Lundi 14 janvier 2008 — Dernier ajout lundi 3 juin 2013

Les Pères apostoliques (II) : Ignace d'Antioche (logo)Les Pères apostoliques (II) : Ignace d’Antioche

Cours de patrologie de soeur Gabriel Peters o.s.b., chapitre 2

Vous trouverez ici le chapitre sur saint Ignace d’Antioche publié dans le manuel de patrologie de Soeur Gabriel Peters. Les Pères apostoliques sont ceux qui sont réputés avoir connu les apôtres.

Introduction

I. Ignace d’Antioche

- 1. D’après les témoignages anciens
- 2. D’après les lettres d’Ignace
- 3. D’après la lettre de Polycarpe de Smyrne aux Philippiens
- 4. Quelques déductions et hypothèses
- 5. D’après les légendes
- 6. Le culte d’Ignace

II. Les sept lettres authentiques

- 1. La question de l’authenticité
- 2. Le style des lettres
- 3. Aperçu sur le texte des lettres
- 4. La doctrine des lettres

Conclusion : L’âme d’Ignace d’Antioche

Appendice



  • Honoré du titre le plus glorieux, dans les fers que je promène, je chante les Églises. Je leur souhaite l’union avec la chair et l’esprit de Jésus-Christ, notre éternelle vie ; l’union dans la foi et la charité, cette charité que rien n’égale ; l’union bien plus importante encore avec Jésus et le Père en qui nous résisterons à toutes les menaces du Prince de ce monde ; nous y échapperons et nous atteindrons Dieu.
    Magnésiens, 1, 2.




INTRODUCTION




Ignace d’Antioche

gnace, évêque d’Antioche, fut condamné à être livré aux bêtes à Rome. Il y subit le martyre sous le règne de Trajan. Enchaîné et mené au supplice, il écrivit, pendant son long parcours, sept lettres, soit six à des Églises locales et une à l’évêque de l’une d’elles qui l’avait accueilli : Polycarpe de Smyrne.

Les sept lettres authentiques d’Ignace

Ces sept lettres authentiques d’Ignace d’Antioche nous renseignent sur la vie des Églises au début du second siècle, sur leur organisation hiérarchique et sur les hérésies menaçantes. La lettre aux Romains témoigne aussi de la primauté de Rome.
Ces lettres nous révèlent l’âme ardente du grand martyr et la pureté de sa doctrine imprégnée des pensées de saint Paul souvent cité, et tout autant de celles que nous retrouvons dans les écrits johanniques.


I - IGNACE D’ANTIOCHE



L’âme d’Ignace nous apparaîtra tout entière dans ses lettres très personnelles.
Quant à sa vie, en dehors des nombreux détails que ses lettres nous donnent sur la route vers le supplice, nous n’en savons pour ainsi dire rien. Il nous faut donc classer, d’après les sources consultées, les renseignements fournis, afin d’être mieux à même d’en évaluer la portée.

1. d’après les témoignages anciens les plus autorisés

Remarquons que seuls ces témoignages nous confirment le martyre d’Ignace que nul, bien entendu, ne met en doute. Seuls aussi, ils nous fournissent le cadre chronologique des événements ; tout d’ailleurs invite à l’accepter.

• Irénée et Origène

Vers 180, Irénée (Adv. Haer., 5, 28) et vers 235 Origène (In Luc., 6) assurent qu’Ignace fut livré aux bêtes. Origène nous dit qu’Ignace fut le deuxième évêque d’Antioche [1].

• Eusèbe

La Chronique d’Eusèbe place le martyre d’Ignace la dixième année de Trajan, soit en 107. Cette précision n’a qu’une valeur approximative, mais tous les savants s’accordent pour accepter les environs de l’an 110.

L’Histoire Ecclésiastique (3, 22) nous apprend, d’accord avec Origène, qu’Ignace, deuxième évêque d’Antioche, succéda au successeur immédiat de saint Pierre, Evodius. Or, Eusèbe avait sous les yeux les anciennes listes épiscopales d’Antioche (dans la Chronique de Jules l’Africain ( après 240), ami d’Origène.

Le chapitre de l’Histoire Ecclésiastique, au livre 3, est consacré tout entier à Ignace, mais les renseignements proviennent visiblement des lettres du martyr ; c’est donc là que nous préférons les rechercher.

2. d’après les lettres d’Ignace

L’évêque d’Antioche, Ignace, appelé aussi Théophore, condamné à être livré aux bêtes à Rome, y fut conduit enchaîné.

  • Depuis la Syrie jusqu’à Rome, je combats contre les bêtes, sur terre et sur mer, de nuit et de jour, enchaîné que je suis à dix léopards, je veux parler des soldats qui me gardent. A mesure qu’on leur fait plus de bien, ils en deviennent pires. Mais par leurs mauvais traitements, je deviens davantage un disciple.
    Lettre aux Romains, 5, 1

Pendant ce douloureux voyage, le saint évêque, exultant de joie, écrivit aux Églises sept lettres qui nous dévoilent son âme ardente et nous révèlent aussi ses préoccupations - assurer l’union des Églises à leurs évêques, leur union entre elles et la fuite de l’hérésie.
Il est aisé de retracer, d’après les détails donnés, l’itinéraire parcouru par le condamné (voir carte page suivante).
Il y eut trois escales plus importantes : Philadelphie, Smyrne et Troas.
A Smyrne, Ignace fut accueilli par l’évêque Polycarpe. Des délégations importantes d’autres Églises d’Asie s’empressèrent de venir le saluer.

  • … Les charitables Églises m’ont accueilli au nom de Jésus-Christ, non comme un simple passant. Et celles-là mêmes qui n’étaient pas sur ma route selon la chair venaient au devant de moi de ville en ville.
    Lettre aux Romains, 9, 3.

Itinéraire d'Ignace

De Smyrne, Ignace écrit quatre lettres

  • les lettres aux communautés d’Éphèse, de Magnésie, de Tralles pour les remercier de l’avoir fait saluer par leurs délégués.
  • et l’incomparable lettre aux Romains pour supplier instamment ceux-ci de ne tenter aucune démarche en sa faveur.
  • Je crains que votre charité ne me fasse tort… Jamais je ne retrouverai une pareille occasion d’aller à Dieu… Si vous vous taisez, je deviendrai une parole de Dieu, mais si vous aimez trop ma chair, je ne serai plus qu’une voix [2]… Je ne vous demande qu’une chose, c’est de laisser offrir à Dieu la libation de mon sang tandis que l’autel est encore prêt : alors, réunis tous en chœur par la charité, vous pourrez chanter dans le Christ Jésus unE hymne à Dieu le Père pour avoir daigné faire venir l’évêque de Syrie du levant au couchant. Il est bon de se coucher loin du monde en Dieu pour se lever en Lui.
    Lettre aux Romains, 1 et 2

À Troas, Ignace reçoit une heureuse nouvelle : toute persécution a cessé dans son Église d’Antioche. Il écrit alors trois lettres : les lettres aux communautés de Philadelphie et de Smyrne

  • la lettre à l’évêque de Smyrne : Polycarpe.

Très semblables aux lettres de remerciement et de conseils écrites de Smyrne, - celle aux Romains exceptée -, ces lettres écrites de Troas n’en diffèrent que sur un point : elles se terminent par la recommandation d’envoyer à Antioche un diacre, un « courrier de Dieu ».

  • On m’a annoncé que grâce à votre prière et à la miséricorde que vous avez dans le Christ Jésus, l’Église d’Antioche de Syrie est en paix ; il convient donc que vous, en tant qu’Eglise de Dieu, vous élisiez un diacre, pour qu’il y aille en messager de Dieu, pour se réjouir avec ceux qui sont rassemblés et glorifier le Nom.
    Lettre aux Philippiens, 10, 1.
  • J’ai appris que l’Église d’Antioche en Syrie a, grâce à votre prière, recouvré la paix. Cette nouvelle a relevé mon courage, et maintenant que Dieu m’a rendu la tranquillité, je n’ai plus qu’un seul souci : celui d’arriver à lui par le martyre et d’être, grâce à vous, compté parmi les vrais disciples au jour de la résurrection. Il convient, bienheureux Polycarpe, de convoquer une assemblée agréable à Dieu et d’élire quelqu’un qui vous soit très cher et qui soit actif, on pourra l’appeler le courrier de Dieu, il serait chargé d’aller porter en Syrie, pour l’honneur de Dieu, le glorieux témoignage de votre ardente charité. Un chrétien ne s’appartient pas, il appartient au service de Dieu.
    À Polycarpe, 7, 1-3.

Ignace se proposait d’écrire bien d’autres lettres encore.

  • J’écris à toutes les Eglises : je mande à tous que je mourrai de grand cœur pour Dieu, si vous ne m’en empêchez.
    Lettre aux Romains 4, 1.

N’avait-il pas annoncé, dans sa lettre aux Éphésiens, la plus longue, un « deuxième livret » qui leur exposerait plus en détail « l’économie concernant l’homme nouveau Jésus-Christ » (Éph. 20, 1) ?
Les derniers mots de la lettre à Polycarpe sont les derniers que nous entendrons d’Ignace :

  • Je vous dis un éternel adieu en Jésus-Christ notre Dieu. Puissiez-vous demeurer toujours en Lui, dans l’unité de Dieu et sous sa surveillance [3]. Je salue Alcé dont le nom m’est si cher. Adieu dans le Seigneur.
    8, 2

3. d’après la lettre de S. Polycarpe aux Philippiens

Les Philippiens ont eux aussi reçu Ignace sur son passage, ils écrivent à Polycarpe, demandant l’envoi des précieuses lettres du martyr. Et Polycarpe répond à leur désir :

  • Les épîtres d’Ignace, tant celles qu’il nous a adressées que d’autres que nous possédons de lui, nous vous les envoyons toutes selon votre demande, elles sont jointes à la présente lettre. Vous pourrez en tirer un grand profit car elles sont pleines de foi, de patience, de tout ce qui peut édifier et porter à Notre Seigneur. De votre côté, si vous avez des nouvelles sûres d’Ignace et de ses compagnons, veuillez me les communiquer.
    13, 2

Polycarpe n’a donc aucune nouvelle sûre de l’évêque d’Antioche, cependant, il n’en doute pas : il a, comme ses compagnons, subi le martyre.

  • Montrez cette indéfectible patience que vous avez contemplée de vos propres yeux, non seulement dans les bienheureux Ignace, Zosime et Rufus, mais aussi en d’autres qui étaient de chez vous, en Paul lui-même et dans les autres apôtres, bien persuadés que ces hommes n’ont pas couru en vain (Phil., 2, 16), mais dans la foi et la justice, et que maintenant, ils occupent auprès du Seigneur, dont ils ont partagé les souffrances, la place qui leur est due.
    9, 1-2

C’est la lettre de Polycarpe qui nous apprend que, du moins à son arrivée à Philippes, d’autres condamnés furent adjoints à Ignace (1, 1 ; 9, 1 ; 13, 2).

4. quelques déductions et hypothèses plausibles

Ignace semble bien être Syrien d’origine. Il n’est pas citoyen romain, car jamais un citoyen romain ne fut condamné aux bêtes. Rien n’indique qu’il soit Juif : il s’oppose avec fermeté aux coutumes juives (Magn., 8 et 9) et aux judaïsants.
On considère volontiers Ignace comme un converti et on le met en parallèle sur ce point avec Paul, l’ancien persécuteur. De part et d’autre, mêmes protestations d’humilité, même vive conscience des grâces reçues.

  • Je ne vous donne pas des ordres comme si j’étais un personnage. Je suis bien, il est vrai, chargé de fers pour le Nom, mais je n’ai pas encore atteint la perfection en Jésus-Christ. Je ne fais que débuter à son école et si je m’adresse à vous, c’est comme à mes condisciples.
    Lettre aux Éphésiens, 3, 1
  • Bien que je sois le dernier des fidèles dAntioche, Dieu a daigné me choisir pour le glorifier.
    Lettre aux Éphésiens, 21, 2
  • Bien que je sois dans les fers et que vous, vous soyez libres, je ne suis pas à comparer à un seul d’entre vous.
    Lettre aux Magnésiens, 12
  • J’ai de grandes pensées en Dieu, mais je m’impose à moi-même une mesure, pour ne pas me perdre par ma vanterie. Car c’est maintenant surtout que je dois me tenir sur mes gardes et éviter de prêter l’oreille à la flatterie. Ceux qui me flattent me flagellent. Assurément je désire souffrir, mais j’ignore si j’en suis digne, car si mon irritation échappe aux yeux d’un grand nombre, elle ne m’en fait pas moins une guerre très acharnée… Oui, je pourrais, dans cette lettre, vous parler des choses du ciel. Mais vous êtes si enfants encore et je crains de vous faire mal. Excusez-moi donc : incapables d’avaler, vous pourriez vous étrangler. Moi-même, bien que prisonnier, et en état de concevoir les choses du ciel, de connaître les hiérarchies des anges, les armées des principautés, les choses visibles et invisibles, je ne suis pas encore pour autant un vrai disciple. Nous manquons de tant de choses pour que Dieu ne nous manque pas.
    Lettre aux Tralliens, 4 et 5
  • Je ne suis pas digne de faire partie de cette Église (= Antioche) moi, le dernier de ses membres. C’est à la volonté de Dieu que je dois cet honneur, non à mes mérites, mais à sa grâce. Puissé-je, grâce à vos prières, la recevoir dans toute sa plénitude pour parvenir enfin à atteindre Dieu.
    Lettre aux Smyrniotes, 11.

Une loi du Digeste romain spécifie que les hommes (gladiateurs ou condamnés) dirigés vers Rome doivent être « dignes d’être exhibés au peuple romain » (si eius roboris vel artifis sint ut digne populo romano exhiberi possint, Digeste, 48, 19, 31). Ignace fut donc désigné comme une victime de choix.

5. d’après les légendes

Il existe cinq récits différents ou « Actes » du martyre d’Ignace : les deux principaux sont les Actes antiochiens (le Martyrium Colbertinum) et les Actes romains (le Martyrium Vaticanum). On les consulte pour fixer la suite de l’itinéraire d’Ignace, la date du martyre, etc., mais tout y est légendaire.
Une légende tardive (IXe s. - d’Anastase le Bibliothécaire) a souligné l’humilité d’Ignace : elle voit en lui le petit enfant que Jésus prit entre ses bras pour le montrer en exemple à ses apôtres et justifie ainsi son nom de Théophore [4]. Une autre légende étrange (de saint Vincent de Beauvais, dominicain du XIIIe s.) prétend que sur chacun des morceaux du cœur d’Ignace, on lisait une lettre en or : ces lettres recomposaient le nom de Jésus-Christ… On ne se trompe pas en affirmant que le cœur d’Ignace était possédé de l’amour du Christ, mais ceci est exprimé par trop naïvement ! Les lettres d’Ignace nous le disent bien mieux.

6. le culte d’Ignace

Des reliques d’Ignace seraient conservées à Antioche et d’autres à Rome, à l’église de S. Clément. Ce qui est sûr, c’est que le culte d’Ignace se répandit aussitôt après sa mort. Saint Jean Chrysostome prononça à Antioche le panégyrique du saint martyr en son dies natalis, le 17 octobre [5] : « Rome fut arrosée de son sang, vous avez recueilli ses dépouilles… Vous aviez envoyé un évêque, on vous a rendu un martyr » In sanct. mart. Ignatium, 5


II - LES SEPT LETTRES AUTHENTIQUES D’IGNACE




1. La question de l’authenticité

Pendant plus de deux siècles, la question de l’authenticité des sept lettres d’Ignace d’Antioche fut âprement débattue. Vers la fin du XIXe s., la quasi unanimité se fit : la force et la convergence des arguments, tant externes qu’internes, qui plaident en faveur de l’authenticité, fit cesser la bataille.
Eusèbe de Césarée, au livre III de l’Histoire Ecclésiastique, consacre, nous l’avons vu, tout le chapitre 36 à Ignace et à ses lettres. Il les a manifestement sous les yeux et la liste qu’il en dresse est exactement celle des sept lettres que nous étudions. Il cite en outre le témoignage si précieux de Polycarpe, l’évêque de Smyrne qui accueillit Ignace lorsque celui-ci s’acheminait vers le martyre. Polycarpe, dont l’écrit est aussi venu jusqu’à nous, envoie aux Philippiens qui la lui demandent la collection des lettres d’Ignace. Eusèbe nous rappelle encore qu’Irénée cite dans ses œuvres la lettre d’Ignace aux Romains.

Comment, devant de tels témoignages, a-t-on même pu douter de l’authenticité des sept lettres ?

Deux motifs furent à la base de la controverse

a) Trois recensions différentes des lettres d’Ignace existent. L’une (la recension courte) ne comprend que des extraits, la troisième (la recension longue) contient nos lettres, mais aussi six lettres additionnelles apocryphes. La critique dut donc déchiffrer l’énigme et elle a admis comme seule authentique la recension moyenne, celle qui correspond en tous points au relevé d’Eusèbe.

b) Renan voyait, dans les lettres d’Ignace, « un plaidoyer pour l’orthodoxie et l’épiscopat ». De fait, les lettres d’Ignace sont la source unique qui permet de retracer l’organisation hiérarchique si ferme de l’Église à une époque aussi ancienne. Chaque Église est réunie autour de la hiérarchie : évêque, presbytres, diacres. La plupart des savants se refusaient à admettre ce fait.

2. Le style des lettres

Le style des lettres d’Ignace d’Antioche est d’une originalité saisissante.

Ce style, « qualités et défauts, grammaire et vocabulaire, est exactement le même dans les sept lettres et sa parfaite unité, d’un bout à l’autre de la collection, trahit l’unité d’auteur » [6].

Rien de composé ni d’étudié, bien au contraire, mais un langage direct et ardent. L’évêque d’Antioche sait que ces mots heurtés, qu’il dicte à la hâte, sous le regard hostile de ses malveillants gardiens, seront son testament spirituel et, tandis que son esprit embrasse tout l’horizon de l’Église catholique qui se soude dans l’unité, il lègue ce testament, toujours identique, à chacune des Églises locales qu’il peut atteindre.

Répétitions incessantes, images maladroites et trop fortes, phrases inachevées, brisées soudain par le jaillissement d’une idée nouvelle : ces défauts littéraires, que l’on a signalés à l’envi, ne lasseront que ceux qui ne peuvent communier aux convictions profondes de cette âme passionnée, tendue vers le Christ et vers Dieu.

Le jugement d’un fin littérateur comme Renan fut sévère : « Si l’on excepte en effet l’épître aux Romains, pleine d’une énergie étrange, d’une sorte de feu sombre, et empreinte d’un caractère particulier d’originalité, les six autres épîtres, à part deux ou trois passages sont froides, sans accent, d’une désespérante monotonie » [7].

Il est très vrai que l’incomparable Lettre aux Romains est d’une beauté unique : « On n’écrit pas dans sa vie deux lettres comme celle-là », mais « la différence est de degré, non de nature » et ce que Renan nomme monotonie, d’autres le nommeront insistance [8].

Le jugement de Tixeront nous semble si juste et si bien exprimé que nous le transcrivons ici : « Ignace ignore l’atticisme et l’art des périodes harmonieuses et savantes. Mais nul auteur, si ce n’est saint Paul à qui il ressemble beaucoup, n’a fait, mieux que lui, passer dans ses écrits toute sa personnalité et toute son âme. Un mouvement que l’on sent irrésistible entraîne cette composition incorrecte et heurtée, un feu court sous ses phrases où, parfois, un mot à l’emporte-pièce jaillit comme un éclair. La beauté de l’équilibre classique a fait place à une beauté d’ordre supérieur, parfois étrange, dont la source est dans l’intensité du sentiment et dans les profondeurs de la piété du martyr » [9].

3. Aperçu sur les différentes lettres

Voici comment se présente la collection des lettres d’Ignace :

a) Les quatre lettres écrites de Smyrne : • aux Éphésiens • aux Magnésiens • aux Tralliens • aux Romains

b) Les trois lettres écrites de Troas : • aux Philadelphiens • aux Smyrniotes • à l’évêque de Smyrne : Polycarpe.

Cinq de ces lettres ont, en ce qui concerne les idées traitées, un contenu absolument identique. Ce sont les lettres 1 - 2 - 3 et 5 - 6, soit toutes les lettres écrites aux Églises, celle aux Romains mise à part.
En voici, non pas le plan - car la disposition des sujets traités varie quelque peu -, mais le relevé des idées :

    • Salutation
    • Éloge des qualités de la communauté
    • Recommandations pressantes : fuir l’hérésie, s’attacher à l’unité dans la soumission à l’évêque
    • Salut final et demande de prières pour la Syrie ou de l’envoi d’un diacre (les lettres de Troas).

Quant à la lettre à l’évêque de Smyrne, Polycarpe, elle est bien semblable aux cinq lettres aux Églises, mais les conseils y ont évidemment un accent plus personnel et direct. Ignace se rend compte cependant que cette lettre aussi sera lue à toute l’assemblée, car, en une deuxième partie, il la termine en s’adressant à toute l’Église, lui recommandant la soumission à l’évêque.

Contre quelle hérésie Ignace met-il en garde les chrétiens ?

Ignace s’attaque à deux erreurs : le judéo-christianisme qui consiste à mêler les rites et les pratiques du judaïsme au christianisme et le docétisme qui ne voit dans le corps de Jésus-Christ qu’un fantôme sans réalité objective.

Nous allons passer en revue chacune des lettres d’Ignace. Dans les citations, nous suivrons l’ordre des chapitres.

a) Les quatre lettres écrites de Smyrne

1 - LA LETTRE AUX ÉPHÉSIENS

Cette lettre est la plus longue, presque le double des autres et Ignace y annonce une deuxième lettre. Il y exhorte les Éphésiens à l’unité entre eux et avec leur évêque, il les met en garde contre l’hérésie et les remercie de l’envoi de leurs représentants.

Soumission à l’évêque :

  • Vous ne devez avoir avec votre évêque qu’une seule et même pensée… Votre vénérable presbyterium vraiment digne de Dieu est uni à l’évêque comme les cordes à la lyre et c’est ainsi que du parfait accord de vos sentiments et de l’harmonie de votre charité, s’élève un chant vers Jésus-Christ. Que chacun de vous entre dans ce chœur. Alors, dans l’harmonie de la concorde, vous prendrez par votre unité même le ton de Dieu, et vous chanterez tous d’une seule voix par Jésus-Christ, les louanges du Père qui vous entendra et, à vos bonnes œuvres, vous reconnaîtra pour les membres de son Fils. Il vous est bon de vous tenir dans une irréprochable unité : c’est par là que vous jouirez d’une constante unité avec Dieu lui-même.
    4, 2

L’unité :

  • Quel n’est pas votre bonheur à vous qui êtes étroitement unis à l’évêque comme l’Église l’est à Jésus-Christ et Jésus-Christ à son Père, dans l’harmonie de l’universelle unité.
    5, 1

Mise en garde contre l’hérésie :

  • Ne vous laissez jamais séduire par personne… car vous vous êtes donnés tout entiers à Dieu.
    8

À Éphèse, les processions en l’honneur de la grande Artémis étaient célèbres. Ignace s’empare de l’image et montre dans les chrétiens les « théophores », les « christophores », les porteurs des objets sacrés :

  • Vous êtes tous compagnons de route, portant votre Dieu et son temple, le Christ, les objets sacrés, et parés des préceptes de Jésus-Christ.
    9, 2

Bonté pour tous :

  • Priez aussi sans cesse pour les autres hommes : on peut espérer les voir arriver à Dieu par la pénitence. Donnez-leur au moins la leçon de vos exemples. À leurs emportements, opposez la douceur, à leur orgueil, l’humilité ; à leurs blasphèmes, la prière ; à leurs erreurs, la fermeté dans la foi ; à leur caractère sauvage, l’humilité, sans jamais chercher à rendre le mal qu’ils vous font. Montrons-nous vraiment leurs frères par la bonté. Efforçons-nous d’imiter le Seigneur en rivalisant à qui souffrira davantage l’injustice, le dépouillement et le mépris.
    10

Amour du Christ :

  • L’essentiel, c’est d’être trouvé par notre union avec le Christ Jésus dignes de la véritable vie. N’aimez rien en dehors de Lui. C’est pour Lui que je promène mes chaînes qui sont mes perles spirituelles. Puissé-je ressusciter avec elles grâce à vos prières
    11

Le silence de Jésus :

  • Celui qui entend en vérité la parole de Jésus, celui-là peut entendre en vérité son silence même ; c’est alors qu’il sera parfait : il agira par sa parole et se manifestera par son silence.
    15
  • Si le Seigneur s’est laissé répandre un parfum sur la tête, c’est pour communiquer à l’Église son incorruptibilité.
    17
  • Pourquoi ne pas acquérir tous la sagesse en recevant la connaissance de Dieu qui est Jésus-Christ ? Pourquoi courir follement à notre perte en méconnaissant le don que le Seigneur nous a véritablement envoyé ?
    17

Au chapitre 19, Ignace fait mention d’une étoile miraculeuse « qui fit pâlir toutes les autres » et manifesta « les mystères éclatants que Dieu opéra dans le silence » (la virginité de Marie, son enfantement, la mort du Seigneur). Cette croyance, écho de celle qui se trouve dans l’Évangile de Matthieu, se retrouvera encore dans un évangile apocryphe (le Protévangile de Jacques) et dans Clément d’Alexandrie.

2 - LA LETTRE AUX MAGNÉSIENS

Ignace remercie les Magnésiens de l’envoi de leurs représentants, il les exhorte au respect et à la soumission envers leur évêque et, leur recommandant de garder l’unité de la foi, il les met en garde contre l’hérésie des judaïsants.

Damas, le saint évêque de Magnésie, est très jeune encore, aussi Ignace met-il en garde les fidèles :

  • La jeunesse de votre évêque ne doit pas être pour vous le prétexte d’une trop grande familiarité : c’est la puissance même de Dieu le Père que vous devez pleinement révérer en lui… Ce n’est pas à lui que va la soumission des presbytres, mais au Père de Jésus-Christ, à l’évêque universel.
    3, 1

De qui est cette monnaie ?

  • Il y a pour ainsi dire deux sortes de monnaies : celle de Dieu et celle du monde, et chacune d’elles a son effigie propre ; les infidèles portent l’effigie de ce monde ; les fidèles, que la charité anime, l’empreinte de Dieu le Père.
    5

Faire tout « en commun » dans l’unité :

  • De même que le Seigneur n’a rien fait, ni par lui-même, ni par ses apôtres, sans son Père (cf. Jn, 5, 19) avec lequel il est un, ainsi, vous non plus, ne faites rien sans l’évêque et les presbytres. C’est en vain que vous essaierez de faire passer pour raisonnable une action accomplie à part vous, faites donc tout en commun : une même prière, une même supplication, un seul et même esprit, une même espérance animés par la charité dans une joie innocente. Tout cela, c’est Jésus-Christ au-dessus duquel il n’y a rien… Accourez tous vous réunir dans le même temple de Dieu, au pied du même autel, en Jésus-Christ un, qui est sorti du Père un et qui demeurait dans l’unité du Père et qui est retourné à Lui (cf. Jn, 16, 28).
    7

Comment pourrions-nous vivre sans Jésus-Christ ?

  • Ce mystère (la résurrection de Jésus) nié par plusieurs est la source de notre foi et par là de la patience avec laquelle nous souffrons pour devenir de vrais disciples de Jésus-Christ, notre unique Maître. Comment donc pourrions-nous vivre sans lui quand les prophètes eux-mêmes, ses disciples en esprit, l’attendaient comme leur Maître ?
    9
  • Ne restons donc pas insensibles à sa bonté. S’il vient à régler sa conduite sur la nôtre, c’en est fait de nous. Apprenons donc à son école à vivre selon le christianisme [10].
    10, 1

3 - LA LETTRE AUX TRALLIENS

Ignace remercie les Tralliens de l’envoi de leurs représentants, il fait l’éloge des Tralliens, les félicitant surtout de leur soumission à leur évêque. Il les met en garde contre l’hérésie et leur recommande de demeurer dans l’unité.
Ignace a une réelle affection, presque une prédilection, pour ses chers diacres. Il a une conception très haute de leur service :

  • Ils ne sont pas en effet de simples distributeurs d’aliments et de boissons, ils sont les serviteurs de l’Église de Dieu.
    2, 1

Nous rappelons que nous avons déjà cité, emprunté à la lettre aux Tralliens (ch. 9), un texte important qui est à l’origine du Symbole des apôtres : profession de foi dont les termes se fixent déjà [11]. Au chapitre 10, on relève une vive protestation contre le docétisme et ce lyrisme passionné est bien semblable à celui qui anime toute la lettre aux Romains :

  • S’il (= Jésus-Christ) n’a souffert qu’en apparence, comme le prétendent certains athées, c’est-à-dire certains incrédules qui ne sont eux-mêmes qu’une apparence, à quoi bon alors les fers que je porte ? Pourquoi brûler de combattre contre les bêtes ? C’est donc en vain que je meurs ! Ce que je dis du Seigneur n’est donc qu’une fable !
    10

C’est dans les lettres d’Ignace que se rencontre pour la première fois l’image devenue si courante de « l’arbre de la croix », arbre de vie [12] :

  • Fuyez les rameaux parasites et dangereux (= les incrédules) ils portent des fruits qui donnent la mort, si quelqu’un en goûte, il meurt sur-le-champ. Ceux-là ne sont pas la plantation du Père. S’ils l’étaient, ils apparaîtraient comme des rameaux de la croix, et leur fruit serait incorruptible [13].
    11, 1-2

Et ce texte se poursuit par cet émouvant appel à l’unité :

  • Par sa croix, dans sa passion, Jésus-Christ vous appelle à lui, vous qui êtes ses membres. La tête, en effet, ne peut pas être engendrée sans les membres et c’est Dieu qui nous promet cette unité : Dieu qui est lui-même unité.
    11, 2

4 - LA LETTRE AUX ROMAINS

Cette lettre a un seul but : implorer les Romains de ne pas intervenir pour éloigner d’Ignace le supplice qu’il considère comme la grâce suprême de sa vie. Elle est tout entière un cri passionné d’amour. Elle est la première et la plus belle expression de ce « désir du martyre » qui enflammera les chrétiens fervents des premiers siècles, qui dictera à un Origène et à un saint Cyprien leur Exhortation au martyre et sera à l’origine de la naissance et de la diffusion du monachisme ancien.
Il faut aussi retenir le témoignage que cette lettre apporte à la primauté romaine.

  • Contentez-vous de demander pour moi la force intérieure et extérieure, pour que je sois chrétien, non seulement de bouche mais de cœur ; non seulement de nom mais de fait, car si je me montre chrétien de fait, je mériterai aussi ce nom, et c’est quand j’aurai disparu de ce monde que ma foi apparaîtra avec le plus d’éclat. Rien de ce qui se voit n’est bon : même notre Dieu, Jésus-Christ ne s’est jamais mieux manifesté que depuis qu ’il est retourné au sein du Père. Le christianisme, en butte à la haine du monde, n’est plus objet de persuasion (humaine) mais œuvre de puissance.
    3, 1-2
  • Laissez-moi devenir la pâture des bêtes : c’est par elles qu’il me sera donné d’arriver à Dieu. Je suis le froment de Dieu et je suis moulu par, la dent des bêtes pour devenir le pain immaculé du Christ. Caressez-les plutôt, afin « elles soient mon tombeau et qu’elles ne laissent rien subsister de mon corps, mes funérailles ne seront ainsi à charge à personne.
    4, 1-2
  • Il m’est bien plus glorieux de mourir pour le Christ Jésus que de régner jusqu’aux extrémités de la terre. C’est lui que je cherche, qui est mort pour nous ! C’est lui que je veux, qui est ressuscité pour nous ! Voici le moment où je vais être enfanté. De grâce, frères, épargnez-moi : ne m’empêchez pas de naître à la vie, ne cherchez pas ma mort… Laissez-moi arriver à la pure lumière : c’est alors que je serai vraiment homme. Permettez-moi d’imiter la passion de mon Dieu.
    6
  • Mes passions terrestres ont été crucifiées, il n’existe plus en moi de feu pour la matière il n’y a plus qu’une eau vive qui murmure au-dedans de moi « Viens vers le Père ».
    7

La lettre aux Romains est datée, Ignace veut annoncer son arrivée :

  • Je vous écris de Smyrne, par l’intermédiaire d’Éphésiens… Je vous écris le neuvième jour avant les calendes de septembre (= 24 août).
    10
b) Les trois lettres écrites de Troas

5 - LA LETTRE AUX PHILADELPHIENS

Après avoir fait l’éloge de leur évêque, Ignace recommande aux Philadelphiens de fuir l’hérésie, il signale surtout celle des judaïsants, il exhorte à rechercher l’unité dans l’eucharistie et il demande d’envoyer un diacre comme délégué à Antioche.
Il est remarquable qu’Ignace, malgré la sévérité de sa mise en garde constante contre l’hérésie et les hérétiques, demeure profondément bienveillant pour les personnes dont il ne cesse d’espérer le retour à la vérité, à l’unité :

L’hérésie :

  • Abstenez-vous de ces plantes vénéneuses : Jésus-Christ ne les cultive pas parce qu’elles n’ont point été plantées par le Père… Tous ceux qui appartiennent à Dieu et à Jésus-Christ restent unis à l’évêque ; et tous ceux que le repentir ramène dans l’unité de l’Église appartiendront, eux aussi, à Dieu, pour vivre selon Jésus-Christ.
    3, 1-2

La charité :

  • Serrez-vous les uns contre les autres dans l’indivisible unité de vos cœurs.
    6, 2

Le repentir :

  • Dieu pardonne toujours au repentir pourvu que ce repentir ramène à l’union avec Dieu et à la communion avec l’évêque.
    8, 1

Nous citons ci-après un passage important dont le sens est très discuté : il semble bien qu’il s’agit de répondre à ceux qui opposent l’autorité de l’Ancien Testament à celle de l’Évangile [14].

  • Je vous en prie, inspirez-vous toujours dans votre conduite, non de l’esprit de discorde, mais de la doctrine du Christ. J’ai entendu dire à certaines gens : « Ce que je ne trouve pas dans nos archives, je ne l’admets pas dans l’Évangile ». Et quand je leur disais : « Mais, c’est écrit », ils me répondaient : « Là est justement toute la question ». Mes archives à moi, c’est Jésus-Christ ; mes inviolables archives, c’est sa croix, sa mort, sa résurrection et la foi dont il est l’auteur. Voilà d’où j’attends, avec l’aide de vos prières, d’être justifié.
    8, 2

Il n’y a d’ailleurs chez Ignace aucune opposition entre l’Ancien Testament et l’Évangile, c’est à plusieurs reprises qu’il parlera avec grand éloge des prophètes :

  • Tout cela [15] n’a qu’un but : notre union avec Dieu, mais il y a dans l’Évangile un trait tout particulier : c’est l’avènement du Sauveur, notre Seigneur Jésus-Christ, sa passion et sa résurrection. Car les bien-aimés prophètes n’avaient fait que l’annoncer, tandis que l’Évangile est la consommation de la vie éternelle.
    9, 2

6 - LA LETTRE AUX SMYRNIOTES

Ignace met les Smyrniotes en garde contre l’hérésie du docétisme. Il leur recommande l’union à l’évêque et les prie d’envoyer un délégué à Antioche.

La lettre débute par un passage qui, lui aussi, est bien proche d’une profession de foi : voir chap. 1 et 2 (cf. Trall. 9).

Nouvelle mise en garde contre le docétisme :

  • Mon but est de vous mettre en garde contre les bêtes féroces à figure humaine, que non seulement vous ne devez pas accueillir, mais dont vous devez même, si c’est possible, éviter la rencontre, vous contentant de prier pour leur conversion, chose d’ailleurs bien difficile, mais possible pourtant à Jésus-Christ, notre véritable vie. Si c’est seulement en apparence que notre Seigneur a agi, ce n’est aussi qu’en apparence que je suis chargé de fers. Alors, pourquoi me suis-je voué à la mort, par le feu, le glaive, les bêtes ?… C’est pour m’associer à sa passion que j’endure tout et c’est lui qui m’en donne la force, lui qui s’est fait complètement homme.
    4

Ignace souhaite que la pénitence ramène les infidèles

  • à la foi en la passion qui est notre résurrection.
    5, 3

Nous citons le texte qui est le plus ancien exemple de l’emploi du mot Église catholique dans le sens d’Église universelle [16] :

  • Ne regardez comme valide que l’Eucharistie célébrée sous la présidence de l’évêque ou de son délégué. Partout où paraît l’évêque, que là aussi soit la communauté, de même que partout où est le Christ-Jésus, là est l’Église catholique.
    8

Nous avons la preuve qu’Ignace dictait ses lettres, car il dit qu’il écrit aux Smyrniotes par la main de Burrhus (ch. 12).

7 - LA LETTRE A POLYCARPE

On a toujours remarqué que le ton de la lettre d’Ignace à Polycarpe, s’il est bienveillant certes, est aussi quelque peu protecteur : tout suggère que Polycarpe est plus jeune qu’Ignace et encore assez inexpérimenté.
L’évêque de Smyrne « est soumis lui-même à l’épiscopat de Dieu le Père et du Seigneur Jésus-Christ », il lui est dit « d’avancer avec plus d’ardeur dans sa course » et de demander « une sagesse plus grande que celle qu’il a » (ch. 1).

  • Prends soin de l’unité, le plus grand de tous les biens. Aide tous les autres, comme le Seigneur t’aide toi-même. Parle à chacun en particulier à l’exemple de Dieu. Quant aux choses invisibles, prie pour qu’elles te soient révélées, tu ne manqueras ainsi de rien et tu auras les dons spirituels en abondance.
    2, 2

En faisant semblable recommandation à Polycarpe, Ignace nous livre un secret de son âme qui a la « révélation de l’invisible ».

  • Comme le pilote réclame les vents et comme l’homme livré à la tempête réclame le port, ainsi le moment présent te réclame pour te mener jusqu’à Dieu.
    2, 3
  • J’offre pour toi ma vie et ces fers pour lesquels tu as montré tant de charité.
    2, 3
  • Tiens ferme comme l’enclume sous le marteau. Un grand athlète triomphe malgré les coups qui le déchirent.
    3, 1

Le texte cité ci-dessus est bien émouvant lorsqu’on le rapproche de la pensée du martyre de Polycarpe. On a d’ailleurs souvent souligné combien cette lettre d’Ignace convenait au futur martyr qui eut en une vision la « révélation de l’invisible », qui est loué pour sa piété solidement établie comme sur un roc inébranlable et qui est appelé à deux reprises un athlète (« Porte, en athlète accompli, les infirmités de tous » ch. 1).

A partir du ch. 6, la lettre s’adresse à tous :

  • Écoutez votre évêque pour que Dieu lui-même vous écoute… soyez les uns pour les autres indulgents et doux, comme Dieu l’est pour vous.
    6

La lettre se termine en annonçant le départ précipité :

  • Je ne puis écrire à toutes les Églises car on nous fait embarquer précipitamment à Troas pour Néapolis, ainsi l’ordonne la volonté.
    8, 1

4. La doctrine des lettres

Les lettres d’Ignace « ont une importance incalculable pour l’histoire du dogme » [17].
« Comme à ses grands docteurs, l’Église lui doit certains traits qui resteront acquis pour toujours : pour la doctrine de l’Incarnation et de la Rédemption, de l’Église ou de l’Eucharistie, Ignace a apporté à la construction du dogme catholique des pierres solides et bien appareillées qui resteront à la base de l’édifice » [18].
« Du IIe au IVe s., la langue théologique a changé, mais la pensée est la même » [19].
On voit suffisamment par ces trois citations l’importance doctrinale des lettres d’Ignace d’Antioche : elle est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de lettres hâtivement rédigées et occasionnelles.
Nous allons rapidement dresser ci-après un relevé de quelques textes majeurs soulignant les sujets suivants :

  • Unité de Dieu et Trinité
  • Divinité de Jésus
  • Réalité de l’Incarnation
  • Rédemption
  • Eucharistie
  • Église
  • Virginité de Marie

Unité de Dieu

  • Magn. 8, 2 - Il n’y a qu’un Dieu qui s’est manifesté par Jésus-Christ, son Fils qui est son Verbe sorti du silence [20].

Trinité

  • Éph. 9, 1 - Vous êtes les pierres du temple du Père, destinées à l’édifice que construit Dieu le Père, élevées jusqu’au faîte par la machine de Jésus-Christ qui est sa croix, avec le Saint-Esprit pour câble [21].

Magn. 13, 1 - Ayez soin de vous tenir dans la foi et la charité avec le Fils, le Père et l’Esprit.

Magn. 13, 2 - Soyez soumis à l’évêque… comme les apôtres le furent au Christ, au Père et à l’Esprit [22].

Divinité de Jésus-Christ [23]

  • Éph. 1, 1 Après vous être retrempés dans le sang de Dieu…

Éph. 7, 2 Il n’y a qu’un seul médecin, à la fois chair et esprit, engendré et non engendré [24], Dieu fait chair, vraie vie au sein de la mort, né de Marie et de Dieu, d’abord passible et maintenant impassible, Jésus-Christ Notre-Seigneur.

Éph. 18, 2 - Notre Dieu Jésus-Christ a été selon le plan divin porté dans le sein de Marie, issu du sang de David et aussi du Saint-Esprit. Il est né et a été baptisé pour purifier l’eau par sa passion.

Magn. 6, 1 - Jésus-Christ qui était auprès du Père avant les siècles et qui s’est révélé à la fin des temps.

Rom. 3, 3 - Rien de ce qui est visible n’est bon. Même notre Dieu Jésus-Christ ne s’est jamais mieux manifesté que depuis qu’il est retourné au sein du Père.

Rom. 6, 3 - Permettez-moi d’imiter la passion de mon Dieu.

Réalité de l’Incarnation

On pourrait relever ici tous les textes qui visiblement s’opposent au docétisme. Rappelons la fervente exclamation :

  • Smyrn. 4, 1-2 - Il faut prier pour leur conversion (des docètes), chose bien difficile mais possible pourtant à Jésus-Christ, notre véritable vie. Si c’est seulement en apparence que Notre-Seigneur a agi, ce n’est aussi qu’en apparence que je suis chargé de fers. Alors pourquoi me suis-je voué à la mort, par le feu, le glaive, les bêtes ?.. C’est pour m’associer à sa passion que j’endure tout, et c’est lui qui m’en donne la force, lui qui s’est fait complètement homme.

Rédemption

Quelques textes cités à la suite l’un de l’autre prouveront l’insistance d’Ignace sur ce point :

  • Jésus-Christ est mort pour nous afin de vous préserver de la mort par la foi en sa mort (Trall., 2, 1). C’est pour notre salut qu’il a enduré toutes ces souffrances (Smyrn., 2, 1). Il est mort pour nous, ressuscité à cause de nous (Rom., 6, 1). Il a été réellement percé de clous pour nous en sa chair sous Ponce-Pilate et Hérode le Tétrarque ; c’est au fruit de sa croix, à sa sainte et divine passion que nous devons la vie (Smyrn, 1, 2). Ceux qui sont plantés par le Père sont des rejetons de la croix et leur fruit est incorruptible (Trall., 11, 2).

Le Christ révèle son Père

  • Rom. 8, 2 - Jésus-Christ, Lui, la bouche infaillible par laquelle le Père a vraiment parlé.

Le Christ, tête du corps de l’Église

  • Éph. 4, 2 - À vos bonnes œuvres, le Père vous reconnaîtra pour les membres de son Fils. Trall. 11, 2 - Par sa croix, dans sa passion, Jésus-Christ vous appelle à lui, vous qui êtes ses membres.

Eucharistie

  • Éph. 13, 1 - Ayez donc soin de tenir des réunions plus fréquentes pour offrir à Dieu votre Eucharistie et vos louanges. Éph. 20, 2 -… si le Seigneur me fait savoir que, chacun en particulier et tous ensemble… vous êtes unis de cœur dans une inébranlable soumission à l’évêque et au presbyterium, rompant tous un même pain, ce pain qui est un remède d’immortalité, un antidote destiné à nous préserver de la mort et à nous assurer pour toujours la vie en Jésus-Christ. Philad. 4 - Ayez donc soin de ne participer qu’à une seule Eucharistie. Il n’y a en effet qu’une seule chair de Notre Seigneur, une seule coupe pour nous unir dans son sang, un seul autel comme il n’y a qu’un seul évêque, entouré du presbyterium et des diacres, les associés de mon ministère. Smyrn. 7, 1 - Ils (les docètes) s’abstiennent de l’Eucharistie et de la prière parce qu’ils ne veulent pas reconnaître dans l’Eucharistie la chair de Jésus-Christ notre Sauveur, cette chair qui a souffert pour nos péchés et que le Père, dans sa bonté, a ressuscitée.

Église

Ignace a souvent nommé les trois degrés de la hiérarchie ecclésiastique :

  • Magn. 6, 1 - Je vous en conjure, accomplissez toutes vos actions dans cet esprit de concorde qui plaît à Dieu, sous la présidence de l’évêque qui tient la place de Dieu, des presbytres qui représentent le sénat des apôtres, des diacres, objets de ma particulière affection, chargés du service de Jésus-Christ qui était auprès du Père avant les siècles et qui s’est révélé à la fin des temps. Trall. 3 - Vous devez tous révérer les diacres comme Jésus-Christ lui-même, l’évêque comme l’image du Père, les presbytres comme le sénat de Dieu et le collège des Apôtres ; sans eux, il n’y a point d’Église.

Il ne cesse de recommander l’union à l’évêque

  • Philad. 7, 1 - Pendant mon séjour parmi vous, j’ai crié, j’ai dit bien haut d’une voix qui était la voix même de Dieu : Tenez-vous étroitement unis à votre évêque, au presbyterium et aux diacres… C’est l’Esprit qui disait bien haut : n’agissez jamais en dehors de votre évêque… aimez l’unité, fuyez les divisions.

Il voit l’Église dans son unité et dans sa catholicité, cette unité est à la fois intérieure et extérieure :

  • Magn. 13, 2 - Soyez soumis à l’évêque et les uns aux autres, comme Jésus-Christ dans sa chair le fut à son Père, et comme les Apôtres le furent au Christ, au Père et à l’Esprit, et qu’ainsi votre union soit à la fois extérieure et intérieure. Smym. 1, 2 - Par sa résurrection, il a levé son étendard sur les siècles pour grouper ses saints et ses fidèles, tant du sein du judaïsme que de celui de la gentilité en un seul et même corps qui est l’Église. Éph. 3, 2 - Les évêques établis jusqu’aux extrémités du monde ne sont qu’un avec l’Esprit de Jésus-Christ. Smyrn. 8, 2 - Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique.

Virginité de Marie

  • Éph. 19, 2 - Le prince de ce monde n’eut connaissance ni de la virginité de Marie, ni de son enfantement, ni de la mort du Seigneur : trois mystères éclatants que Dieu opéra dans le silence. Éph. 7, 2 - Il n’y a qu’un seul médecin… né de Marie et de Dieu. Éph.18, 2 - Jésus-Christ a été selon le plan divin, porté dans le sein de Marie, issu du sang de David et aussi du Saint-Esprit…

CONCLUSION : L’ÂME D’IGNACE D’ANTIOCHE

Le nom d’Ignace, on le souligne volontiers, vient du mot latin : ignis, le feu. Une âme de feu, telle est bien l’âme passionnée de l’humble et mystique évêque d’Antioche, et sa passion suprême, c’est le Christ, c’est lui que cherche Ignace, « Lui qui est mort pour nous ; lui qui est ressuscité à cause de nous » [25].

Dans les lettres de saint Ignace d’Antioche, les pensées dominantes de saint Paul et de saint Jean fusionnent : union du Christ et de l’Église et vie dans le Christ. Le thème majeur qui les parcourt est celui de l’union : union à Dieu et au Christ, union à l’évêque et entre tous les chrétiens.
Cette intime union à son Dieu qui l’appelle est la source vive où Ignace puise le désir ardent et la force de l’imiter dans sa patience et jusque dans sa mort glorieuse. Mais c’est en pleine conscience de son absolue faiblesse que « dernier des fidèles d’Antioche » [26], il s’élance à la suite de son Maître : « Pour s’associer à sa passion, il endure tout » mais - il le sait et le proclame -, seul « lui en donne la force celui qui s’est fait parfaitement homme » [em].

Dans une foi ferme, animée d’espérance et d’amour, Ignace contemple son « Sauveur » [em] « né de Marie et de Dieu » [27], « l’invisible qui à cause de nous s’est rendu visible » [28], et cette foi le mène à l’imitation du Christ.
Par cette imitation, et comme d’étape en étape, tel le prisonnier mené d’Antioche à Rome, l’humble disciple sera mené à la plus haute contemplation : c’est ce que met si bien en valeur le beau tropaire de la liturgie byzantine [29] :

  • Émule des apôtres dans leur vie, leur successeur sur leurs trônes, tu as trouvé dans la pratique des vertus, ô inspiré de Dieu, la voie qui mène à la contemplation. Aussi, dispensant fidèlement la parole de vérité, tu as lutté pour la foi jusqu’au sang, ô Pontife martyr Ignace. Prie le Christ-Dieu de sauver nos âmes.

APPENDICE

1. Ignace d’Antioche : emprunts johanniques

d’après M.J. Lagrange, Évangile selon S. Jean, Paris, 1925, p. XXVI.

JEAN IGNACE
Le vent souffle où il veut, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. 3, 8 On ne trompe pas l’Esprit, car il vient de Dieu, il sait d’où il vient et où il va, il pénètre les secrets les plus cachés. Ph. 7, 1
Le Fils ne peut rien faire de lui-même rien qu’il ne voit faire au Père. 5, 19 Le Père qui demeure en moi, accomplit les œuvres. 14, 10 En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. 15, 5 De même que le Seigneur, soit par lui-même, soit par ses apôtres, n’a rien fait sans le Père avec lequel il n’est qu’un, vous non plus, en dehors de l’évêque et des presbytres. Magn. 8, 1
Travaillez, non pour la nourriture périssable. 6, 27 Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel. 6, 33 Qui mange ma chair et boit mon sang. 6, 54 Je ne prends plus plaisir à la nourriture corruptible ce que je veux, c’est le pain de Dieu, ce pain qui est la chair de J.C., le Fils de David, et pour breuvage je veux son sang qui est l’amour incorruptible. Rom. 7, 3
J’ai manifesté ton nom… 17, 6 Le Verbe. 1, 1 Le Fils unique, lui, l’a fait connaître. 1, 18 Celui qui m’a envoyé est avec moi… Je fais toujours ce qui lui plaît. 8, 29 Il n’y a qu’un Dieu et ce Dieu s’est manifesté par J.C., son Fils, qui est son Verbe sorti du silence, celui qui accomplit fidèlement les volontés de celui qui l’a envoyé. Magn. 8, 2
… Pour qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, pour qu’ils soient parfaitement un. 17, 22 Quel n’est pas votre bonheur à vous qui lui (Le. à l’évêque) êtes étroitement unis, comme 1’Eglise l’est à J.C. et J.C. à son Père, dans l’harmonie de l’universelle unité. Éph. 5, 1
Et le pain que moi je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde 6, 51 Si vous ne mangez la chair du Fils de l’Homme… vous n’aurez pas la vie en vous. 6, 53 Qui mange ma chair, je le ressusciterai. 6, 54 Ils s’abstiennent de l’Eucharistie et de la prière, parce qu’ils ne veulent pas reconnaître dans l’Eucharistie la chair de J.C. notre Sauveur… Cette chair qui a souffert pour nos péchés… ceux qui le nient n’ont pas la vie. Ils feraient mieux de pratiquer la charité (agapè) pour avoir part à la résurrection. Smyrn. 7, 1

2. Lettre aux Romains, 7, 2

Le sens des mots : « Eau vive »

  • Mes passions terrestres ont été crucifiées et il n’existe plus en moi de feu pour la matière, il n’y a qu’une eau vive (Jn 4, 10 & 7, 38) qui murmure au-dedans de moi : « Viens vers le Père ».

Si, comme semble l’indiquer, la dépendance des lettres d’Ignace par rapport à la doctrine johannique, les mots « eau vive » sont empruntés au vocabulaire de Jean (Cf. aussi Za 14, 8 et Jr 2, 3), le sens en est certainement, selon saint Jean lui-même, l’Esprit Saint ; dès lors, la beauté de l’expression se revêt d’une forme doctrinale très importante.

  • Or le dernier jour, le plus solennel de la fête, Jésus se tenait debout et il s’écria : « Si quelqu’un a soif qu’il vienne vers moi et qu’il boive, celui qui croit en moi. Comme a dit l’Ecriture : des fleuves d’eau vive couleront de son sein ». Il dit cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié.
    Jn 7, 37-39

À l’appui de cette hypothèse, nous citons deux textes de saint Irénée qui, au second siècle, désigne certainement l’Esprit Saint par l’eau vive.

  • L’Esprit ramène à l’Unité les races éloignées, il offre au Père les prémices des nations. Le Seigneur nous a promis le Paraclet pour nous adapter à Dieu : comme la farine sèche ne peut, sans eau, devenir une seule pâte, un seul pain, ainsi, nous tous, nous ne pouvions non plus devenir un dans le Christ Jésus, sans l’eau qui vient du ciel. La terre aride, si elle ne reçoit l’eau, ne fructifie point, ainsi nous-mêmes qui étions d’abord du bois sec, nous n’aurions jamais porté de fruits de vie sans cette eau, pluie librement donnée d’en haut. Dans le baptême, nos corps, par le bain de l’eau, ont reçu l’Unité qui les rend incorruptibles, et nos âmes la reçoivent par l’Esprit. La Samaritaine avait forniqué en des noces multiples, Notre-Seigneur lui a montré et Il lui a promis l’Eau vive. Désormais elle aura en elle le breuvage qui jaillit pour la vie éternelle, ce breuvage que le Seigneur Jésus a reçu en don du Père et qu’il a donné lui aussi, à ceux qui participent de lui, en envoyant son Esprit Saint sur la terre entière.
    Irénée, Adv. Haer., II, 17, 2.
  • … ceux qui ne participent pas à l’Esprit ne puisent pas au sein de leur Mère (I’Eglise) la nourriture de Vie ; ils ne reçoivent rien de la source très pure qui coule du corps du Christ.
    Irénée, Adv. Haer., III, 24, 1.

3. Lettre aux Philadelphiens, 6, 1

Le sens de l’Ancien Testament

  • Si quelqu’un vous interprète les prophètes dans le sens du judaïsme, ne l’écoutez pas : mieux vaut entendre le christianisme prêché par un circoncis, que le judaïsme par un incirconcis. S’ils ne vous parlent ni l’un ni l’autre de Jésus-Christ, ils ne sont à mes yeux que des cippes funéraires et des tombeaux sur lesquels ne sont inscrits que des noms d’hommes.

Il nous semble ne pouvoir mieux commenter ce passage très important d’Ignace d’Antioche qu’en citant le Père Durwell [30] : « Pour faire un juste départ dans l’interprétation des textes messianiques et donner son dû à chacun des deux peuples, il faut les entendre successivement en un sens « charnel » et en un sens « spirituel » ; il faut accorder à l’économie ancienne le bénéfice des promesses terrestres, puis faire mourir ces textes à leur signification charnelle, les ensevelissant avec le Christ pour les ressusciter avec lui dans l’Esprit et les donner ainsi à l’Église ».
« Il ne faut cependant pas soumettre ces prophéties à une désincarnation, mais à une résurrection corporelle spiritualisante. »

4. Lettre aux Éphésiens, 18, 2

Le baptême du Christ

  • Notre Dieu, Jésus-Christ… a été baptisé pour purifier l’eau par sa passion.

Il ne nous est pas habituel de voir dans la scène du baptême du Christ une anticipation, une préfiguration de la Passion et du baptême chrétien en tant qu’il nous plonge dans cette Passion rédemptrice. Or, seule cette perspective explique ce texte d’Ignace d’Antioche. Nous citons une nouvelle fois le Père Durwell qui explicite ce point de vue : « Deux logia de Jésus (Mc 10, 38 ; Lc 12, 50) relient l’idée de baptême à celle de la passion et posent pour les synoptiques le problème des relations du baptême à la mort et à la résurrection.
Une tradition très ancienne se prévaut par contre du récit des synoptiques, pour placer, dans le baptême de Jésus au Jourdain, l’institution du baptême chrétien et en faire le prototype, au détriment de la doctrine baptismale de saint Paul et des relations du sacrement avec la mort et la résurrection.
Le baptême de Jésus est une préfiguration du rite chrétien, mais loin de revendiquer pour lui l’institution du baptême aux dépens de la mort et de la résurrection, il est lui-même dans la pensée de Jésus et selon la comparaison des faits, tourné vers l’acte rédempteur et expliqué par lui.
La théophanie du Jourdain marque l’inauguration de la vie publique du Christ. Dieu accrédite Jésus de Nazareth : la voix d’en haut le manifeste comme le Fils ; la présence de l’Esprit révèle en lui le Messie, l’Oint de Yahvé sur lequel repose la force divine. Sous l’impulsion de l’Esprit, pareil aux héros des anciens temps, Jésus entre dans sa carrière (Lc 4, 1.14).
Telle est la portée de l’apparition divine. Mais, pris dans son ensemble, le sens du baptême de Jésus déborde en une signification plus complexe.
Quand le Baptiste se voit pour la première fois, en présence de celui dont il avait contemplé la terrible grandeur (Mt 3, 11), il s’écrie : « C’est à moi d’être baptisé par toi, et tu viens à moi » ? Jésus répond : « Laisse-moi faire en ce moment, car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice » (Mt 3, 14 s.). Quel est ce devoir imposé à tous deux ? Jean est le héraut qui ouvre la voie, l’ami qui introduit. Pour lui, la justice à parfaire, c’est le chemin à frayer, le grand ami à introduire. Pour Jésus, c’est d’être le sauveur du peuple pécheur (Mt 1, 21 et Lc 1, 77). En cette rencontre, Jean atteint au sommet de sa mission, il introduit le Christ dans son œuvre rédemptrice. Et Jésus s’y engage. Le baptême est le prélude de la rédemption, là est son mystère.
Ce prélude est significatif en même temps que réel, l’acte rédempteur s’y reflète tout entier et s’y trouve inauguré. Jésus devait se ranger parmi les pécheurs et se soumettre au « baptême dans la pénitence ». Plus tard, il aura à subir un autre baptême : « J’ai à recevoir un baptême » (Lc 12, 50). « Êtes-vous capables de recevoir le baptême que je vais recevoir ? » (Mc 10, 38). L’immersion dans les eaux de la pénitence anticipait et figurait le bain de sang et d’angoisse. A l’abaissement momentané répond aussitôt la glorification : « Dès qu’il fut baptisé, Jésus remonta de l’eau. » Et voici que le ciel s’ouvrit à lui et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venant sur lui. Et une voix du ciel disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je prends mes complaisances » (Mt 3, 16 ; Mc 1, 10 s.). Jésus sort des eaux du Jourdain comme plus tard il ressuscitera dans la gloire de l’Esprit, dans la manifestation de la divine filiation ; déjà s’annonce la création nouvelle qui se réalisera dans la résurrection
Le baptême d’eau auquel Jésus doit se soumettre se relie donc au devoir essentiel, celui de la mort et de la résurrection : du geste rédempteur, il est une première esquisse. Depuis lors, Jean-Baptiste, qui ne l’avait pas connu (Jn 1, 33) sinon comme un juge redoutable, l’appelle « l’Agneau de Dieu, celui qui ôte les péchés du monde » (Jn 1, 29). Par ailleurs, cette anticipation du drame rédempteur est réalisée par un rite d’eau : Jésus expérimente sa mort et sa résurrection par l’immersion et l’émersion baptismales.
La doctrine baptismale des synoptiques est donc pleine de suggestions. Le baptême chrétien se relie à la grandiose promesse des prophètes et du précurseur, au baptême eschatologique dans l’Esprit dont naîtra le peuple messianique. La théologie ultérieure rattachera cette effusion de l’Esprit à la glorification de Jésus. Mais déjà le récit du baptême de Jésus évoque tout le drame rédempteur et permet aux chrétiens de voir dans le sacrement de l’eau une extension sur eux de l’événement eschatologique, de la mort et de la Résurrection » [31].

Quelques témoignages des Pères

  • Jean baptise, Jésus s’approche… pour ensevelir dans l’eau tout le vieil Adam.
    Saint Grégoire de Nazianze, Or. 39, In sancta lumina, 25.
  • Tu verras Jésus se purifiant dans le Jourdain pour une purification, ou plutôt (car il n’avait pas besoin d’être purifié, lui qui ôte les péchés du monde), purifiant les eaux par sa purification…
    Saint Grégoire de Nazianze, Or. 38, In Theophania, 16.
  • Le Seigneur a donc été baptisé ; il voulait non pas être purifié, mais purifier les eaux, afin que lavées par la chair du Christ qui n’a pas commis le péché, elles eussent le pouvoir de baptiser. Ainsi quiconque vient au baptême du Christ y laisse ses péchés.
    Saint Ambroise, Traité sur l’Évangile de saint Luc, II, 83
  • Pour nous le Christ s’est lavé, ou mieux, il nous a lavés dans son corps. Seul il s’est plongé, mais il a relevé le monde entier.
    Saint Ambroise, Traité sur l’Évangile de saint Luc, II, 91
  • Jésus est baptisé, bénissant les eaux et les purifiant pour nous…
    Saint Cyrille d’Alexandrie, Comm. in Luc, 3, 21

L’iconographie orientale illustre au mieux cette doctrine.

Sources :

Soeur Gabriel Peters, Lire les Pères de l’Église. Cours de patrologie, DDB, 1981.
Avec l’aimable autorisation des Éditions Migne.

[1] Lire dans les Actes des apôtres, ch. 11, le récit de la fondation de l’Église d’Antioche.

[2] Nous avons adopté le texte des anciennes versions : parole… voix. Si nous le signalons, c’est parce que ce texte est discuté.

[3] Il faudrait oser traduire « sous son épiscopat » car le rapprochement est certainement voulu par Ignace : le Père de Jésus-Christ est « l’évêque universel » (Magn., 3, 1). Le mot grec episcopos signifie surveillant.

[4] Selon l’accentuation du mot grec, Théophore signifie qui porte Dieu ou porté par Dieu. C’est la première signification qui est celle d’Ignace Théophore. La liturgie des Églises d’Orient fête saint Ignace Théophore le 20 décembre et a choisi comme évangile : Mc 9, 33-4 1.

[5] La fête de saint Ignace qui se célébrait le 1er février dans la liturgie latine, est désormais fixée plus justement au 17 octobre.

[6] Voir Lelong, Les Pères apostoliques, III, Paris, 1927, Introduction.

[7] Voir Renan, Les Évangiles, 1877, Préface, p. XVII. Renan n’acceptait l’authenticité que de la seule lettre aux Romains, reconnaissant cependant que de « fortes présomptions » existaient en faveur de l’authenticité. En effet, Lucien de Samosate, un rhéteur anti-chrétien, vers 165-170, fait dans son œuvre des emprunts évidents aux lettres d’Ignace.

[8] Voir Lelong, Les Pères apostoliques, III, Paris, 1927, Introduction.

[9] Dictionnaire des Connaissances religieuses, Bricout, art. « Ignace d’Antioche », par Tixeront.

[10] C’est ici le premier emploi connu de ce mot. Le terme « chrétien » est fréquent chez Ignace. D’après les Ac 11, 26, c’est à Antioche que fut employé la première fois le nom de « chrétien ».

[11] Voir au chapitre I de ce cours, les textes patristiques.

[12] D’après Th. Camelot, Ignace d’Antioche, Paris, 1944, SC N° 10, p. 120, note 1, « A notre connaissance », dit Camelot.

[13] La mosaïque de l’abside de l’église de saint Clément à Rome est une illustration de ce thème.

[14] Ignace parle plusieurs fois de l’Évangile. Certains veulent y voir une mention des écrits évangéliques. Il n’est pas douteux que ces écrits circulaient déjà, mais il est plus probable qu’Ignace parle de la doctrine du Seigneur. On sait que le canon des Écritures ne sera défini qu’au Concile de Trente (en 1546) qui sanctionnait ainsi un très long usage. Vers 130 déjà, le canon comprenant les quatre Évangiles et le recueil des épîtres de saint Paul est constitué en fait. Le Canon de Muratori est la plus ancienne liste qui soit parvenue jusqu’à nous (fin du second siècle). Ces listes, collections d’écrits dits inspirés, ne seront pas partout identiques durant les premiers siècles. Plus haut déjà, dans la même lettre, Ignace disait : « Mon refuge, c’est l’Évangile qui est pour moi Jésus lui-même en chair, et les Apôtres qui sont à mes yeux le presbyterium de l’Église. Aimons de même les prophètes, car eux aussi c’est l’Évangile qu’ils avaient en vue dans leurs prophéties ; c’est le Christ qui faisait l’objet de leur espérance et de leur attente… » Phil., 5, 1 et 2. - Cf. Saint Jérôme, Ad psalm. 147 : Ego corpus Jesu evangelium puto, sanctas scripturas puto doctrinam ejus. « L’Évangile, d’après ma pensée, c’est le corps de Jésus, les saintes Écritures sont sa doctrine ».

[15] Tout cela = l’Ancien Testament.

[16] Dans le Martyre de S. Polycarpe, ce mot employé encore, prendra sa seconde acception : Église orthodoxe (par opposition aux sectes hérétiques ou schismatiques).

[17] Cf. J. Quasten, Initiation aux Pères de l’Église, Paris 1955, 1, p.76.

[18] Cf. Th. Camelot, Ignace d’Antioche, Paris 1958, SC N° 10, p. 58.

[19] Cf. J. Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, Paris 1928, tome 2 p. 311.

[20] Ce texte fameux a été rétabli ainsi par Lightfoot sur l’autorité de la version arménienne et d’une citation de Sévère d’Antioche. D’autres témoins du texte portent « qui est son Verbe non sorti du silence » : ce texte serait alors postérieur au gnosticisme valentinien (vers 140-160) qui disait que le Verbe était émané de la Vérité procédant du Silence.

[21] Ceci est l’exemple le plus frappant du style parfois étrange d’Ignace.

[22] Remarquez que dans ces deux derniers textes, Ignace place le Christ en premier lieu.

[23] Les textes sont extrêmement nombreux, on en trouvera la liste exhaustive dans J. Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, Paris 1928, tome 2, p. 297-298.

[24] Ce texte a fait couler des flots d’encre. Pour étudier de plus près sa portée théologique, on pourra se reporter à J. Lebreton, op. cit., 11, p.314 et p. 635-647. Qu’il suffise ici de souligner que le vocabulaire théologique - genitum non factum - tel qu’il se fixera au Concile de Nicée (325) n’a pas encore cette précision au début du second siècle. Saint Athanase, qui a pris une telle part à l’élaboration de ce vocabulaire, reconnaît, en s’y arrêtant, la parfaite orthodoxie du texte de S. Ignace : le sens qu’Ignace a en vue, nous dit-il, n’est pas celui-ci : « qui n’a aucune cause, aucun principe », mais bien celui-ci : « non fait, non créé, éternel ». Emprunté à la langue philosophique grecque, le terme inengendré d’Ignace se rapporte à l’essence divine, sans envisager le mystère de la génération du Verbe procédant du Père.

[25] Rom., 6.

[26] Éph., 21.

[em] Smyrn., 4. Ce serait fausser les perspectives que de voir en Ignace un surhomme ou même un modèle inimitable. N’ira-t-il pas jusqu’à avouer qu’il se sent capable de reculer à l’heure de l’épreuve : « Si, quand je serai parmi vous, il m’arrive de vous supplier, ne m’écoutez pas. Faites plutôt ce que je vous écris aujourd’hui, car c’est en pleine vie que je vous exprime mon ardent désir de la mort » (Rom., 7, 2). Ce désir naît en lui de la voix de Dieu qui l’appelle : « Si quelqu’un possède Dieu dans son cœur, que celui-là comprenne mes désirs et qu’il compatisse, puisqu’il la connaît, à l’angoisse qui me serre ». « Une eau vive murmure au-dedans de moi : viens vers le Père » (Rom., 5-6).

[em] Éph., 1 et Magn., adresse.

[27] Éph., 7.

[28] Polyc., 3.

[29] Au 20 décembre, mémoire du saint martyr Ignace le Théophore. Remarquez aussi le choix de l’Évangile. Il fait allusion à la touchante légende qui veut que l’humble « Théophore » ait été ce petit enfant porté et embrassé par Jésus : Mc 9, 33-41 « Puis, prenant un petit enfant, il le plaça au milieu d’eux et, l’ayant embrassé, il leur dit… ».

[30] Cf. F.X. Durwell, La Résurrection de Jésus, Mystère de salut, Paris 1950, p. 237 et note 82.

[31] Cf. F.X. Durwell, op. cit., p. 363 à 365.

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