Samedi 22 décembre 2007 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Benoît XVI : Saint Jean Chrysostome

Audience générale du 19 septembre 2007. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 20 septembre. Paru dans La Documentation Catholique n° 2390 du 18/11/2007, p. 990. (*)

Chers Frères et Sœurs,

L’année en cours marque le seizième centenaire de la mort de saint Jean Chrysostome (407-2007). On peut dire que Jean d’Antioche, connu comme « Chrysostome », c’est-à-dire « Bouche d’or », à cause de son éloquence, est encore vivant aujourd’hui par ses œuvres. Un copiste anonyme écrivit qu’« elles traversent le monde comme des éclairs fulgurants ». Ses écrits nous permettent, comme ils permettaient aux fidèles de son temps, qui a, plusieurs reprises, furent privés de sa présence pour cause d’exil, de vivre avec ses livres malgré l’absence. C’est d’ailleurs ce qu’il suggérait lui-même dans une des ses lettres écrite en exil [1].

Né aux alentours de l’année 349 à Antioche (actuellement Antakya, dans le sud de la Turquie), il y exerça son ministère presbytéral pendant quelque onze ans, jusqu’en 397, quand, nommé évêque de Constantinople, il commença à exercer le ministère épiscopal dans la capitale de l’Empire, avant ses deux exils qui se suivirent de près, de 403 à 407. Nous nous contenterons aujourd’hui de considérer les années antiochiennes de Chrysostome.

Orphelin de père dès son âge le plus tendre, il vécut avec sa mère, Anthousa, qui lui transmis une délicate sensibilité humaine et une profonde foi chrétienne. Après ses études élémentaires et avoir suivi des études supérieures, couronnées par des diplômes de philosophie et de rhétorique, il eut comme maître Libanios, un païen, le plus célèbre rhéteur de son temps. À son école, Jean devint le plus grand orateur de l’Antiquité grecque tardive.
Baptisé en 368, et formé à la vie ecclésiastique par l’archevêque Mélèce, ce dernier le fit lecteur en 371. Ainsi est marquée l’entrée officielle de Chrysostome dans le cursus ecclésiastique. De 367 à 372, avec d’autres jeunes gens dont plusieurs allaient devenir évêques, il fréquenta l’ascétère d’Antioche, une sorte de séminaire, sous la direction du célèbre exégète Diodore de Tarse qui initia Jean à l’exégèse historico-littérale, caractéristique de la tradition antiochienne.

Appelé au service pastoral

Il se retira ensuite pendant quatre ans parmi les ermites du mont Silpios voisin. À la suite de quoi il vécut pendant deux ans dans la solitude d’une grotte, sous la conduite d’un « ancien ». Ce temps fut dédié totalement à la méditation de la « loi du Christ », des évangiles et particulièrement des épîtres de saint Paul. Tombé malade et dans l’impossibilité de se soigner dans cet isolement, il se trouva dans la nécessité de revenir au sein de la communauté d’Antioche [2]. Le Seigneur, nous explique le biographe, intervint dans la maladie au moment propice pour que Jean puisse suivre sa véritable vocation. Lui-même, en effet, décrira comment, mis devant l’alternative de choisir entre les épreuves du gouvernement de l’Église et la tranquillité de la vie monastique, il aurait mille fois préféré le service pastoral [3] : c’est à un tel service que Chrysostome se sentait appelé. Ainsi s’accomplit à ce moment le tournant décisif dans l’histoire de sa vocation : devenir pasteur d’âmes à plein temps ! L’intimité avec la parole de Dieu, développée pendant les années de sa vie érémitique, avait fait mûrir en lui l’irrésistible urgence de la prédication de l’Évangile, du don à autrui de ce que lui-même avait perçu dans ses années de méditation. L’idéal missionnaire le lança ainsi, âme de feu, dans le soin pastoral.

En 378 ou 379 il retourna à la ville. Ordonné diacre en 381, puis prêtre en 386, il devint un prédicateur de renom dans les églises de sa ville. Il prononça des homélies contre les ariens, suivies d’autres en commémoraison des martyrs antiochiens, et d’autres encore sur les principales fêtes liturgiques : il s’agit d’un ensemble constituant un vaste enseignement de la foi dans le Christ, éclairé de la lumière de ses saints. L’année 387 fut pour Jean « l’année héroïque », celle de ce qu’on appelle « la révolte des statues ». Le peuple abattit les statues impériales, en protestation contre l’augmentation des impôts. On voit qu’il y a des choses qui ne changent pas à travers les siècles ! En ces jours de Carême, jours d’angoisse causée par l’imminence des mesures de rétorsion ordonnées par l’empereur, il prononça ses 22 vibrantes Homélies sur les statues, menant à la pénitence et à la conversion. Suivit une période de service pastoral dans la sérénité (387-397).

Cohérence entre la pensée et le vécu existentiel

Chrysostome s’inscrit parmi les Pères les plus prolifiques : nous sont parvenus de lui 17 traités, plus de 700 homélies authentifiées, des commentaires de Matthieu et de Paul (Épîtres aux Romains, aux Corinthiens, aux Éphésiens et aux Hébreux), et 241 lettres. Il n’était pas théologien spéculatif, il transmit cependant la doctrine traditionnelle et sûre de l’Église, en une époque de controverses théologiques suscitées surtout par l’arianisme, c’est-à-dire la négation de la divinité du Christ. Il est par là témoin digne de foi du développement dogmatique qu’avait atteint l’Église aux IVe et Ve siècles. Sa théologie est pastorale de façon savoureuse, la préoccupation constante y étant la cohérence entre la pensée telle qu’exprimée par les mots et le vécu existentiel. Là se trouve particulièrement le fil conducteur des splendides catéchèses par lesquelles il préparait les catéchumènes à recevoir le baptême. À l’approche de la mort, il allait écrire que la valeur de l’homme se trouve « dans la connaissance exacte de la vraie doctrine et dans la rectitude de vie » [4]. Les deux choses, connaissance de la vérité et rectitude de la vie, vont de pair : la connaissance doit se traduire dans la vie. Chacune de ses interventions visait toujours à développer chez les fidèles l’exercice de l’intelligence, de la raison véritable, dans le but de comprendre et de traduire pratiquement les exigences morales et spirituelles de la foi.

Jean Chrysostome se préoccupe d’accompagner de ses écrits le développement intégral de la personne, dans ses dimensions physique, intellectuelle et religieuse. Les diverses phases de la croissance sont comparées aux flots successifs d’un océan : « Le premier de ces flots est l’enfance » [5]. En effet, « c’est précisément à cet âge que se manifestent les inclinations pour le vice et pour la vertu ». Et donc la loi de Dieu doit dès le début être imprimée dans l’âme, « comme sur une tablette de cire » [6] : c’est effectivement l’âge le plus important. Il nous faut tenir présent à l’esprit combien il est fondamental que dans cette première phase de la vie pénètrent réellement dans l’homme les grandes orientations qui mettent l’existence dans une juste perspective. Chrysostome recommande pour cela : « Depuis l’âge le plus tendre, armez les enfants des armes spirituelles et enseignez-leur à se signer le front avec la main » [7]. Viennent ensuite l’adolescence et la jeunesse : « L’enfance est suivie du flot de l’adolescence, quand alors les vents soufflent avec violence […] parce que croît en nous […] la concupiscence » [8]. Viennent enfin les fiançailles et le mariage : « À la jeunesse succède l’âge de la maturité de la personne sur qui surviennent les obligations familiale : c’est le temps de chercher le conjoint » [9]. Il rappelle les fins du mariage les enrichissant, avec le rappel à la vertu de tempérance, d’une riche trame de rapports personnalisés. Les époux bien préparés barrent ainsi la voie au divorce : tout se déroule dans la joie et il sera possible d’éduquer les enfants à la vertu. Quand alors naît le premier enfant, il constitue « comme un pont ; les trois deviennent une seule chair, puisque l’enfant conjugue les deux parties » [10], et les trois constituent « une famille, petite Église » [11].

La prédication de Chrysostome se déroulait habituellement au cours de la liturgie, le « lieu » où, à travers la Parole et l’Eucharistie, se construit la communauté. L’assemblée réunie y exprime l’unique Église [12], la même parole est adressée partout à tous [13], et la communion eucharistique y devient signe efficace de l’unité [14]. Son projet pastoral était inséré dans la vie de l’Église, dans laquelle les fidèles laïcs assument par le baptême l’office sacerdotal, royal et prophétique. Au laïc il dit : « Le baptême te fait, toi aussi, roi, prêtre et prophète » [15]. En découle le devoir fondamental de la mission, parce que chacun est dans une certaine mesure responsable du salut des autres : « Le principe de notre vie sociale est : ne pas nous intéresser seulement à nous-mêmes » [16]. Le tout se déploie entre deux pôles : la grande Église et la « petite Église », la famille, en rapport de réciprocité.

Comme vous pouvez le voir, Chers Frères et Sœurs, cette leçon de Jean Chrysostome sur la présence authentiquement chrétienne des fidèles laïcs dans la famille et dans la société, reste encore aujourd’hui, et plus que jamais, actuelle. Prions le Seigneur de nous rendre dociles aux enseignements de ce grand maître de la foi.

En savoir plus…

Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.

[1Cf. A Olympiade, Lettre 8, 45.

[2cf. Vie par Palladio, 5.

[3Cf. Du sacerdoce, 6, 7.

[4Lettre d’exil.

[5Homélie 81, 5 sur l’évangile de Matthieu.

[6Homélie 3, 1 sur l’évangile de Jean.

[7Homélie 12, 7 sur la 1re épître aux Corinthiens.

[8Homélie 81, 5 sur l’évangile de Matthieu.

[9Ib.

[10Homélie 12, 5 sur l’épître aux Colossiens.

[11Homélie 20, 6 sur l’épître aux Éphésiens.

[12Homélie 8, 7 sur l’épître aux Romains.

[13Homélie 24, 2 sur la 1re épître aux Corinthiens.

[14Homélie 32, 7 sur l’évangile de Matthieu.

[15Homélie 3, 5 sur la 2e épître aux Corinthiens.

[16Homélie 9, 2 sur la Genèse.