damase le remarqua et le choisit comme secrétaire particulier, archiviste et conseiller. Par un trait de génie, il comprit la vocation de Jérôme et lui confia officiellement le soin de réviser la traduction latine des Évangiles et du psautier qui était en usage à Rome. Le pape mourut, très âgé, le 11 décembre 384, Jérôme perdait en lui un ami et un protecteur. Il suffit de parcourir la correspondance du pape Damase pour y lire la familière affection et la confiance que le vieux pape témoignait à son secrétaire :

  • À son très cher fils Jérôme, Damase.
    Tu dors ? Depuis longtemps, tu lis plus que tu n’écris ! Voici des petites questions que je me suis décidé à t’envoyer pour te tirer du sommeil ! Non pas que tu ne doives point lire : la lecture est le pain quotidien qui nourrit et engraisse le style, mais il faut que lecture fructifie en écriture.
    Lettre 35 du pape Damase

Écoutons encore Jérôme qui parle de sa traduction de la Bible, conscient des critiques qu’elle lui vaudra ! Il s’adresse au pape Damase :

  • Avec du vieux, tu m’obliges à faire du neuf ? En arbitre, je dois confronter des exemplaires de l’Écriture dispersés à travers le monde. Comme ils divergent entre eux, je suis chargé de décider quels sont ceux qui concordent avec l’original grec (des Évangiles)…. Juger les autres quand on est soi-même en butte au jugement de tous !… Le premier venu… criera que je suis un faussaire et un sacrilège… Pour que mes textes ne soient pas trop différents des lectures latines dont on a pris l’habitude, j’ai freiné ma plume.
    Introduction aux Évangiles, Épître dédicatoire


8. Il se lie d’amitié avec de saintes femmes



Jérôme fit la connaissance de la veuve Marcella. Cette grande dame romaine vivait avec sa mère Albina dans un palais de l’Aventin et, avide de perfection, elle groupait autour d’elle tout un cercle d’amies. Il y avait surtout Paula, restée veuve à 31 ans. Elle était la mère de Blésilla, jeune veuve très mondaine, d’Eustochium âgée alors de seize ou dix-sept ans et de Paulina qui épousera le sénateur Pammachius, ancien condisciple de Jérôme. Il y avait la veuve Léa, la jeune Asella et d’autres encore.

Jérôme deviendra le guide intellectuel et spirituel, l’animateur du groupe. Il « prodiguait monitions et exhortations » (Lettre 39 à Paula), il commentait le psautier, il donnait des cours d’hébreu. Inlassablement, il répondait aux billets impatients de l’ardente Marcella qui multipliait les consultations bibliques. Aimé et respecté, Jérôme était heureux de commenter l’Écriture devant cet auditoire de choix !
C’était trop beau pour durer ! Les critiques, les soupçons, les calomnies allaient pleuvoir !
La jeune veuve Blésilla, guidée par Jérôme, avait embrassé un genre de vie très austère. Elle tomba gravement malade, elle guérit, puis soudain la fièvre violente reprit et l’emporta en quelques jours au mois de novembre 384. Aux funérailles, la foule murmurait :

  • N’est-ce pas ce que nous ne cessions de répéter ? Paula pleure sa fille tuée par les jeûnes, elle pleure parce qu’elle n’a pu en obtenir, par un second mariage, de petits-enfants !
    Cette détestable engeance de moines, qu’attend-on pour l’expulser de la Ville ou la lapider ou la précipiter dans les flots ?
    Lettre 39 à Paula

C’est du moins ce que prétend Jérôme dans la lettre très dure, somme toute, qu’il écrit à Paula pour lui reprocher des larmes qu’il juge indignes d’une chrétienne :

  • Si je songe que tu es mère, je ne te blâme pas de pleurer, si je songe que tu es chrétienne et moniale chrétienne, ces titres me semblent exclure celui de mère…
    Lettre 39

Paula cependant acceptait ce langage où l’affection alterne avec la sévérité, et elle connaissait bien celui qui se disait « père par l’esprit et éducateur par l’affection » de sa fille Blésilla.
Mais la foule grondait, attisée d’ailleurs par des clercs ulcérés des critiques - justifiées souvent - mais cinglantes de Jérôme.
Pour la vierge Eustochium, Jérôme avait écrit tout un petit Traité sur la virginité - connu surtout sous la mention de la Lettre 22. Il y caricaturait sans pitié les vierges folles, les faux moines et les prêtres gloutons.

  • Quelle quantité de femmes veuves avant même d’être mariées ! Leur conscience coupable n’est voilée que par un vêtement menteur… Leurs furtives œillades entraînent derrière elles un troupeau de jeunes gens…
    Il en est qui briguent le sacerdoce ou le diaconat pour avoir plus aisément accès auprès des dames… Je n’en décrirai qu’un… Remarque-t-il un coussin, une étoffe élégante ou n’importe quelle draperie de l’appartement, il la loue, l’admire, la palpe. Il se plaint de n’en point posséder de pareille et l’obtient moins qu’il ne l’extorque, car chacun redoute d’offenser ce concierge de Rome !

Celles et ceux qui se sentaient visés par de telles paroles ne pouvaient pas supporter l’insupportable Jérôme qui renchérissait, car voici toute sa défense :

  • J’ai dit que par le crime, le parjure et le mensonge, certains étaient parvenus à je ne sais quelle dignité ! Que t’importe puisque tu t’estimes sans reproche ! Je me suis ri d’un avocat qui a besoin d’être patronné. Je raille une éloquence de quatre sous. Qu’est-ce que cela te fait à toi qui es si verbeux ? Quel que soit le vice contre lequel je brandis la pointe de mon stylet, tu hurles qu’on te désigne !
    Lettre 40 à Marcella

Marcella cependant osait lui dire son fait et le mettre en garde.

  • Je le sais bien, en lisant ces invectives, ton front va se rider. Tu crains que ma franchise ne soit encore à l’origine de nouvelles disputes. Tu voudrais, si c’était possible, de ton doigt, me fermer la bouche pour que je n’ose dire ce que d’autres ne rougissent pas de faire !
    Lettre 27 à Marcella

Après la mort de Damase, on osa tenir tête à Jérôme, une cabale se ligua contre lui. Une sorte de tribunal ecclésiastique le jugea et l’acquitta car la conduite de Jérôme était sans reproche. Le clergé romain n’en exigea pas moins que Jérôme quittât Rome et au plus tôt !

Au mois d’août 385, ce fut chose faite.

  • Un groupe nombreux de jeunes filles m’entourait souvent. De mon mieux, fréquemment, je leur ai expliqué l’Écriture sainte. L’enseignement créa l’assiduité, l’assiduité la familiarité, et la familiarité causa la confiance. Qu’elles disent donc si elles ont jamais remarqué en moi quoi que ce soit d’étranger aux convenances chrétiennes ?
    Lettre 45 à Asella
  • Avant que je connaisse la maison de Paula, la sainte, Rome tout entière était d’accord pour m’apprécier ; presque tous me jugeaient digne du souverain pontificat. La bouche de Damase, de bienheureuse mémoire, tenait, disait-on, mon langage même. On m’appelait saint, on me trouvait humble et savant… mais j’ai perdu, paraît-il, toutes mes vertus. O envie qui te déchires à première, ô ruse de Satan qui toujours persécutes la sainteté !
    Lettre 45 à Asella
  • Trois ans ou presque j’ai vécu avec ces gens-là !
    Lettre 45


9. Il regagne l’Orient



Jérôme regagne l’Orient en 385. Il est accompagné de son jeune frère Paulinien, de quelques moines et d’un ami. Il fait halte à Antioche, y retrouvant l’accueil de son ami et mécène Evagrios et l’affection de l’évêque Paulin qui l’avait ordonné.

A Antioche, Paula et sa fille Eustochium suivies de quelques moniales viennent rejoindre Jérôme : « La constellation changeait de ciel [11] » ! Et une petite caravane s’organise : ensemble, Jérôme et les pieuses moniales vont faire un grand pèlerinage en Palestine et en Égypte, le pays de la Bible et la terre d’élection du monachisme primitif !
Quelques escales importantes : Sidon, Tyr, Césarée - à Césarée le souvenir d’Origène est évoqué - Jérusalem.

  • Paula visita avec tant d’ardeur et de zèle tous les lieux de la ville, et seul le désir de ceux qu’elle n’avait point encore vus était capable de l’arracher à ceux où elle était. Prosternée devant la croix, elle adora le Seigneur comme si elle l’y eût vu attaché. Pénétrant dans le sépulcre, elle baisa la pierre de la résurrection, la pierre que l’ange écarta de l’ouverture du tombeau. Et quand on lui montra le lieu même où avait reposé le corps du Seigneur, elle le baisa, y pressant ses lèvres comme si elle eût voulu se désaltérer à des eaux longtemps désirées.
    Lettre 108 à Eustochium après la mort de sa mère Paula

Après Jérusalem, Bethléem.

  • Je l’écoutais me jurer qu’elle contemplait avec les yeux de la foi l’enfant enveloppé de langes, vagissant dans sa crèche, les mages adorant Dieu, l’étoile qui brillait au-dessus, la Vierge-Mère, le père nourricier empressé, les bergers accourant de nuit pour voir ce qui était arrivé.
    Lettre 108

Ensuite Cana, Capharnaüm.

  • On regarde l’Écriture sainte avec d’autres yeux si l’on a parcouru la Judée et si l’on connaît les villes et les paysages anciens, que leur dénomination ait ou non changé depuis.
    Préface au livre des Paralipomènes traduit du grec.

Ce fut alors le pèlerinage monastique en Egypte.

  • Dirais-je les Macaire, les Arsène, les Sérapion, et ces autres colonnes de la foi au Christ ? Y eut-il un seul d’entre eux dans la cellule de qui elle (Paula) ne soit entrée et aux pieds duquel elle ne se soit prosternée ? Elle croyait voir le Christ en la personne de chacun de ces saints et tout ce qu’elle faisait à leur égard elle le faisait en se disant avec joie : c’est au Seigneur que je le fais [12].
    Lettre 108

Jérôme séjourne un petit temps à Alexandrie et, trente jours durant, il y fréquente celui qui fut le dernier didascale de l’école théologique dont Origène fut la gloire, Didyme l’Aveugle, son maître « très clairvoyant », il l’interroge « sur tout ce qui lui paraît obscur dans l’Écriture » [13].

10. Il se fixe à Bethléem



Jérôme nous raconte que lors de son pèlerinage en Terre sainte, Paula s’était écriée à Bethléem :

  • Moi, pauvre pécheresse, j’ai été jugée digne de baiser la crèche où le Seigneur a vagi tout petit enfant, de prier dans l’étable où la Vierge l’a mis au monde ! « Ah ! c’est ici mon repos, c’est la patrie de mon Dieu ! C’est là que j’habiterai puisque le Sauveur l’a choisie ! J’ai préparé une lumière à mon Christ. Mon âme vivra pour lui et ma race le servira » (Ps 131 et 21).
    Lettre 108 à Eustochium, Éloge funèbre de Paula

Or, voici qu’en 386 Jérôme et quelques moines, Paula, sa fille Eustochium et quelques moniales se fixent définitivement à Bethléem pour y mener, dans l’austérité, la prière et l’étude, la vie monastique. Cette stabilité au pays de la Bible assurera aux études scripturaires de Jérôme des conditions de travail exceptionnelles.
Paula consacra sa fortune à l’édification des deux monastères, celui des moniales comprenait trois logis distincts. La construction dura trois ans, pendant lesquels on habita dans de très modestes logis :

  • Dans la petite ferme du Christ, tout est champêtre, hors les psaumes, c’est le silence.
    Lettre 46 de Paula et Eustochium à Marcella
  • Les moniales étaient obligées de savoir les psaumes et devaient tous les jours apprendre quelque chose des saintes Écritures.
    Lettre 108

Le monastère de Jérôme compta jusqu’à cinquante moines, Jérôme en était l’animateur, une sorte d’Abbé de cénobites [14], son frère Paulinien était l’économe. Jérôme faisait des homélies aux moines, visitait le monastère des moniales, recevait de très nombreux hôtes, ce dont il se plaint à la fois et se réjouit, sans cesse interrompu dans son travail auquel il consacre une grande partie de ses nuits, mais entouré d’admirateurs et d’amis. On le pense bien cependant, Jérôme n’avait pas que des amis !

Quelques orages vinrent bouleverser la vie studieuse de Jérôme : ce fut d’abord la terrible querelle origéniste qui ruina l’amitié de Jérôme et de Rufin. Ce n’est pas sans tristesse qu’on assiste à sa rupture. En vain, saint Augustin et sainte Paula s’interposèrent pour ménager une réconciliation qui fût définitive. En 375, écrivant à Rufin avec tendresse, Jérôme lui disait :

  • L’affection n’a pas de prix. Une amitié qui peut cesser ne fut jamais sincère.
    Lettre 3

Maintenant, au contraire, Jérôme ne peut plus souffrir Rufin qui à Jérusalem, sur le Mont des Oliviers, menait la vie monastique non loin du monastère de moniales dirigé par Mélanie l’Ancienne. La querelle origéniste exaspéra une inimitié déjà latente. Voici, à titre d’exemple, comment Jérôme parle de Rufin plus de dix ans après sa grande colère causée par la lutte origéniste :

  • J’apprends qu’un scorpion, animal muet et venimeux, murmure je ne sais quoi au sujet de ma réponse… ou plutôt qu’il s’efforce de tourner contre moi une piqûre dont il crèvera lui-même.
    Commentaire sur Isaïe 10

Et tandis que Jérôme était lui-même « chef d’école » enseignant malgré le « songe » d’autrefois les auteurs profanes à de jeunes garçons, il met un malin plaisir à caricaturer Rufin professeur, et cela après le décès de celui-ci survenu en 410 :

  • Pour parler, c’était une tortue ! À longs intervalles, il trouvait à peine quelques mots, vous auriez dit des sanglots plutôt que des phrases. Dans sa chaire, derrière une barricade de livres, les sourcils froncés, les narines contractées, le front ridé, il claquait des deux doigts pour attirer l’attention des élèves et puis il proférait de pures inepties et déclamait contre chacun !
    Lettre 125

Voici en quels termes il annonce la mort de Rufin survenue en Sicile :

  • Le Scorpion est écrasé sur le sol de Sicile !
    Commentaire sur Ézéchiel, Prologue

A la querelle origéniste succédèrent les polémiques contre des détracteurs de l’idéal monastique, Jovinien qui rabaissait la virginité et blâmait le jeûne et Vigilantius, ce vigilant que Jérôme appelle l’« endormi » ou « le bonnet de nuit » qui s’en prenait aussi au culte des saints. Querelle pélagienne aussi, Pélage en personne étant venu en 415 en Palestine. Des bandes de pélagiens attaquèrent les deux monastères de Bethléem et incendièrent les bâtiments… Les nouvelles d’Italie étaient tragiques, les incursions de barbares ruinaient l’empire, Rome fut prise et mise à sac en 410 par Alaric. La veuve Marcella mourut, peu de temps après avoir été brutalisée par les Goths :

  • La voix me manque. Les sanglots entrecoupent mes paroles pendant que je dicte. Elle est prise, la Ville qui s’empara de l’Univers.
    Lettre 126

Paula était morte en 404. En 418, après une brève et soudaine maladie, Eustochium mourut à son tour. Ce décès inattendu brisa le vieux Jérôme :

  • La dormition soudaine de la sainte et vénérable vierge Eustochium nous a tout à fait désolé et elle a presque changé notre manière de vivre car nous ne pouvons plus en bien des choses réaliser nos desseins et l’ardeur de l’esprit est mise en échec par l’infirmité de la vieillesse.
    Lettre à Riparius

On ne sait rien des derniers jours de Jérôme. Il mourut le 30 septembre 419 ou 420.



II. Œuvres




1. L’œuvre essentielle : les travaux bibliques



Les révisions de textes bibliques

À la demande du pape Damase qui orienta ainsi son labeur scientifique, Jérôme remania le texte latin des évangiles, celui aussi du psautier d’après les Septante (en 384).

Jérôme révise aussi le texte latin de l’Ancien Testament d’après les Septante et l’original hébreu : il se base sur les Hexaples d’Origène. De cet immense travail, presque rien ne subsiste : le livre de Job et celui des psaumes. On vola ce texte à Jérôme de son vivant (Lettre 134). On comprend que ce travailleur acharné qui consacrait ses nuits à un labeur incroyable en ait été ulcéré !

Les traductions de textes bibliques

De 391 à 406, Jérôme entreprend de traduire tout l’Ancien Testament sur le texte original hébreu : avec amour et respect, il s’efforce de retrouver le texte même de l’Écriture, la vérité hébraïque pour laquelle il a un culte mérité :

  • Nous avons l’obligation d’interpréter l’Écriture telle qu’elle est lue à l’église, mais d’autre part nous n’avons pas le droit de sacrifier la vérité hébraïque.
    Comm. sur Michée, 1, 16

La Vulgate, c’est-à-dire le texte latin officiel de la Bible utilisé dans l’Église et dont l’autorité a été sanctionnée au Concile de Trente, est composée en majeure partie par les traductions de Jérôme. En 1933, le pape Pie XI confia au monastère bénédictin de saint Jérôme à Rome la tâche de réaliser une édition critique de la Vulgate.

Les Commentaires exégétiques

On se souviendra que Jérôme fut d’abord un disciple d’Origène et qu’il le répudia ensuite : en conséquence, on remarque dans son œuvre exégétique un glissement progressif du sens allégorique vers le seul sens littéral [15].

Dans l’ensemble, le travail de commentateur de Jérôme est très rapide et quelque peu superficiel :

  • Aussi vite que va la main du scribe court ma dictée.
    Comm. sur Isaïe V, Prologue

Jérôme a commenté tous les prophètes et avec prédilection Isaïe sur lesquels il a plusieurs ouvrages : son grand commentaire, six homélies Sur la Vision d’Isaïe (en 381), un commentaire de Dix visions d’Isaïe (en 397). Le commentaire sur Jérémie a été interrompu par la mort de Jérôme.

  • Je tâcherai d’exposer Isaïe de façon qu’il apparaisse non seulement comme prophète mais en même temps comme évangéliste et comme apôtre.
    Comm. sur Isaïe, Prologue
  • Eustochium, vierge du Christ, toi qui m’as soutenu de tes prières pendant ma maladie, implore pour moi la grâce du Christ afin qu’animé de l’esprit dans lequel les prophètes ont prédit l’avenir, je puisse pénétrer leur nuée obscure et comprendre la parole de Dieu que n’entendent pas les oreilles du corps mais celles du cœur.
    Comm. sur Isaïe, XI

Le grand Commentaire sur Ezéchiel fut écrit entre 410 et 414 tandis que les réfugiés fuyant l’Italie dévastée par les barbares affluent. Comme celui sur Isaïe, ce commentaire est dédié à la chère Eustochium.

  • Je dicte ces pages à la tremblotante lueur de ma lampe. L’exégèse me permet de dissiper un peu la tristesse de mon âme bouleversée… Comment rester insensible au spectacle de la cruauté des barbares ?
    Comm. sur Ezéchiel VIII

Il faut mentionner encore les commentaires Sur les psaumes, l’Ecclésiaste, et, pour le Nouveau Testament, les Commentaires sur saint Matthieu, et quatre épîtres de saint Paul : la lettre à Philémon, l’épître aux Galates, celle aux Ephésiens et celle à Tite. Relevons cette louange à la veuve Marcella qui vient de perdre sa mère Albina :

  • Je sais qu’elle oublie tout ce qui est humain et qu’au son éclatant des lettres sacrées, elle traverse hardiment la mer Rouge du siècle.
    Comm. de l’ép. aux Gal. Préface

Ailleurs, ce mot charmant sur Virgile, le poète tant aimé maintenant délaissé au profit de l’étude des Écritures :

  • Pensez à l’infirmité de mes yeux, à la faiblesse de mon corps. Je ne peux écrire moi-même. Je ne puis corriger la pesanteur du discours par le travail et le poli du style comme le faisait Virgile qui léchait ses livres comme une ourse lèche ses petits ! J’en suis réduit à un secrétaire, je dicte ce qui me vient aux lèvres. Si je veux réfléchir un peu, son silence me le reproche !
    Comm. ép. aux Gal., Préface au livre III

Il faut signaler encore d’autres travaux bibliques : les Questions hébraïques sur la Genèse qui témoigne de la parfaite maîtrise que Jérôme avait de l’hébreu et aussi de son sens critique, et deux traductions : celle d’un Dictionnaire de noms propres de la Bible (Philon d’Alexandrie) et d’un Dictionnaire des noms de lieux (Eusèbe de Césarée)

2. Traductions d’auteurs ecclésiastiques 



D’Origène

14 Homélies sur Jérémie, 14 Homélies sur Ezéchiel, 2 Homélies sur le Cantique des cantiques, 39 Homélies sur saint Luc, 8 Homélies sur Isaïe.

Après la querelle origéniste, 4 livres du Péri Archôn (le De Principiis) s’opposent à la traduction que Rufin fit du même livre.

De Didyme l’Aveugle

Le Traité du Saint-Esprit (en 392) : Jérôme y dénonce les larcins d’une « déplaisante corneille », il s’agit de saint Ambroise qui en effet s’est inspiré de Didyme dans son Traité du Saint-Esprit, comme Jérôme s’inspirait sans cesse et partout d’Origène sans le citer, « dans le feu de la dictée, les guillemets fondent » [16].

De Pachôme et de ses disciples

Les Règles monastiques et les Lettres [17].

D’Eusèbe de Césarée

Outre le Dictionnaire biblique déjà cité, la 2e partie de sa Chronique (livre historique).

3. Œuvres polémiques



L’Altercatio c’est-à-dire le Dialogue entre un Luciférien et un Orthodoxe combat les opinions erronées de Lucifer de Cagliari qui niait la validité du baptême conféré par les ariens.

Le Contre Jovinien et le Contre Vigilantius dont nous avons déjà parlé. Les deux écrits constituent une défense de la vie monastique contre ses détracteurs.

Les Dialogues contre les Pélagiens.

Deux écrits nés de la querelle origéniste : le Contre Jean de Jérusalem en 396 qui fut suivi la même année par une sincère tentative de réconciliation entre les adversaires, l’évêque Jean et Rufin d’une part et Jérôme de l’autre et en 401-402 la terrible Apologie contre Rufin qui consomme la rupture.

4. Œuvres historiques



Le De viris(Des hommes illustres) en 393, compte 135 notices d’auteurs chrétiens. L’importance de ce petit récit comme source de la patrologie a été soulignée.

Les Vies de Paul de Thèbes (en 376), de Malchus (390), d’Hilarion (vers 391) sont trois charmants récits, trois romans populaires.

Pour ne pas froisser la susceptibilité de Jérôme, nous avons classé parmi les œuvres historiques ces belles histoires romanesques, mais Jérôme est le seul à croire à leur historicité ! Les données historiques primitives fournissent un canevas aux broderies de l’imagination. Ces jolis contes ont toutefois leur raison d’être : ils sont des « codes d’ascèse mis en action » [18]. Et puis « Hilarion savait par cœur les divines Écritures » [19] !

5. Homélies



Les homélies de Jérôme furent prononcées à Bethléem pour sa communauté monastique. Dom Morin les a publiées pour la première fois en 1897 et en 1903 : Homélies sur les psaumes, sur Isaïe, sur aint Marc et sur divers textes de la Bible, en tout 95 homélies.

6. Lettres



Le recueil de lettres se compose de 150 numéros, 117 lettres sont de Jérôme, 26 lui sont adressées. Cette correspondance s’étend sur une période de 45 ans.

Les Lettres sont une source de première valeur pour l’étude de la vie de Jérôme, de son style, de son caractère, de sa passion de l’Écriture. On peut y glaner bien des conseils excellents qui formeraient un manuel d’ascèse, un guide de vie monastique, un guide aussi de vie chrétienne dans le monde.

Mais que de caricatures cruelles, dessinées d’ailleurs de main de maître Que de traits blessants, que de mots durs aussi contre le mariage. Le langage outrancier de Jérôme dépare ses plus belles pages. Et on n’est pas sans éprouver quelque malaise devant certains de ses conseils :

  • Qu’en toutes choses, ta parole soit modérée et sobre… veille à ne pas avoir à regretter ce que tu diras… En tout ce que tu dis, que ton âme reste tranquille et paisible… Que ton esprit soit humble et doux…
    Lettre 148 à Cleantia, femme mariée

D’autre part, c’est justice de constater que le même texte poursuit : « Que ton esprit se dresse seulement contre les vices » et cela, Jérôme l’a fait. Et que dire alors de ces mots émouvants :

  • Moi qui donne des conseils, pourquoi ne suis-je pas tel que je désire que tu sois ?… Les paroles que je prononce ne sont pas de moi, mais du Seigneur et Sauveur ; mes conseils ne portent pas sur ce que je pourrais faire moi-même, mais sur ce que doit vouloir ou faire celui qui veut devenir le serviteur du Christ. Les athlètes aussi sont plus forts que ceux qui les oignent.
    Lettre 118 à Julien




Conclusion



Jérôme possède une sensibilité extrême. Nerveux et passionné, tout en contrastes, il sut aimer jusqu’à la plus délicate tendresse et haïr jusqu’à la grossièreté et la plus cinglante colère. Sa haine exacerbée s’adresse le plus souvent aux vices et à l’hérésie, mais elle atteint rudement ceux qui en sont les responsables ou les victimes et il lui arrive, hélas, de s’aveugler elle-même.
Cet impatient en impatiente beaucoup ! Aussi bien, où se ranger : parmi la foule de ceux qui l’admirent et qui l’aiment ou parmi le groupe de ceux qui ne peuvent le souffrir ?

Parions qu’il y a tout à gagner à se mettre aux côtés de Paula, de Marcella et d’Eustochium ! Nous aurons souvent, comme Marcella, les sourcils froncés, « le front ridé et le doigt sur la bouche » (Lettre 27) mais, du moins, nous entendrons Jérôme, ce philologue et cet exégète, nous traduire, nous commenter l’Ecriture et nous révéler ainsi sa passion du Christ, seul Maître de ce maître qui se cherchait des disciples ! Jérôme est l’homme de l’Écriture sainte et telle est sa grandeur. Si les exégètes peuvent aujourd’hui le surpasser, c’est grâce encore à son impérissable labeur. Jérôme est aussi un guide spirituel et un maître d’ascèse.

Et si d’aucuns répugnaient à se joindre au cercle de l’Aventin par trop soumis, il est une autre place de choix ! Qu’ils se rangent aux côtés d’Augustin, l’évêque d’Hippone ! Rien de significatif comme la correspondance échangée entre ces deux Docteurs de l’Église latine ! Augustin, le Pasteur, incompétent en sciences hébraïques, ose faire à Jérôme une remarque à propos de ses traductions ! Ulcéré, Jérôme sort ses griffes : est-ce parce qu’il est évêque que ce jeune blanc-bec cherche à en remontrer à un vieux maître ?
Consterné, Augustin répond avec humilité et douceur et le Docteur de la charité exhorte à la charité en reconnaissant ses torts, en posant des questions… Et voici que soudain Jérôme, ce vieux lion, dompté, se couche aux pieds d’Augustin [20]. Il en vient à reconnaître, en toute sincérité, la supériorité d’Augustin : que valent, dit-il, ses pauvres discussions avec les Pélagiens auprès de celles d’Augustin, ce théologien et ce penseur ?
« La charité est patiente, elle excuse tout, elle endure tout » [21] : elle a su apaiser… même un saint Jérôme

Source :

Soeur Gabriel Peters, Lire les Pères de l’Église. Cours de patrologie, DDB, 1981.
Avec l’aimable autorisation des Éditions Migne.

[1] PL 28, 1082 B, préface de la traduction du livre de Job.

[2] P. Antin, Introduction de saint Jérôme, Sur Jonas, Paris 1956, SC N° 43, p. 7-8.

[3] Voir le beau témoignage qu’en donne le récit de saint Augustin (Confessions, VIII, 6, 15).

[4] Dans la Lettre 11, Jérôme parle du « susurrement des calomniateurs ». Jérôme l’écrit aux vierges d’Haemona auxquelles, non loin d’Aquilée, il faisait des conférences. Steinmann suppose, comme d’autres d’ailleurs, que les visites de Jérôme aux moniales provoquèrent des calomnies : J. Steinmann, Saint Jérôme, Paris 1958, p. 42.

[5] Saint Augustin, avant sa conversion, a une réaction identique, une réaction de rhéteur : Confessions, III, 5, 9 : « Les Écritures m’ont paru indignes d’entrer en comparaison avec la dignité cicéronienne ! »

[6] Dans la même Lettre 22. Le récit du songe de Jérôme est une de ses pages les plus célèbres.

[7] J . Steinmann, op. cit., p. 54.

[8] P. Antin, Essai sur Saint Jérôme, Paris 1951, p. 65.

[9] Apollinaire de Laodicée fut condamné comme hérétique : il refusait de reconnaître au Christ un principe d’animation non divin et donc une âme humaine.

[10] Saint Jérôme, De vir.

[11] P. Antin, op. cit., p. 89.

[12] Cf. Règle de saint Benoît, ch. 53.

[13] Prologue du Commentaire de l’épitre aux Éphésiens.

[14] L’expression est de Paul Antin, (op. cit., p. 109.)

[15] Ce que Steinmann appelle une « désintoxication », op. cit., p. 368. Dire cela sans nuances, c’est se montrer injuste envers Origène qui n’est certes pas un poison !

[16] P. Antin, op. cit., p. 160.

[17] Une édition critique en a été donnée : Pachomiana latina, A. Boon, Louvain 1932.

[18] P. Antin, op. cit., p. 123.

[19] Vie d’Hilarion, 3.

[20] Pourquoi dans l’iconographie Jérôme a-t-il si souvent un doux lion auprès de lui ? Tout simplement parce qu’il y eut une confusion de noms : ce lion est celui d’un Père du désert, saint Gérasime, un lion reconnaissant parce que Gérasime avait arraché une épine de sa patte ! Quant au joli chapeau rouge de cardinal ? C’est un bel anachronisme ! Le chapeau date du XIIIe s., il fut voulu par Innocent IV qui l’imposa à ses cardinaux ! Mais Jérôme avait bel et bien reçu le titre honorifique de « prêtre-cardinal » du pape Libère.

[21] 1 Co 13, 4.7.

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