Lundi 3 septembre 2007 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Benoît XVI : Saint Athanase d’Alexandrie

Audience générale du 20 juin 2007. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 21 juin. Paru dans La Documentation Catholique n° 2385 du 05/08/2007, p. 712. (*)

Chers Frères et Sœurs,

Poursuivant notre rétrospective des grands Maîtres de l’Église antique, nous allons aujourd’hui porter notre attention sur saint Athanase d’Alexandrie. Cet authentique et important acteur de la tradition chrétienne, très peu d’années après sa mort, commença à être salué comme « la colonne de l’Église » par le grand théologien et évêque de Constantinople qu’était Grégoire de Nazianze (Discours XXIV, 26), et il a toujours été regardé comme un modèle d’orthodoxie, tant en Orient qu’en Occident. Ce n’est donc pas par hasard que Jean-Laurent Bernini, dit Le Bernin, plaça sa statue parmi celles des quatre saints docteurs de l’Église d’Orient et d’Occident, Ambroise, Jean-Chrysostome et Augustin, qui entourent la Chaire de saint Pierre dans la merveilleuse abside de la basilique vaticane.

Athanase est sans aucun doute l’un des plus importants Pères de l’Église antique et des plus vénérés, mais surtout ce grand saint est le théologien passionné de l’incarnation du Logos, le Verbe de Dieu qui, comme l’exprime le Prologue du quatrième évangile, « s’est fait chair et a habité parmi nous » (Jn 1, 14). C’est bien pour cette raison qu’Athanase fut aussi le principal et plus tenace adversaire de l’hérésie arienne qui en ces temps-là menaçait la foi au Christ, le réduisant à une créature « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, selon une tendance récurrente au cours de l’histoire et que nous voyons à l’œuvre de diverses façons de nos jours encore. Né probablement à Alexandrie aux alentours de l’année 300, Athanase reçut une bonne éducation avant de devenir diacre et secrétaire de l’évêque de cette métropole égyptienne, Alexandre. Très proche collaborateur de son évêque, le jeune ecclésiastique prit part en sa compagnie au Concile de Nicée, premier à caractère œcuménique, convoqué par l’empereur Constantin en mai 325 dans le but d’assurer l’unité de l’Église. Les Pères nicéens purent ainsi traiter de questions variées, et principalement le grave problème né quelques années plus tôt de la prédication du prêtre alexandrin Arius.

La foi de l’Église indivise

Les théories de ce dernier menaçaient la foi authentique dans le Christ, par la profession que le Logos n’était pas vrai Dieu, mais un Dieu créé, un être « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, laissant ainsi le vrai Dieu toujours inaccessible pour nous. Les évêques réunis à Nicée répondirent en mettant au point et fixant le « symbole de la foi » qui, plus tard complété par le premier Concile de Constantinople, est resté connu dans la tradition des diverses confessions chrétiennes et dans la liturgie sous le nom de credo de Nicée-Constantinople. Dans ce texte fondamental qui exprime la foi de l’Église indivise et que nous récitons encore de nos jours, chaque dimanche lors de la célébration eucharistique, est employé le terme grec homoousios, traduit en latin par consubstantialis : celui-ci veut signifier que le Fils, le Logos, est « de la même substance » que le Père, qu’il est Dieu de Dieu, qu’il est de sa substance, voulant par là mettre en lumière la pleine divinité du Fils niée par les Ariens.

Lorsque mourut l’évêque Alexandre, en 328, Athanase devient son successeur et se montra tout de suite résolu à refuser tout compromis avec les théories ariennes qu’avait condamnées le Concile de Nicée. Son intransigeance à l’égard de ceux qui s’étaient opposés à son élection épiscopale, et surtout à l’égard des adversaires du symbole de Nicée, fut tenace et occasionnellement très dure parce que nécessaire ; elle lui attira l’hostilité implacable des Ariens et des philo-Ariens. En dépit de la netteté sans équivoque des conclusions conciliaires, qui affirmaient avec clarté que le Fils est de la même substance que le Père, les idées erronées réapparurent et recommencèrent à prévaloir, contexte dans lequel Arius fut même réhabilité, et elles se virent soutenues, à des fins politiques, d’abord par l’empereur Constantin lui-même, puis par son fils Constance II. Ce dernier, non pas tant préoccupé de la vérité théologique que de l’unité de l’empire et ses problèmes politiques, cherchait à politiser la foi, en la rendant plus accessible, selon lui, à tous les sujets de son empire.

Le soutien de saint Antoine

La crise arienne, que l’on avait crue résolue à Nicée, continua ainsi pendant des décennies, marquées d’événements pénibles et de divisions douloureuses au sein de l’Église. Et, pendant les trente ans qui vont de 336 à 366, Athanase ne fut pas contraint moins de trois fois à abandonner sa ville et à souffrir pour la foi en passant dix-sept ans en exil. Mais au cours de ces absences forcées d’Alexandrie, l’évêque eut l’occasion de soutenir et de répandre en Occident, d’abord à Trèves puis à Rome, la foi de Nicée et également les idéaux du monachisme qu’avait embrassés en Égypte le grand ermite Antoine, en un choix de vie dont Athanase fut toujours proche. Saint Antoine, avec sa force spirituelle, fut la personne qui apporta le soutien le plus important à la foi de saint Athanase. Rétabli définitivement sur son siège épiscopal ; l’évêque d’Alexandrie put se consacrer à la pacification religieuse et à la réorganisation des communautés chrétiennes. Il mourut le 2 mai en l’année 373, et nous célébrons sa mémoire dans la liturgie de ce jour-là.

L’œuvre doctrinale la plus célèbre du saint évêque d’Alexandrie est son Traité sur l’Incarnation du Verbe de Dieu, le Logos divin qui s’est fait chair en devenant comme nous pour notre salut. Dans cette œuvre, Athanase formule une affirmation devenue justement célèbre, selon laquelle le Verbe de Dieu « s’est fait homme pour que nous devenions Dieu ; il s’est rendu visible dans le corps pour que nous ayons une idée du Père invisible ; et il a lui-même supporté la violence des hommes pour que nous héritions de l’incorruptibilité » (54, 3). En effet, par sa résurrection le Seigneur a fait disparaître la mort « comme paille au feu » (8, 4). L’idée fondamentale de toute la théologie de saint Athanase est précisément celle-ci, que Dieu est accessible. Le Christ n’est pas un Dieu secondaire, il est le vrai Dieu, et, par notre communion à lui, nous pouvons nous unir réellement à Dieu. Il est réellement devenu « Dieu avec nous ». Parmi les autres œuvres de ce Père de l’Église, qui restent en grande partie liées aux questions de la crise arienne, mentionnons encore les quatre lettres qu’il adressa à son ami Sérapion, évêque de Thmuis, sur la divinité du Saint-Esprit qu’il affirme avec netteté ; et une trentaine de lettres dites « festales », adressées en chaque début d’année aux Églises et aux monastères d’Égypte, pour préciser la date de la fête de Pâques mais, surtout, pour assurer le lien entre les fidèles, les renforcer dans la foi et les préparer à la grande solennité.

Enfin, Athanase est également l’auteur de textes de méditation sur les psaumes, qui se diffusèrent largement ; et surtout d’une œuvre qui fut le best-seller de la littérature chrétienne antique : la Vie de saint Antoine, abbé, écrite peu après la mort de ce saint alors que l’évêque d’Alexandrie vivait en exil parmi les moines du désert égyptien. Athanase avait été l’ami du grand ermite, au point de recevoir une des deux peaux de brebis qu’Antoine laissa en héritage avec le manteau reçu en cadeau de l’évêque d’Alexandrie lui-même. Devenue vite très populaire, traduite presque immédiatement en deux versions latines ainsi qu’en diverses langues orientales, la biographie qui propose en exemple la figure si chère à la tradition chrétienne contribua considérablement à la diffusion du monachisme, en Orient et en Occident. Ce n’est pas par hasard que la lecture de ce texte à Trèves est au centre du récit émouvant de la rencontre de deux fonctionnaires impériaux rapportée par Augustin dans ses Confessions (VIII, 6,15) en prémisses de sa propre conversion.

Caché mais éclairant le monde

Du reste, Athanase lui-même montre avoir clairement conscience de l’importance que pouvait avoir sur le peuple chrétien la figure exemplaire d’Antoine. En effet, il écrit dans la conclusion de cette œuvre : « Ce qui est une preuve certaine de sa vertu et de l’amour que Dieu lui portait, c’est de voir sa réputation répandue de toute part, de voir que chacun l’admire, et de le voir regretté par ceux même qui ne l’avaient point connu. Car il ne s’était rendu célèbre ni par ses écrits, ni par sa science, ni par aucun art, mais seulement par sa piété. Qui peut douter que ce soit là un don de Dieu ? Puisqu’il est toujours demeuré caché dans une montagne, comment aurait-on entendu parler de lui en Espagne, dans les Gaules, à Rome et en Afrique, si Dieu, comme il le lui avait promis dès le commencement, n’avait rendu son nom célèbre par tout l’univers, parce qu’il prend plaisir à faire connaître ses serviteurs. Bien que ceux-ci ne le désirent pas et se cachent, il veut que, comme des flambeaux, ils éclairent le monde, afin que ceux qui en entendent parler sachent qu’il n’est pas impossible d’accomplir les préceptes avec perfection, et que le désir d’imiter ces grands personnages les fasse entrer dans le chemin de la vertu » (Vie de saint Antoine, dernier chap.).

Oui, Frères et Sœurs, nous avons bien des motifs de gratitude à l’égard de saint Athanase. Sa vie, comme celle d’Antoine et d’innombrables autres saints, nous montre que « celui qui va vers Dieu ne s’éloigne pas des hommes, mais il se rend au contraire vraiment proche d’eux » (Deus caritas est, 42).

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Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.