Mercredi 8 avril 2009 — Dernier ajout dimanche 2 mai 2010

Autres pères de l’Église d’Orient (II) : Cyrille de Jérusalem (313-387)

Vous trouverez ici le chapitre sur saint Cyrille de Jérusalem publié dans le manuel de patrologie de Soeur Gabriel Peters.

  • Que le baptême est quelque chose de grand ! Il est affranchissement de votre captivité, rémission et mort des péchés, régénération de l’âme, vêtement lumineux, signe saint et ineffaçable, chemin du ciel, avant-goût du paradis, carte d’hospitalité pour le Royaume, don de l’adoption filiale.
    Procatéchèse 16
  • Nous sommes devenus un avec lui (sumphotos) par la ressemblance de sa mort, nous le serons aussi par celle de la résurrection. Il est splendide ce mot sumphotos - un avec lui, greffés sur lui. En effet, la vraie Vigne a été plantée ici sur ce Golgotha et nous, par la participation à son baptême de mort, nous sommes devenus un avec lui.
    Catéchèse 20, 7
  • À Dieu de donner la grâce, à toi de la recevoir et de la garder !
    Catéchèse 1, 3

I. Vie

Cyrille naît en 313 [1] en Palestine, probablement à Jérusalem. En 343, il est ordonné prêtre à Jérusalem par l’évêque Maxime (confesseur de la foi rentré borgne et boiteux des mines) qui lui demandera de prêcher les Catéchèses qui furent prononcées en 348.
À la suite ou à la place de Maxime, Cyrille devint évêque de Jérusalem avec le consentement de l’évêque métropolitain Acace, arianisant.
Les difficultés et les intrigues ne tardèrent pas à surgir (exemple : on accuse Cyrille d’avoir vendu au profit des pauvres des ornements donnés par Constantin, une actrice au théâtre en était revêtue).
Cyrille fut exilé. Disons tout de suite que, sur 38 ans d’épiscopat, Cyrille en vécut, au cours de trois exils, 16 loin de Jérusalem.

• Premier exil en 357

Acace chasse Cyrille et installe à sa place un évêque arien Cyrille se réfugie à Antioche et à Tarse. Le Concile de Séleucie réhabilite Cyrille et le rappelle, l’exil a duré deux ans.

• Deuxième exil en 359

L’année même de son retour, un nouveau Concile - celui de Constantinople, présidé par Acace en personne (qui avait été déposé) renvoie de nouveau Cyrille. Il reviendra en 362, profitant du rappel de tous les exilés sur l’ordre de Julien l’Apostat. Julien souhaite d’ailleurs « que les chrétiens se querellent entre eux ! » Pendant 5 ans, l’évêque peut gouverner paisiblement son diocèse. L’exil a duré trois ans.

• Troisième exil en 367, par ordre de l’empereur Valens

Rappel en 378 : l’empereur Gratien rappelle tous les évêques bannis. L’exil a duré onze ans. En 381, Cyrille participe au Concile de Constantinople. Il y est réhabilité : le Concile proclame que le très vénérable et très pieux Cyrille a beaucoup lutté contre les Ariens.

Cyrille meurt le 18 mars 386. En cette même année, saint Jérôme se fixait à Bethléem.

II. Œuvres

On a conservé de Cyrille de Jérusalem une Lettre à l’empereur Constance et une Homélie sur la guérison du paralytique, la première place cependant revient à ses Catéchèses baptismales, précédées d’une Procatéchèse. On compte 24 catéchèses, soit 18 adressées aux catéchumènes et 5 catéchèses mystagogiques.

Cyrille de Jérusalem sera toujours connu comme le modèle des catéchètes [2]. Il consacre le plus grand soin à sa tâche pastorale et la série de ses catéchèses est « un des trésors les plus précieux de l’antiquité chrétienne » [3]

Ces conférences se répartissent donc en deux groupes :

• 18 Catéchèses aux catéchumènes

Le style en est oral, familier, imagé : un auditeur a transcrit le texte. Les 5 premières catéchèses, précédées d’une procatéchèse, traitent du péché, de la pénitence, de la foi. Les 13 suivantes commentent le symbole baptismal :

  • Comme la semence de sénevé contient dans un petit grain de nombreux rameaux, ainsi le symbole embrasse en peu de mots toute la connaissance de la religion dans l’Ancien et le Nouveau Testaments.
    Catéchèse 5, 12

• 5 Catéchèses mystagogiques

Ces catéchèses ont été prononcées pendant la « semaine des vêtements blancs », elles sont adressées aux nouveaux baptisés qui ont reçu le baptême dans la nuit pascale.

Ces conférences ont été rédigées par Cyrille, le ton en est simple, très biblique [4].

Les Catéchèses mystagogiques constituent, d’après la signification même de leur nom, une « initiation aux mystères », c’est-à-dire aux sacrements du baptême, de la chrismation ou confirmation, de l’eucharistie. Voici quels sont les sujets traités :
1. La renonciation à Satan et la profession de foi.
2. Le mystère du baptême.
3. La chrismation (confirmation).
4. Le Corps et le Sang du Christ.
5. La célébration eucharistique.

2Le cadre et l’auditoire2

Les Catéchèses sont prononcées à Jérusalem auprès du tombeau du Christ, ce qui donne à leur enseignement sur la mort et la résurrection un accent tout particulier. Cyrille parle de celui « qui fut crucifié ici » (Cat. 16, 4 ; 20, 7 etc).

Dans leur ensemble, les conférences aux catéchumènes furent prononcées au lieu de la grande basilique constantinienne appelé Martyrium, au-dessus de la crypte de l’invention de la sainte Croix. Aussi Cyrille célèbre-t-il avec amour la gloire de la croix :

  • Toute action du Christ est la gloire de l’Eglise catholique mais la gloire des gloires c’est la Croix.
    Cat. 13
  • L’emblème lumineux de la Croix précédera le Roi en manifestant celui qui fut d’abord crucifié.
    Cat. 15

La 4e et la 13e Catéchèses indiquent comme lieu de réunion le Golgotha, atrium où se trouvait l’emplacement du Calvaire.

Les Cathéchèses mystagogiques sont toutes prononcées dans la Rotonde de l’Anastasis (le mot signifie Résurrection) auprès du tombeau du Christ.

Le public est, comme bien l’on pense, composite mais il est intéressant de signaler que des moines et des vierges se trouvent aussi dans l’auditoire (Cat. 4, 24 et 12, 33, 34). Nous savons par ailleurs que les moines et les vierges de la ville, - les monazontes et les parthenae, - étaient chargés d’assurer la régularité des Offices :

  • Tous les jours, avant le chant des coqs, on ouvre toutes les portes de l’Anastasis et tous descendent, moines et vierges comme on dit ici, mais pas seulement eux, en outre les laïcs, hommes et femmes, tous ceux qui désirent faire cette vigile matinale.
    Éthérie, Journal de voyage [5]

III. Contenu et importance

Dans un style très simple et direct, Cyrille transmet la foi. Sa méthode est concrète et l’unique objet de sa catéchèse, c’est l’histoire très concrète du salut.

Notre foi porte sur des interventions de Dieu dans l’histoire et la rédemption est un acte éternel qui se manifeste par étapes successives et progressives. La foi a pour Cyrille un aspect vital, la foi entraîne une vie de foi. Ce qui est demandé, c’est un engagement de la volonté, une vie de relation personnelle et vivante avec les Personnes divines. La catéchèse de Cyrille est pascale : la vie chrétienne qui s’enracine dans la grâce du baptême est participation à la mort et à la résurrection du Christ.

  • Ces paroles te sont données non seulement pour que tu les entendes mais pour que tu témoignes par la foi de ce que je te dis.
    Cat. 1, 5

Par principe, Cyrille évite d’utiliser le mot homoousios, le terme n’étant pas dans les Écritures mais sa foi est orthodoxe et il confesse le Christ, « vrai Dieu, Dieu de Dieu » (Cat. 11) et il croit en la divinité du Saint-Esprit (Cat. 16 et 17).

  • Ne te préoccupe pas de la nature de Dieu ni de son essence, si l’Écriture en parlait, nous le dirions, ne recherche pas vainement ce qui n’a pas été écrit. Pour notre salut, il nous suffit de savoir qu’il y a un Père, un Fils et un Esprit Saint.
    Cat. 16, 24

La doctrine de l’eucharistie est ferme et la mention de la présence réelle très claire.

  • Après nous être sanctifiés par des chants spirituels, nous supplions le Dieu de miséricorde d’envoyer le Saint Esprit sur les offrandes déposées devant nous (c’est l’épiclèse) pour qu’il transforme le pain dans le corps du Christ et le vin dans le sang du Christ. Ce qu’a touché le Saint-Esprit est en effet totalement sanctifié et transformé.
    Cat. myst. 5, 7

Le langage de Cyrille est toujours celui de la Bible et de la liturgie. Cyrille apparaît comme un initiateur dans le domaine liturgique non seulement en ce qui concerne les rites mais aussi en ce qui concerne leur explication. Il développe le thème du baptême considéré comme un retour au Paradis, il établit un parallélisme entre l’initiation chrétienne et le contenu du Cantique des cantiques, le thème devient courant : aint Grégoire de Nysse et saint Ambroise le développent aussi [6].

Comme le mouvement de pèlerinages à Jérusalem s’intensifiait, la liturgie de Jérusalem joua un grand rôle dans l’histoire du développement de la liturgie. D’autre part, ce fut le symbole baptismal de Jérusalem qui fut pris comme base du symbole de Nicée, à la demande d’Eusèbe de Césarée, théologien de l’empereur Constantin.

Cyrille est le premier auteur chrétien chez qui nous voyons le culte environné d’un climat de crainte sacrée (la phriké) ce trait sera dès lors caractéristique de la liturgie syriaque : à la liturgie mystique d’union (importance du Cantique des cantiques) se joint la liturgie mystique de crainte.

Initiateur sur le plan liturgique, Cyrille l’est aussi sur le plan théologique en ce qui concerne le thème de l’Incompréhensibilité de Dieu : Grégoire de Nysse et Jean Chrysostome dépendent de lui sur ce point.

L’importance de Cyrille de Jérusalem semble donc avoir été méconnue : en fait, il est le fondateur de la liturgie orientale et le créateur de la théologie mystagogique [7]. Il a ce sens de la transcendance absolue de l’essence divine qui caractérise les Cappadociens et saint Jean Chrysostome.

Appendice : la descente aux enfers

2- 1. Texte de saint Cyrille de Jérusalem2

Nous voudrions simplement citer deux textes de saint Cyrille de Jérusalem afin de montrer la richesse théologique du thème de la descente aux enfers, image de la rédemption. Ce thème est traditionnel dans l’Orient chrétien :

  • « L’Orient chrétien a gardé une certaine tradition que l’Occident a très tôt laissé échapper. L’image de la rédemption en Occident est le Golgotha : le crucifié entre les deux larrons… Pour l’Orient, l’image de la rédemption est la descente du Christ aux enfers : l’ouverture forcée de la porte éternellement fermée, la main du Rédempteur tendue au premier Adam qui, n’en croyant pas ses yeux, contemple la lumière pascale dans les ténèbres de la mort. C’est ainsi que les Pères grecs ont toujours présenté la rédemption dans leur prédication, c’est ainsi que les Byzantins et les Russes ont figuré l’événement rédempteur de l’au-delà. » [8]

Et tout d’abord, la descente du Christ dans les eaux du Jourdain préfigure la descente du Christ aux enfers :

  • Le dragon d’après Job [9] se trouvait dans les eaux et sa gueule engloutissait le Jourdain. Il fallait briser les têtes du dragon, Jésus descendit donc dans les eaux et il enchaîna le fort (Ps 73 - Mt 12) afin que nous recevions la puissance de marcher sur les serpents et les scorpions (Lc 10)… la vie courut au-devant pour que désormais la mort fût refrénée, pour que nous tous, les sauvés, nous puissions dire : Où est, ô Mort, ton aiguillon ? Où est, ô enfer, ta victoire ? (1 Co 15). Le baptême anéantit l’aiguillon de la mort.
    Cat. 3, 11

Et voici le thème de la descente aux enfers, on remarquera que la citation scripturaire illustrant la rédemption est la même : « Ô Mort, où est ton aiguillon, enfer, où est ta victoire ? »

  • La Mort fut épouvantée lorsqu’elle vit cet Homme Nouveau descendu aux enfers sans être lié par aucune chaîne.
    Pourquoi sa vue vous fait-elle peur, ô gardiens des enfers ? Quelle crainte insolite vous a-t-elle envahis ? La Mort s’est enfuie, et cette fuite ne fait que trahir sa peur.
    Les Saints Prophètes accourent à sa rencontre, Moïse le législateur, Abraham, Isaac, Jacob, David, Salomon, Isaïe et Jean-Baptiste, lui le témoin qui avait demandé : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? Il a racheté tous les justes que la mort avait engloutis… alors chacun des justes disait : « Ô Mort, où est ta victoire ? Enfer, où est ton aiguillon ? » Le vainqueur nous a libérés.
    Cat. 14, 19

    2- 2. Texte du pseudo-Epiphane2

    Au présent lien vous trouverez un texte plus tardif qui fut attribué à tort à Epiphane de Salamine (315-403), le thème atteint tout son développement.

Source :

Soeur Gabriel Peters, Lire les Pères de l’Église. Cours de patrologie, DDB, 1981.
Avec l’aimable autorisation des Éditions Migne.

[1L’année de l’édit de Milan qui accorde la liberté de culte aux chrétiens.

[2Voir A. Paulin, Saint Cyrille de Jérusalem, catéchète, Paris, « Lex Orandi », 1959.

[3Voir J. Quasten, Initiation aux Pères de l’Église, t. 3, Paris 1963, p.511.

[4Voir la discussion sur l’authenticité des catéchèses mystagogiques, dans Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, Introduction de A. Piedagnel, Paris, SC n° 126, Paris 1966, p. 18-40.

[5Voir Éthérie, Journal de voyage, Paris 1948, SC n° 21, p. 189. Ce texte du IVe siècle décrit une liturgie dont il y a lieu de penser que saint Cyrille de Jérusalem fut l’initiateur. Le Journal d’Éthérie est paru aussi dans « Foi Vivante », n° 180, 1977, sous le titre Mon pèlerinage en Terre sainte.

[6Pour ceci et ce qui suit voir F.L. Cross, St Cyril of Jérusalem, Lectures on the Christian Sacraments, London 1951, à l’introduction.

[7D’après F. L. Cross, op. cit.

[8Voir H. Urs von Balthasar, Dieu et l’homme d’aujourd’hui, « Foi Vivante », n° 16, Paris 1966, p. 257-258.

[9Jb 40, 18 : un Jourdain lui jaillirait jusqu’à la gueule sans que Béhémoth bronche !