Instruction de la Congrégation pour l’Éducation catholique
Mardi 13 avril 2010 — Dernier ajout jeudi 22 avril 2010

L’étude des Pères de l’Église dans la formation sacerdotale

Nous reproduisons ici l’instruction de la Congrégation pour l’Éducation catholique à propos de L’étude des Pères de l’Église dans la formation sacerdotale parue le 10 novembre 1989.

Introduction

1. En considération des nécessités particulières actuelles des études théologiques dans les Instituts de formation sacerdotale, cette Congrégation, après s’être intéressée autrefois à l’étude des Pères de l’Église dans son ensemble [1], désire maintenant consacrer la présente Instruction à quelques problèmes relatifs au sujet.

L’invitation à cultiver plus intensément la patristique dans les Séminaires et dans les Facultés théologiques pourrait peut-être en surprendre quelques-uns. Pourquoi en effet — pourrait-on se demander — professeurs et élèves sont-ils invités à se tourner vers le passé quand, aujourd’hui, dans l’Église et dans la société, il y a de si nombreux et de si graves problèmes qui exigent d’être résolus de façon urgente ? On peut trouver une réponse convaincante à cette question en jetant un regard global sur l’histoire de la théologie, en considérant attentivement quelques caractéristiques du climat culturel d’aujourd’hui, et en prêtant attention aux nécessités profondes et aux nouvelles orientations de la spiritualité et de la pastorale.

2. L’examen des diverses étapes de l’histoire de la théologie révèle que la réflexion théologique n’a jamais renoncé à la présence rassurante et orientatrice des Pères. Au contraire, elle a toujours eu la vive conscience que, chez les Pères, il y a quelque chose de singulier, d’unique et de perpétuellement valable, qui continue à vivre et résiste à la fugacité du temps. Comme s’est exprimé à ce sujet le Souverain Pontife Jean Paul II, « de la vie puisée à la source des Pères, l’Église vit encore aujourd’hui ; sur les bases posées par ces premiers bâtisseurs, elle est encore aujourd’hui édifiée, dans les joies et les peines de son cheminement et de ses labeurs quotidiens » [2].

3. La considération du climat culturel actuel fait ensuite émerger les nombreuses analogies qui lient le temps présent à l’époque patristique, en dépit des différences évidentes.Comme à ce moment-là, aujourd’hui encore un monde passe, tandis qu’un autre est en train de naître. Comme à ce moment-là, aujourd’hui encore l’Église est engagée dans un délicat discernement des valeurs spirituelles et culturelles, dans un processus d’assimilation et de purification, qui lui permet de maintenir son identité et d’offrir, dans la complexité du panorama culturel d’aujourd’hui, les richesses que la puissance d’expression humaine de la foi peut et doit donner à notre monde [3]. Tout cela constitue un défi pour la vie de l’Église tout entière et de façon particulière pour la Théologie qui, pour s’acquitter adéquatement de ses devoirs, ne peut pas ne pas puiser aux œuvres des Pères, comme elle puise de manière analogue à la Sainte Ecriture.

4. L’observation de la réalité ecclésiale d’aujourd’hui, enfin, montre comment les exigences de la pastorale générale de l’Église et, de manière particulière, les nouveaux courants de spiritualité réclament un aliment solide et des sources sûres d’inspiration. Face à la stérilité de tant d’efforts, on repense spontanément à ce souffle frais de vraie sagesse et d’authenticité chrétienne qui émane des œuvres patristiques. C’est un souffle qui a déjà contribué, récemment encore, à approfondir de nombreuses problématiques liturgiques, œcuméniques, missionnaires et pastorales, lesquelles, après avoir été reçues par le Concile Vatican II, sont considérées par l’Église d’aujourd’hui comme source d’encouragement et de lumière.

Les Pères donc donnent toujours la preuve de leur vitalité et ont toujours beaucoup de choses à dire à qui étudie et enseigne la théologie. C’est pour cette raison que la Congrégation pour l’Education catholique se tourne à présent vers les Responsables de la formation sacerdotale pour leur proposer quelques utiles réflexions sur la situation actuelle des études patristiques (I), sur leurs motivations les plus profondes (II), sur leurs méthodes (III), sur leur programmation concrète (IV).

I. Aspects de la situation actuelle

Tout discours sur les thèmes ci-dessus indiqués suppose, comme point de départ, la connaissance de la situation où se trouvent aujourd’hui les études patristiques. On se demande toutefois quelle place leur est aujourd’hui réservée dans la préparation des futurs prêtres et quelles sont à ce sujet les directives de l’Église.

1. Les Pères dans les études théologiques d’aujourd’hui

5. L’état actuel de la patristique dans les Instituts de formation sacerdotale est en rapport d’étroite dépendance avec les conditions générales de l’enseignement théologique : avec son organisation, sa structure et son inspiration fondamentale ; avec la qualité et la préparation spécifique des enseignants, avec le niveau intellectuel et spirituel des élèves, avec l’état des bibliothèques et d’une manière générale, avec la disponibilité des moyens didactiques. Sa situation n’est cependant pas partout la même ; elle diffère non seulement d’un pays à l’autre, mais est aussi différente dans les divers diocèses de chaque nation. On peut toutefois repérer à ce sujet, au niveau de l’Église universelle, soit des aspects positifs, soit certaines situations et tendances, qui posent parfois des problèmes pour les études ecclésiastiques.

6. a) L’insertion de la dimension historique dans le travail scientifique des théologiens, survenue dans les débuts de notre siècle, a, entre autres, attiré aussi l’attention sur les Pères de l’Église. Ce fait s’est montré extraordinairement profitable et fécond, parce qu’il a rendu possible une meilleure connaissance des origines chrétiennes, de la genèse et de l’évolution historique de différentes questions et doctrines, mais aussi parce que l’étude des Pères a trouvé quelques spécialistes vraiment érudits et compétents, qui ont su mettre en évidence le lien vital existant entre la tradition et les problèmes les plus urgents du moment présent. Grâce à un tel accès aux sources, les longs et fatigants travaux de la recherche historique ne sont pas restés fixés sur une pure investigation du passé, mais ont influé sur les orientations spirituelles et pastorales de l’Église d’aujourd’hui, indiquant la route vers le futur. Il est naturel que ce soit la théologie qui en ait retiré le plus grand profit.

7. b) Cet intérêt pour les Pères continue encore aujourd’hui, bien que dans des conditions un peu diverses. En dépit d’une considérable décadence générale de la culture humaniste, on note ici et là un réveil dans le domaine patristique qui engage non seulement d’éminents chercheurs du clergé religieux et diocésain, mais aussi de nombreux représentants du laïcat. En ces derniers temps sont en train de se multiplier des publications d’excellentes collections patristiques et de monographies scientifiques, qui sont peut-être le signe le plus évident d’une vraie faim du patrimoine spirituel des Pères ; un phénomène consolant qui ne manque pas de se répercuter aussi positivement dans les Facultés théologiques et dans les Séminaires. Toutefois l’évolution qui s’est vérifiée dans le domaine théologique et culturel en général met sous les yeux certaines insuffisances et divers obstacles au sérieux du travail qui ne doivent pas être ignorés.

8. c) De nos jours ne manquent pas les conceptions et les tendances théologiques qui, contrairement aux indications du Décret Optatam totius (n. 16), accordent peu d’attention au témoignage des Pères et, d’une manière générale, de la Tradition ecclésiastique, se limitant à la confrontation directe des données bibliques avec la réalité sociale et avec les problèmes concrets de la vie, analysés à l’aide des sciences humaines. Il s’agit de courants théologiques qui laissent de côté la dimension historique des dogmes et pour lesquels les immenses efforts de l’époque patristique et du moyen âge ne semblent avoir aucune importance véritable. En de tels cas, l’étude des Pères est réduite au minimum et pratiquement englobée dans le refus général du passé.

Comme on le voit d’après l’exemple de diverses théologies de notre temps, détachées du courant de la Tradition, l’activité théologique en ces cas ou bien est réduite à un pur ’biblicisme’, ou bien devient prisonnière de son propre horizon historique, s’adaptant aux différentes philosophies et idéologies en vogue. Le théologien, laissé pratiquement à lui-même, croyant faire de la théologie, ne fait en réalité que de l’historicisme, du sociologisme etc., aplatissant les contenus du Credo à une dimension purement terrestre.

9. d) Se reflète aussi négativement sur les études patristiques une certaine attitude unilatérale, qui se perçoit de nos jours en divers cas dans les méthodes exégétiques. L’exégèse moderne, qui recourt à l’aide de la critique historique et littéraire, jette une ombre sur les contributions exégétiques des Pères, qui sont considérées comme simplistes et, en substance, inutiles pour une connaissance approfondie de la Sainte Ecriture. Ces orientations, en même temps qu’elles appauvrissent et dénaturent l’exégèse elle-même, par la rupture de son unité naturelle avec la Tradition, diminuent indubitablement l’estime et l’intérêt pour les œuvres patristiques. L’exégèse des Pères au contraire, pourrait nous ouvrir les yeux à d’autres dimensions de l’exégèse spirituelle et de l’herméneutique qui compléteraient la dimension historico-critique, en l’enrichissant d’intuitions profondément théologiques.

10. e) Outre les difficultés provenant de certaines orientations exégétiques, il faut mentionner aussi celles qui naissent de conceptions déformées de la Tradition. En quelques cas en effet, à la place de la conception d’une Tradition vivante, qui progresse et se développe avec les avancées de l’histoire, on en trouve une autre trop rigide, dite parfois ’intégriste’, qui réduit la Tradition à la répétition des modèles du passé et en fait un bloc monolithique et fixe, qui ne laisse aucune place au développement légitime et à la nécessité pour la foi de répondre aux situations nouvelles. De cette manière se créent facilement des préjudices vis-à-vis de la Tradition en tant que telle, qui ne favorisent pas un accès serein aux Pères de l’Église.

Paradoxalement, se répercute de façon défavorable sur l’appréciation de l’époque patristique la conception même de la tradition ecclésiastique vivante, quand les théologiens, dans leur insistance sur l’égale valeur de tous les moments de l’histoire, ne tiennent pas suffisamment compte de la spécificité de la contribution fournie par les Pères au patrimoine commun de la Tradition.

11. f) De plus, beaucoup d’étudiants en théologie, aujourd’hui, en provenance d’écoles de type technique, ne disposent pas de la connaissance des langues classiques que l’on demande pour une approche sérieuse des œuvres des Pères. En conséquence, l’état de la patristique dans les Instituts de formation sacerdotale se ressent considérablement des changements culturels actuels, caractérisés par un esprit scientifique et technologique croissant qui privilégie quasi exclusivement les études des sciences naturelles et humaines, négligeant la culture humaniste.

12. g) Enfin, en divers Instituts de formation sacerdotale, les programmes d’études sont tellement surchargés de nouvelles disciplines retenues comme plus nécessaires et plus ’actuelles’, qu’il ne reste pas d’espace suffisant pour la patristique. Celle-ci en conséquence doit se contenter d’un petit nombre d’heures hebdomadaires, ou de solutions palliatives dans le cadre de l’Histoire de l’Église antique. À ces difficultés s’ajoute souvent le manque, dans les bibliothèques, de collections patristiques et de matériels bibliographiques appropriés.

2. Les Pères dans les directives de l’Église

Le discours sur l’état actuel des études patristiques ne serait pas complet, si n’étaient pas mentionnées les normes officielles de l’Église correspondantes. Celles-ci, comme on le verra, mettent clairement en lumière les valeurs théologiques, spirituelles et pastorales contenues dans les œuvres des Pères, dans le but de les rendre fructueuses pour la préparation des futurs prêtres.

13. a) Parmi ces directives, occupent la première place les indications du Concile Vatican II concernant la méthode de l’enseignement théologique, et le rôle de la Tradition dans l’interprétation et dans la transmission de l’Ecriture Sainte.

Au n. 16 du Décret Optatam totius, est prescrit, pour l’enseignement de la dogmatique la méthode génétique, qui, loin d’être en opposition avec la nécessité d’approfondir les mystères de la théologie et « d’en voir la cohérence par le moyen de la spéculation, en ayant St Thomas pour maître », la favorise plutôt : méthode qui en une seconde étape contemple la contribution fournie par les Pères de l’Église d’Orient et d’Occident pour « la fidèle transmission et l’explicitation de chacune des vérités révélées ».

La dite méthode, si importante pour la compréhension du progrès dogmatique, a été récemment confirmée par le Synode extraordinaire des Evêques de 1985 (cf. Relatio finalis II, B, n. 4).

14. L’importance qu’ont les Pères pour la théologie et, de manière particulière, pour la compréhension de la Sainte Ecriture, se déduit par ailleurs avec une grande clarté de certaines déclarations de la Constitution Dei verbum sur la valeur et sur le rôle de la Tradition :

  • « La Sainte Tradition et la Sainte Ecriture sont donc reliées et communiquent étroitement entre elles… La Sainte Tradition transmet intégralement la parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l’Esprit Saint aux Apôtres, à leurs successeurs… ; il en résulte ainsi que l’Église ne tire pas de la seule Ecriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation. C’est pourquoi l’une et l’autre doivent être reçues et vénérées avec un égal sentiment d’amour et de respect » (n. 9).

Comme on le voit, la Sainte Ecriture, qui doit être « l’âme de la théologie » et « son fondement permanent » (n. 24), forme une unité inséparable avec la Sainte Tradition, « un unique dépôt de la parole de Dieu confié à l’Église… l’une et l’autre ne pouvant subsister de façon indépendante » (n. 10). Ce sont justement les « assertions des Saints Pères » qui « attestent la présence vivifiante de cette tradition dont les richesses passent dans la pratique et dans la vie de l’Église qui croit et qui prie » (n. 8). Aujourd’hui encore, en dépit des indéniables progrès accomplis par l’exégèse moderne, l’Église « qui se préoccupe d’acquérir une intelligence chaque jour plus profonde des Saintes Écritures pour offrir continuellement à ses enfants la nourriture de la Parole divine… favorise donc à bon droit l’étude des Saints Pères, tant d’Orient que d’Occident, et celle des Saintes Liturgies » (n. 23).

15. b) La Congrégation pour l’Education Catholique, dans la Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis et dans le document sur La formation théologique des futurs prêtres, confirme les affirmations ci-dessus rapportées du Concile Vatican II, en mettant en lumière quelques-uns de leurs aspects importants.

Face à certaines tendances réductrices en théologie dogmatique, il convient de développer intégralement la méthode génétique [4], en en illustrant la validité, les valeurs didactiques [5], comme aussi les conditions exigées pour son exacte application [6] ; à ce propos une référence explicite est faite à l’étape patristico-historique [7].

Selon la Ratio fundamentalis [8], les professeurs et les élèves doivent adhérer avec entière fidélité à la parole de Dieu dans la Sainte Ecriture et dans la Tradition… en en acquérant le sens vivant « avant tout par la fréquentation des écrits des Pères ». Ceux-ci méritent une grande estime, car « leur œuvre fait partie de la tradition vivante de l’Église, à laquelle, par une disposition providentielle, ils ont apporté une contribution de valeur durable à une époque plus favorable à la synthèse de la raison et de la foi » [9]. Une plus grande fréquentation des Pères peut donc être considérée comme le moyen le plus efficace pour découvrir la force vitale de la formation théologique [10] et, par dessus tout, pour s’insérer dans le dynamisme de la Tradition, « qui préserve d’un individualisme exagéré et assure l’objectivité de la pensée » [11].

Pour que ces exhortations ne restent pas lettre morte, on a donné, dans le document susmentionné sur La formation théologique des futurs prêtres, quelques normes pour l’étude systématique de la patristique (nn. 85-88).

16. c) Les impulsions données à l’étude des Pères par le Concile et par la Congrégation pour l’Education Catholique ont été accentuées ces dernières décennies, en différentes occasions, par les Souverains Pontifes. Leurs interventions, comme celles de leurs Prédécesseurs, se distinguent par la variété des sujets et l’impact produit sur la situation actuelle théologique et spirituelle :

« L’étude des Pères, de grande utilité pour tous, est d’impérieuse nécessité pour ceux qui ont à cœur le renouvellement théologique, pastoral et spirituel promu par le Concile et qui veulent y coopérer. Chez les Pères en effet il y a des constantes qui sont à la base de tout renouvellement authentique » [12]. La pensée patristique est christocentrique [13] ; elle est un exemple d’une théologie unifiée, vivante, mûrie au contact des problèmes du ministère pastoral [14] ; elle est un excellent modèle de catéchèse [15], une source pour la connaissance de la Sainte Ecriture et de la Tradition [16], comme aussi de l’homme total et de la vraie identité chrétienne [17]. Les Pères, en effet, « sont une structure stable de l’Église et accomplissent pour l’Église de tous les siècles une fonction ininterrompue. C’est ainsi que toute annonce de l’Évangile et tout magistère ensuite, pour pouvoir être authentiques, doivent être confrontés à leur annonce et à leur magistère, tout charisme et tout ministère doivent puiser à la source vive de leur paternité ; toute pierre nouvelle qui s’ajoute à l’édifice… doit se situer dans la structure qu’ils ont posée et se souder et s’unir à elle » [18]. Les incitations à l’étude plus intense de la patristique ne manquent donc pas. Elles sont nombreuses et bien motivées. Or, pour rendre ces sollicitations encore plus explicites, il paraît utile d’en exposer de suite quelques raisons.

II. Pourquoi étudier les Pères

17. II est évident que les études patristiques ne pourront atteindre le niveau scientifique convenable et porter les fruits espérés qu’à la condition d’être menées avec sérieux et amour. L’expérience enseigne en effet que les Pères n’entrouvrent leurs richesses doctrinales et spirituelles qu’à celui qui s’efforce d’entrer dans leur profondeur par une familiarité continue et assidue avec eux. Il faut donc, de la part des enseignants et des élèves, un véritable engagement pour lequel on peut alléguer les principaux motifs suivants :

1) Les Pères sont des témoins privilégiés de la Tradition ;

2) Ils nous ont transmis une méthode théologique, à la fois lumineuse et sûre ;

3) Leurs écrits présentent une richesse culturelle, spirituelle et apostolique, qui en fait les grands maîtres de l’Église d’hier et d’aujourd’hui.

1. Témoins privilégiés de la tradition

18. Parmi les diverses qualifications et les divers rôles que les documents du Magistère attribuent aux Pères, figure en premier lieu celui de témoins privilégiés de la Tradition. Dans le flux de la Tradition vivante qui depuis les débuts du christianisme se poursuit à travers les siècles jusqu’à nos jours, ils occupent une position tout à fait spéciale qui les rend uniques par rapport aux autres protagonistes de l’histoire de l’Église. Ils sont en effet ceux qui ont fait naître les premières structures porteuses de l’Église en même temps que les attitudes doctrinales et pastorales qui restent valables pour tous les temps.

19. a) Dans notre conscience chrétienne, les Pères apparaissent toujours liés à la Tradition, pour en avoir été en même temps protagonistes et témoins. Ils sont plus proches de la pureté des origines ; quelques-uns d’entre eux ont été témoins de la Tradition apostolique, source d’où la Tradition elle-même tire son origine ; ceux des premiers siècles spécialement peuvent se considérer auteurs et représentants d’une tradition ’constitutive’, que l’on conservera et que l’on expliquera de façon continue dans les temps postérieurs. En tout cas, les Pères ont transmis ce qu’ils ont reçu, « ont enseigné à l’Église ce qu’ils ont appris dans l’Église » [19] ; « ce qu’ils ont trouvé dans l’Église, ils l’ont gardé ; ce qu’ils ont appris, ils l’ont enseigné ; ce qu’ils ont reçu des Pères, ils l’ont transmis aux fils » [20].

20. b) Historiquement, l’époque des Pères est la période de certaines prémices importantes de la vie ecclésiale. Ils ont été ceux qui ont fixé « le canon intégral des Livres Saints » [21], composé les professions fondamentales de la foi (regulae fidei), précisé le dépôt de la foi face aux hérésies et à la culture contemporaine, faisant naître ainsi la théologie. Déplus, ce sont encore eux qui ont jeté les bases de la discipline canonique (statuta patrum, traditiones patrum), et créé les premières formes de la liturgie, qui restent un point de référence obligatoire pour toutes les réformes liturgiques postérieures. Les Pères ont donné de cette manière la première réponse consciente et réfléchie à la Sainte Ecriture, en la formulant non pas tant comme une théorie abstraite, mais comme une pratique pastorale quotidienne d’expérience et d’enseignement au cœur des assemblées liturgiques réunies pour professer la foi et pour célébrer le culte du Seigneur ressuscité. Ils ont été ainsi les auteurs de la première grande catéchèse chrétienne.

21. c) La Tradition dont les Pères sont les témoins, est une Tradition vivante, qui montre l’unité dans la variété et la continuité dans le progrès.

Cela se voit dans la pluralité des familles liturgiques, des traditions spirituelles, disciplinaires et exégético-théologiques existant dans les premiers siècles (par ex. les écoles d’Alexandrie et d’Antioche) ; traditions diverses mais unies et toutes enracinées dans le fondement ferme et immuable de la foi.

22. d) La Tradition, telle qu’elle a été connue et vécue par les Pères n’est donc pas comme un bloc monolithique, immobile et sclérosé, mais comme un organisme pluriforme et palpitant de vie. C’est une praxis de vie et de doctrine qui connaît, d’une part, incertitudes, tensions, recherches faites à tâtons, et d’autre part décisions opportunes et courageuses, qui se sont révélées de grande originalité et d’importance décisive. Suivre la Tradition vivante des Pères ne signifie pas s’agripper au passé comme tel, mais adhérer, avec un sentiment de sécurité et une liberté d’élan, à la ligne de la foi en maintenant une orientation constante vers le fondement : ce qui est essentiel, ce qui dure et ne change pas. Il s’agit d’une fidélité absolue, soutenue et prouvée en de nombreux cas usque ad sanguinis effusionem (jusqu’à l’effusion du sang), envers le dogme et les principes moraux et disciplinaires qui montrent leur fonction irremplaçable et leur fécondité propre dans les moments où des choses nouvelles sont en train de faire route.

23. e) Les Pères sont donc témoins et garants d’une authentique Tradition catholique, et c’est pour cela que leur autorité dans les questions théologiques a été et reste toujours grande. Quand il était nécessaire de dénoncer la déviation de courants de pensée déterminés, l’Église s’est toujours référée aux Pères comme garantie de vérité. Divers Conciles, par ex. ceux de Chalcédoine et de Trente, commencent leurs déclarations solennelles par un appel à la Tradition patristique en utilisant la formule : « À la suite des Saints Pères etc. ». Il est aussi fait référence à eux dans les cas où la question a déjà été de par elle-même résolue par le recours à l’Ecriture Sainte.

Au Concile de Trente [22] et à Vatican I [23] a été explicitement énoncé le principe selon lequel le consentement unanime des Pères constitue une règle certaine d’interprétation de l’Ecriture, principe qui a toujours été vécu et pratiqué dans l’histoire de l’Église et qui s’identifie avec celui du caractère normatif de la Tradition formulé par Vincent de Lérins [24] et auparavant par Saint Augustin.

24. f) Les exemples et les enseignements des Pères, témoins de la Tradition, ont été particulièrement appréciés et valorisés au Concile Vatican II ; c’est vraiment grâce à eux que celui-ci a pu saisir avec plus d’acuité la conscience que l’Église a d’elle-même et déterminer la route sûre en particulier pour le renouveau liturgique, pour un dialogue œcuménique fructueux et pour la rencontre avec les religions non chrétiennes, en faisant fructifier dans les circonstances actuelles l’antique principe de l’unité dans la diversité et du progrès dans la continuité de la Tradition.

2. Méthode théologique

25. Le délicat processus de la greffe du christianisme sur le monde de la culture antique, et la nécessité de définir les contenus du mystère chrétien face à la culture païenne et aux hérésies stimulèrent les Pères à approfondir et illustrer rationnellement la foi à l’aide des catégories de pensée mieux élaborées dans les philosophies de leur temps, spécialement dans la philosophie raffinée de l’hellénisme. Une de leurs tâches historiques les plus importantes fut de donner vie à la science théologique, et d’établir à son service quelques coordonnées et normes de procédé qui se sont révélées valables et fructueuses aussi pour les siècles futurs, comme le montrera dans son œuvre Saint Thomas, fidèle par excellence à la doctrine des Pères.

Dans cette activité de théologiens, se dessinent chez les Pères quelques attitudes et situations particulières, qui sont de grand intérêt et qu’il faut aussi tenir présentes de nos jours dans les études sacrées :

a) le recours continuel à la Sainte Ecriture et le sens de la Tradition ;

b) la conscience de l’originalité chrétienne également dans la reconnaissance des vérités contenues dans la culture païenne ;

c) la défense de la foi comme bien suprême et l’approfondissement continu du contenu de la Révélation ;

d) le sens du mystère et l’expérience du divin.

a) Recours à la Sainte Écriture, sens de la Tradition

26. 1. Les Pères sont en premier lieu et essentiellement des commentateurs de la Sainte Ecriture : divinorum librorum tractatores (commentateurs des Livres Saints) [25]. Dans ce travail, il est vrai que, de notre point de vue actuel, leur méthode présente certaines limites indéniables. Ils ne connaissaient pas et ne pouvaient pas connaître les ressources d’ordre philologique, historique, anthropologico-culturel ni les thématiques de recherche, de documentation, d’élaboration scientifique qui sont à la disposition de l’exégèse moderne, et c’est pour cela qu’une partie de leur travail exégétique doit être considéré comme caduque. Mais, malgré cela, leurs mérites pour une meilleure compréhension des Livres Sacrés sont incalculables. Ils restent pour nous des maîtres véritables et l’on peut dire supérieurs, sous de nombreux aspects, aux exégètes du moyen âge et de l’époque moderne par « une espèce de suave intuition des choses célestes, par une admirable pénétration d’esprit grâce auxquelles ils vont plus avant dans les profondeurs de la parole divine » [26]. L’exemple des Pères peut, en effet, enseigner aux exégètes modernes une approche vraiment religieuse de la Sainte Ecriture, comme aussi une interprétation qui puise constamment au critère de communion avec l’expérience de l’Église, qui chemine à travers l’histoire sous la conduite de l’Esprit Saint. Quand ces deux principes interprétatifs, religieux et spécifiquement catholique, ne sont pas acceptés ou sont oubliés, les études exégétiques modernes se révèlent souvent appauvries et déformées.

La Sainte Ecriture était pour les Pères objet de vénération inconditionnée, fondement de la foi, sujet constant de la prédication, aliment de la piété, l’âme de la théologie. Ils en ont toujours soutenu l’origine divine, l’inerrance, le caractère normatif, la richesse de vigueur inépuisable pour la spiritualité et la doctrine. Qu’il suffise de rappeler ici ce qu’écrivait Saint Irénée sur les Écritures : elles « sont parfaites, parce que dictées par le Verbe de Dieu et par son Esprit » [27], et les quatre Évangiles sont « le fondement et la colonne de notre foi » [28].

27. 2. La Théologie est née de l’activité exégétique des Pères, « au milieu de l’Église », et spécialement dans les assemblées liturgiques, au contact avec les nécessités spirituelles du Peuple de Dieu. Cette exégèse, sur laquelle la vie spirituelle se fonde avec la réflexion théologique rationnelle, vise donc toujours à l’essentiel dans la fidélité à tout le dépôt sacré de la foi. Elle est centrée entièrement sur le mystère du Christ auquel elle rapporte toutes les vérités particulières en une admirable synthèse. Plutôt que de se disperser dans de nombreuses problématiques marginales, les Pères cherchent à embrasser la totalité du mystère chrétien, en suivant le mouvement fondamental de la Révélation et de l’économie du salut, qui va de Dieu, par le Christ, à l’Église, sacrement de l’union avec Dieu et dispensatrice de la grâce divine, pour retourner à Dieu. Grâce à cette intuition, due à leur sens vivant de la communion ecclésiale, à leur proximité des origines chrétiennes et à leur familiarité avec l’Ecriture, les Pères regardent le tout en son centre, en rendant ce tout présent en chacune de ses parties, et en lui rattachant chaque question périphérique. Ainsi donc, suivre les Pères dans leur itinéraire théologique signifie saisir plus facilement le noyau essentiel de notre foi et le ’spécifique’ de notre identité chrétienne.

28. 3. La vénération et la fidélité des Pères vis-à-vis des Livres Saints va de pair avec leur vénération et leur fidélité envers la Tradition. Ils se considèrent non pas propriétaires, mais serviteurs des Saintes Écritures, les recevant de l’Église, les lisant et les commentant en Église et pour l’Église, selon la règle de la foi proposée et éclairée par la Tradition ecclésiastique et apostolique. Saint Irénée déjà cité, grand passionné et grand connaisseur des Livres Saints, soutient que celui qui veut connaître la vérité se doit de considérer la Tradition des Apôtres [29], et il ajoute que, même si ces derniers ne nous avaient pas laissé les Écritures, la Tradition serait suffisante pour notre instruction et pour notre salut [30]. Origène lui-même, qui étudia avec tant d’amour et de passion les Écritures et qui travailla beaucoup à en percevoir l’intelligence, déclare franchement que doivent être crues comme vérités de foi seulement celles qui ne s’éloignent en aucune manière de la « Tradition ecclésiastique et apostolique » [31], faisant ainsi de la Tradition la norme interprétative de l’Ecriture. Dans la suite, saint Augustin, qui mettait ses « délices » dans la méditation des Écritures [32] énonce ce principe merveilleusement clair et ferme, qui se réclame encore de la Tradition : « Je ne croirais pas à l’Évangile, si ne m’y poussait l’autorité de l’Église catholique » [33].

29. 4. Par conséquent, lorsque le Concile Vatican II déclara que « la Tradition et l’Ecriture Sainte constituent un seul dépôt sacré de la parole de Dieu confié à l’Église » [34], il n’a rien fait d’autre que de confirmer un antique principe théologique, pratiqué et professé par les Pères. Ce principe qui a éclairé, et dirigé toute leur activité exégétique et pastorale, reste certainement valable encore pour les théologiens et les pasteurs d’âmes d’aujourd’hui. Il s’en suit concrètement que le retour à la Sainte Ecriture, qui est une des caractéristiques majeures de la vie actuelle de l’Église, doit être accompagné , du retour à la Tradition attestée par les écrits patristiques, si l’on veut qu’il produise les fruits espérés.

b) Originalité chrétienne et inculturation

30. 1. Une autre caractéristique importante et très actuelle de la méthode théologique des Pères est d’offrir la lumière pour « mieux comprendre selon quels critères la foi, compte tenu de la philosophie et de la sagesse des peuples, peut s’accorder avec l’intelligence » [35]. Les Pères en effet, ont puisé, dans l’Ecriture et la Tradition, la claire conscience de l’originalité chrétienne, c’est-à-dire la ferme conviction que l’enseignement chrétien contient un noyau essentiel de vérités révélées qui constituent la norme pour juger de la sagesse humaine et pour distinguer la vérité de l’erreur.

Si une telle conviction a porté quelques-uns d’entre eux à repousser l’apport de cette sagesse et à considérer les philosophes comme les ’patriarches des hérétiques’, elle n’a pas empêché la plus grande partie d’accueillir cette contribution avec intérêt et reconnaissance, comme procédant de l’unique source de la sagesse, qui est le Verbe. Qu’il suffise de rappeler à ce propos S. Justin Martyr, Clément d’Alexandrie, Origène, S. Grégoire de Nysse et particulièrement S. Augustin qui, dans son œuvre De doctrina christiana a tracé un programme pour cette activité : « Si ceux qui sont appelés philosophes ont dit des choses vraies et en consonance avec notre foi non seulement ils ne doivent pas susciter de motif de crainte, mais doivent être revendiqués à notre avantage. N’est-ce pas précisément cela qu’ont fait un grand nombre de nos bons fidèles ? Cyprien… Lactance… Victorin… Optat… Hilaire, pour ne parler que des morts, et une quantité innombrable de Grecs ? » [36].

31. 2. À ce processus d’assimilation s’en ajoute un autre, non moins important et inséparable de celui-ci, que nous pourrions appeler processus de la désassimilation. Ancrés sur la norme de la foi, les Pères ont accueilli de nombreux apports de la philosophie gréco-romaine, mais ils en ont repoussé les graves erreurs, en évitant de manière particulière le péril de syncrétisme si répandu dans la culture hellénistique alors dominante, comme aussi celui du rationalisme qui menaçait de réduire la foi aux seuls aspects acceptables par la rationalité hellénique. « Contre leurs grandes erreurs, écrit S. Augustin, il faut défendre la doctrine chrétienne » [37].

32. 3. Grâce à ce discernement avisé des valeurs et des limites cachées dans les différentes formes de la culture antique, ont été ouvertes des voies nouvelles vers la vérité et de nouvelles possibilités pour l’annonce de l’Évangile. Instruite par les Pères grecs, latins, syriaques, l’Église, en effet, « dès les débuts de son histoire, a appris à exprimer le message du Christ en se servant des concepts et des langues des divers peuples et, de plus, s’est efforcée de le mettre en valeur par la sagesse des philosophes : ceci, afin d’adapter l’Évangile, dans les limites convenables, et à la compréhension de tous et aux exigences des sages » [38]. En d’autres termes, les Pères, conscients de la valeur universelle de la Révélation, ont commencé la grande œuvre d’inculturation chrétienne, comme on a coutume de l’appeler aujourd’hui. Ils sont devenus l’exemple d’une rencontre féconde entre foi et culture, entre foi et raison, en restant des guides pour l’Église de tous les temps engagée à prêcher l’Évangile à des hommes de cultures si diverses et à œuvrer au milieu d’eux. Comme on le voit, grâce à ces attitudes des Pères, l’Église, depuis ses débuts, se révèle « missionnaire de sa nature » [39], même au niveau de la pensée et de la culture, et c’est pour cela que le Concile Vaticane II prescrit « qu’une telle manière appropriée de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation » [40].

c) Défense de la foi, progrès dogmatique

33. 1. À l’intérieur de l’Église, la rencontre de la raison et de la foi a donné occasion à de nombreuses et longues controverses qui ont concerné les grands thèmes du dogme trinitaire, christologique, ecclésiologique anthropologique, eschatologique. En ces circonstances, les Pères, dans la défense des vérités qui touchent à l’essence elle-même de la foi, furent les auteurs d’un grand progrès dans l’intelligence des vérités dogmatiques, rendant un service valable au développement de la théologie.

Leur fonction apologétique, exercée avec une sollicitude pastorale consciente pour le bien spirituel des fidèles, a été un moyen providentiel pour la maturation du corps tout entier de l’Église. Comme le disait S. Augustin face à la multiplication des hérétiques : « Dieu a permis leur diffusion afin que notre nourriture ne soit pas seulement le lait (de la doctrine) et que nous n’en restions pas au stade de l’enfance rude » [41] ; en effet, « quand les hérétiques soulèvent avec une bouillante agitation de multiples questions relatives à la foi catholique, on les examine avec plus de soin en vue de les défendre, on les saisit avec plus de netteté, on les proclame avec plus de zèle ; le problème ainsi soulevé par l’adversaire devient une occasion de s’instruire » [42].

34. 2. Ainsi les Pères sont devenus les initiateurs du procédé rationnel appliqué aux données de la Révélation, les promoteurs éclairés de cet intellectus fidei, qui appartient à l’essence de toute théologie authentique. Ce fut leur tâche providentielle non seulement de défendre le christianisme, mais aussi de le repenser dans le milieu culturel gréco-romain ; de trouver des formules nouvelles pour exprimer une doctrine antique, des formules non bibliques pour une doctrine biblique ; en un mot, de présenter la foi sous la forme d’un discours humain, pleinement catholique et capable d’exprimer le contenu divin de la révélation, en en sauvegardant toujours l’identité et la transcendance. De nombreux concepts introduits par eux dans la théologie trinitaire et christologique (par ex. ousia, hypostasis, physis, agenesia, genesis, ekporeusis, etc.) ont joué un rôle déterminant dans l’histoire des Conciles et sont entrés dans les formules dogmatiques, devenant des composantes de notre terminologie théologique courante.

35. 3. Le progrès dogmatique, qui a été réalisé par les Pères non comme un projet abstrait purement intellectuel, mais dans la plupart des cas, dans les homélies, au milieu des activités liturgiques et pastorales, constitue un excellent exemple de renouvellement dans la continuité de la Tradition. Pour eux, la foi catholique provenant de la doctrine des apôtres et reçue à travers une série de successions était « à transmettre saine aux descendants » [43]. C’est pour cela qu’elle a été traitée par eux avec le maximum de respect, avec une pleine fidélité à son fondement biblique, et en même temps avec une juste ouverture d’esprit aux nouvelles nécessités et aux nouvelles circonstances culturelles : les deux caractéristiques propres de la tradition vivante de l’Église.

36. 4. Ces premières ébauches de théologie qui nous ont été transmises par les Pères mettent en évidence quelques-unes de leurs attitudes fondamentales typiques envers les données révélées, qui peuvent être considérées de valeur permanente et donc valables aussi pour l’Église d’aujourd’hui. Il s’agit d’une base posée une fois pour toutes, à laquelle chaque théologie postérieure doit faire référence et, en l’occurrence, revenir. Il s’agit d’un patrimoine qui n’est exclusif à aucune Église particulière, mais est très cher à tous les chrétiens. Il remonte en effet aux temps qui ont précédé la rupture entre l’Orient et l’Occident chrétien et il transmet des trésors communs de spiritualité et de doctrine ; une table riche autour de laquelle les théologiens des diverses confessions peuvent toujours se rencontrer. Les Pères sont en effet les Pères aussi bien de l’Orthodoxie Orientale que de la théologie latine catholique, ou de la théologie des protestants et des anglicans, objet commun d’étude et de vénération.

d) Sens du mystère, expérience du divin

37. 1. Si les Pères ont donné en tant d’occasions la preuve de leur responsabilité de penseurs et de chercheurs par rapport à la Révélation, en suivant, peut-on dire, le programme du credo ut intelligam et de l’intelligo ut credam, ils l’ont toujours fait en authentiques hommes d’Église vraiment croyants, sans compromettre aucunement la pureté ou, comme s’exprime Saint Augustin, « la virginité » [44] de la foi. En effet, en tant que théologiens, ils ne s’appuyaient pas exclusivement sur les ressources de la raison, mais aussi sur celles, en réalité plus religieuses, qu’offrait la connaissance de caractère affectif et existentiel, ancrée sur l’union intime avec le Christ, alimentée à la prière et soutenue par la grâce et les dons de l’Esprit Saint. Dans leurs attitudes de théologiens et de pasteurs se manifestaient à un très haut degré le sens profond du mystère et l’expérience du divin, qui les protégeaient des tentations toujours renaissantes d’un rationalisme trop poussé aussi bien que d’un fidéisme plat et résigné.

38. 2. La première chose qui frappe dans leur théologie est le sens vif de la transcendance de la Vérité divine contenue dans la Révélation. À la différence de beaucoup d’autres penseurs anciens et modernes, ils font preuve de grande humilité face au mystère de Dieu, contenu dans les Saintes Écritures, desquelles, dans leur modestie, ils préfèrent être de simples commentateurs, attentifs à ne rien y ajouter qui puisse en altérer l’authenticité. On peut dire que cette attitude de respect et d’humilité n’est autre que la vive conscience des limites infranchissables que l’intelligence humaine éprouve face à la transcendance divine. Qu’il suffise ici de rappeler, outre les homélies de Saint Jean Chrysostome sur l’incompréhensibilité de Dieu, ce qu’écrit textuellement Saint Cyrille évêque de Jérusalem, à l’adresse des catéchumènes : « Quand il s’agit de Dieu, c’est une grande science que de confesser l’ignorance » [45] ; de même après lui, l’évêque d’Hippone Saint Augustin dira de façon sentencieuse à son peuple : « Est préférable une ignorance fidèle à une science téméraire » [46]. Avant eux, Saint Irénée avait affirmé que la génération du Verbe est inénarrable, et que ceux qui prétendent l’expliquer « ont perdu l’usage de la raison » [47].

39. 3. Étant donné ce vif sens spirituel, l’image que les Pères nous offrent d’eux-mêmes est celle d’hommes qui non seulement apprennent, mais aussi, et par-dessus tout, expérimentent les choses divines, comme disait Denis le Pseudo-Aréopagite de son maître ’Hierotheos’ : non solum discens sed et patiens divina [48]. Ils sont dans la plupart des cas des spécialistes de la vie surnaturelle, qui communiquent ce qu’ils ont vu et goûté dans leur contemplation des choses divines ; ce qu’ils ont connu par la voie de l’amour, per quandam connaturalitatem, comme aurait dit Saint Thomas d’Aquin [49]. Dans leur manière de s’exprimer, est souvent perceptible l’accent savoureux des mystiques, qui laisse transparaître une grande familiarité avec Dieu, une expérience vécue du mystère du Christ et de l’Église et un contact constant avec toutes les sources authentiques de la vie théologale considérée par eux comme la situation fondamentale de la vie chrétienne. On peut dire que dans la ligne augustinienne de l’intellectum valde ama [50], les Pères apprécient certainement l’utilité de la spéculation, mais ils savent qu’elle ne suffit pas. Dans l’effort intellectuel lui-même pour comprendre leur foi, ils pratiquent l’amour qui, en rendant le connaissant ami avec le connu [51], devient, de par sa nature même, source de nouvelle intelligence. En effet, « aucun bien n’est parfaitement connu s’il n’est parfaitement aimé » [52].

40. 4. Ces principes méthodologiques, suivis et vécus pratiquement avant d’être expressément énoncés, ont été aussi objet de réflexions explicites des Pères. Il suffit de se référer, à ce propos, à Saint Grégoire de Nazianze qui dans le premier de ses cinq célèbres discours théologiques, consacrés à la manière de faire la théologie, traite de la nécessité de la modération, de l’humilité, de la purification intérieure, de la prière. De même fait Saint Augustin qui, rappelant la place de la foi dans la vie de l’Église et, parlant de la fonction qu’y accomplissent les théologiens, écrit qu’ils doivent être « pieusement doctes et vraiment spirituels » [53]. II en donne lui-même l’exemple quand il écrit le De Trinitate, directement pour répondre « aux raisonneurs jacassants », qui, « dépréciant les humbles commencements de la foi, se laissent égarer par un amour immature et pervers de la raison » [54].

Pour les raisons alléguées, on peut dire que l’activité théologique des Pères est pour nous toujours actuelle. Ils restent des maîtres pour les théologiens, comme représentants d’un moment important, décisif et qu’on ne peut éliminer de la théologie de l’Église, comme modèles pour la manière dont ils ont accompli leur activité théologique, comme sources autorisées et témoins irremplaçables pour les contenus qu’ils ont su tirer par leur réflexion et leur méditation sur le donné révélé.

3. Richesse culturelle, spirituelle et apostolique

41. Les écrits patristiques se distinguent non seulement par la profondeur théologique, mais aussi par les grandes valeurs culturelles, spirituelles et pastorales qu’ils contiennent. Sous cet aspect, ils sont, après l’Ecriture Sainte, comme il est recommandé dans le Décret Presbyterorum Ordinis (n. 19), une des principales sources de la formation sacerdotale et un « aliment fructueux » qui doit accompagner les prêtres pour toute la vie.

42. a) Les Pères latins, grecs, syriaques, arméniens… outre qu’ils ont contribué au patrimoine littéraire de leurs nations respectives, sont — bien que chacun à leur manière et selon des proportions diverses — comme les classiques de la culture chrétienne qui, fondée et édifiée par eux, porte pour toujours le signe indélébile de leur paternité. À la différence des littératures nationales, lesquelles, expriment et modèlent le génie de chaque peuple, le patrimoine culturel des Pères est vraiment ’catholique’, universel, parce qu’il enseigne comment devenir des hommes droits et d’authentiques chrétiens et comment se comporter en conséquence. Par leur vif sens du surnaturel et par leur discernement des valeurs humaines par rapport à la spécificité chrétienne, leurs œuvres ont été dans les siècles passés un excellent instrument de formation pour des générations entières de prêtres et elles restent encore indispensables à l’Église d’aujourd’hui.

43. b) Au point de vue culturel, est de grande importance le fait que de nombreux Pères aient reçu une excellente formation dans les disciplines de l’antique culture grecque et romaine, de laquelle ils empruntèrent les hautes conquêtes civiles et spirituelles, pour en enrichir leurs traités, leurs catéchèses et leur prédication. En imprimant à l’antique humanitas classique le sceau chrétien, ils ont été les premiers à jeter le pont entre l’Évangile et la culture profane et à tracer pour l’Église un riche et important programme culturel, lequel a profondément influencé les siècles suivants et, de manière particulière, l’ensemble de la vie spirituelle, intellectuelle et sociale du moyen âge [55]. Grâce à leur enseignement, de nombreux chrétiens des premiers siècles eurent accès aux diverses sphères de la vie publique (écoles, administration, politique) et le christianisme put mettre en valeur tout ce qu’il y avait de valable dans le monde antique, purifier ce qui était moins parfait et contribuer, pour sa part, à la création d’une nouvelle culture et civilisation inspirée par l’Évangile. Remonter aux œuvres des Pères signifie donc pour les futurs prêtres s’alimenter aux racines mêmes de la culture chrétienne et mieux comprendre leurs propres tâches culturelles dans le monde d’aujourd’hui.

44. c) Quant à la spiritualité des Pères, il a déjà été relevé, au paragraphe précédent, comment toute leur théologie est éminemment religieuse, une ’vraie science sacrée’, qui, tout en éclairant l’esprit, édifie et réchauffe le cœur. Outre les éléments et les aspects proprement théologiques, il est bien de mettre ici en relief quelques comportements et attitudes d’ordre moral ressortant de leurs œuvres comme facteurs fondamentaux de l’expansion progressive, souvent silencieuse, du ferment évangélique dans la société païenne et restés ensuite imprimés pour toujours dans la conscience et sur le visage lui-même de l’Église. Beaucoup de Pères étaient des ’convertis’ ; le sens de la nouveauté de la vie chrétienne s’unissait en eux à la certitude de la foi. À cause de cela, se dégageaient dans les communautés chrétiennes de leur temps ’une vitalité explosive’, une ferveur missionnaire, un climat d’amour qui portait les âmes à l’héroïsme de la vie quotidienne personnelle et sociale, spécialement par la pratique des œuvres de miséricorde, l’aumône, le soin des malades, des veuves et des orphelins, l’estime de la femme et de toute personne humaine, l’éducation des enfants, le respect de la vie naissante, la fidélité conjugale, le respect et la générosité dans le traitement des esclaves, la liberté et la responsabilité face aux pouvoirs publics, la défense et le soutien des pauvres et des opprimés, et par toutes les formes de témoignage évangélique réclamées par les circonstances de lieu et de temps, témoignage poussé parfois jusqu’au sacrifice suprême du martyr. Par une conduite qui s’inspirait des enseignements des Pères, les chrétiens se distinguaient du monde païen environnant et exprimaient leur nouveauté de vie jaillie du Christ en embrassant les idéaux ascétiques de la virginité propter regnum coelorum, du détachement des biens terrestres, de la pénitence, de la vie monastique érémitique ou communautaire, dans la ligne des ’conseils évangéliques’ et dans l’attente vigilante du Christ qui vient. Les multiples formes de piété privée (comme la prière en famille, les prières quotidiennes, la pratique des jeûnes) et communautaire (par ex. la célébration du dimanche et des principales fêtes liturgiques comme participation aux événements salvifiques, la vénération de la très Sainte Vierge Marie, les veilles, les agapes, etc.) remontent aussi à l’époque patristique et reçoivent leur signification théologico-spirituelle précise des enseignements des Pères.

Pour cela, il est clair que la familiarité assidue des séminaristes avec les œuvres des Pères ne pourra que fortifier leur vie spirituelle et liturgique, en jetant une lumière particulière sur leur vocation, en enracinant cette vie spirituelle et liturgique dans la tradition millénaire de l’Église et en la mettant en communication directe avec la richesse et la pureté des origines. Cette familiarité avec les œuvres des Pères les aidera en même temps à découvrir l’homme dans son unité et sa totalité : à reconnaître et à suivre cet idéal supérieur d’humanité unifiée et intégrée dans le développement harmonieux des valeurs naturelles et surnaturelles, qui est le modèle de l’anthropologie chrétienne.

45. d) Une autre raison qui explique le charme et l’intérêt des œuvres des Pères, est qu’elles sont nettement pastorales : c’est-à-dire composées pour des buts d’apostolat. Leurs écrits sont ou des catéchèses et des homélies, ou des réfutations d’hérésies, ou des réponses à des consultations, ou des exhortations spirituelles ou des manuels destinés à l’instruction des fidèles. Par là on voit combien les Pères se sentaient impliqués dans les problèmes pastoraux de leur temps. Ils exerçaient la charge de maîtres et de pasteurs, cherchant en premier lieu à garder uni le peuple de Dieu dans la foi, dans le culte divin, dans la morale et dans la discipline. Maintes fois ils procédaient de manière collégiale, échangeant mutuellement des lettres de caractère doctrinal et pastoral dans le but de promouvoir une ligne de conduite commune. Ils se préoccupaient du bien spirituel non seulement de leurs Églises particulières, mais de toute l’Église. Quelques-uns d’entre eux devinrent des défenseurs de l’orthodoxie et des points de référence pour les autres Evêques du monde catholique (par ex. Athanase dans les luttes antiariennes, Augustin dans les controverses antipélagiennes), personnifiant en quelque sorte la conscience vivante de l’Église.

46. e) On ne peut non plus laisser dans l’ombre le fait que dans leur action pastorale les Pères, tout en offrant aux observateurs un riche panorama des problématiques les plus variées d’ordre culturel et social qui leur étaient contemporaines, les situent cependant toujours, pour ainsi dire, sur des coordonnées nettement surnaturelles. Leur tient particulièrement à cœur l’intégrité de la foi, fondement de la justification, pour qu’elle s’épanouisse dans la charité, lien de la perfection, et pour que la charité crée l’homme nouveau et l’histoire nouvelle. Tout dans leur action pastorale et dans leur enseignement, est ramené à la charité, et la charité au Christ, voie universelle du salut [56]. Ils réfèrent tout au Christ, récapitulation de toutes choses (Irénée), déificateur des hommes (Athanase), fondateur et roi de la Cité de Dieu, qui est la société des élus (Augustin). Dans leur perspective historique, théologique et eschatologique, l’Église est le Christus totus, qui « parcourt son chemin, et en poursuivant son chemin accomplit son pèlerinage, à travers les persécutions du monde et les consolations de Dieu, depuis le temps d’Abel, le premier juste tué par son frère impie, jusqu’à la consommation des siècles » [57]

47. Si nous voulons maintenant reprendre les raisons qui poussent à étudier les œuvres des Pères, nous pouvons dire qu’ils ont été, après les Apôtres, comme l’a dit justement Saint Augustin, les planteurs, les irrigateurs, les constructeurs, les pasteurs, les nourrisseurs de l’Église laquelle a pu croître grâce à leur action vigilante et inlassable [58]. Pour que l’Église continue à grandir, il est indispensable de connaître à fond leur doctrine et leur œuvre qui se distingue pour être en même temps pastorale et théologique, catéchétique et culturelle, spirituelle et sociale, d’une manière excellente et l’on peut dire unique par rapport à tout ce qui est arrivé aux autres époques de l’histoire. C’est exactement cette unité organique des divers aspects de la vie et de la mission de l’Église qui rend les Pères si actuels et si féconds également pour nous.

III. Comment étudier les Pères

48. Des précédentes réflexions sur la situation actuelle et sur les raisons les plus profondes des études patristiques surgit spontanément la question de leur nature, de leurs objectifs et de la méthode à suivre pour en promouvoir la qualité. Aussi bien pour les enseignements que pour les étudiants se posent à ce sujet de nombreux devoirs, qui ont besoin d’être davantage clarifiés et explicités, pour que puisse être accomplie une œuvre de formation solide et répondant aux exigences du renouveau souhaité et promu sur la base des directives du Concile Vatican II.

1. La nature des études patristiques et leurs objectifs

49. a) II est très important que ce secteur des études ecclésiastiques soit clairement délimité en conformité avec sa nature et ses finalités et inséré organiquement dans le contexte des disciplines théologiques. Il s’articule en deux sphères communiquant entre elles, qui s’intéressent au même objet sous des aspects divers : d’une part la patristique qui s’occupe de la pensée théologique des Pères, et de l’autre la patrologie qui a pour objet leur vie et leurs écrits.Tandis que la première est de caractère proprement doctrinal et a de nombreux rapports avec la dogmatique (mais aussi avec la théologie morale, et la théologie spirituelle, l’Ecriture Sainte et la Liturgie), la seconde se situe plutôt au niveau de la recherche historique et de l’information biographique et littéraire, et a une connexion naturelle avec l’Histoire de l’Église antique. C’est par leur caractère théologique que la patristique et la patrologie se distinguent de la littérature chrétienne antique, discipline non théologique et peut-on dire, littéraire, en tant qu’elle étudie les aspects stylistiques et philologiques des écrivains chrétiens antiques.

50. b) Pour affronter les études patristiques il faut comprendre avant tout l’autonomie de la patristique-patrologie, comme discipline à part, avec sa méthode, dans le cadre du corps de disciplines, qui est l’objet de l’enseignement théologique. Son autonomie, comme secteur de la théologie, où s’appliquent rigoureusement les principes de la méthode historico-critique, est un élément acquis et elle doit être perçue comme telle par l’étudiant.

51. c) En particulier, on attend de la patrologie qu’elle présente une bonne vue panoramique des Pères et de leurs œuvres, avec leurs caractéristiques individuelles, en situant dans le contexte historique leur activité littéraire et pastorale. Etant donné son caractère informatif et historique, rien n’empêche que la patrologie puisse utiliser la collaboration du Professeur d’Histoire ecclésiastique, quand cela est requis par les exigences d’une meilleure économie du temps disponible ou par le manque de personnel enseignant. En l’occurrence, on peut aussi réserver un espace plus grand à l’étude privée des élèves, en les renvoyant à la consultation de bons manuels, de dictionnaires, et autre matériel bibliographique.

52. d) La patristique pour sa part, pour accomplir de façon satisfaisante ses tâches, doit figurer comme discipline à part, en entretenant une étroite collaboration avec la dogmatique. Les deux disciplines en effet sont invitées par le Décret Optatam totius (n. 16) à s’aider et a s’enrichir mutuellement, à condition pourtant qu’elles restent autonomes et fidèles à leurs méthodes spécifiques. Le dogme effectue surtout un service d’unité. Comme à toutes les disciplines théologiques il offre aussi à la patristique la perspective unifiante de la foi, en l’aidant à systématiser les résultats partiels et en indiquant la voie aux recherches et à l’activité didactique de l’enseignant. Le service de la patristique par rapport à la dogmatique consiste à délinéer et à préciser l’œuvre de médiation de la révélation de Dieu accomplie par les Pères dans l’Église et dans le monde de leur temps. Il s’agit de décrire, avec l’entier respect de la spécificité de la méthode historico-critique, le cadre de la théologie et de la vie chrétienne de l’époque patristique dans sa réalité historique. Pour cette raison, l’enseignement de la patristique, comme s’exprime le document sur « La formation théologique des futurs prêtres », doit tendre, entre autres, « à donner le sens de la continuité de la doctrine théologique qui tient aux données fondamentales, et en même temps le sens de la relativité qui correspond aux aspects et aux applications particulières » (n. 87).

2. La méthode

53. a) L’étude de la patrologie et de la patristique, dans sa première phase informative, suppose le recours aux manuels et autre matériel bibliographique, mais quand elle en vient à traiter des problèmes délicats et complexes de la théologie patristique, aucune de ces aides ne peut remplacer le recours direct aux textes des Pères. C’est en effet à travers le contact direct de l’enseignement et de l’étudiant avec les sources que la patristique doit être enseignée et apprise surtout au niveau académique et dans les cours spéciaux. Toutefois, étant donné les difficultés dans lesquelles se débattent souvent les étudiants, il sera bien de mettre à leur disposition des textes bilingues des éditions connues par leur sérieux scientifique.

54. b) II faut affronter l’étude scientifique des textes avec la méthode historico-critique, de manière analogue à son application dans les sciences bibliques. Il est cependant nécessaire dans l’emploi de cette méthode d’en indiquer aussi les limites et d’y intégrer, avec prudence, les méthodes de l’analyse littéraire moderne et de l’herméneutique, avec une adéquate manuductio de l’étudiant dans leur compréhension, leur évaluation, et leur utilisation. S’agissant d’une discipline théologique, qui en toutes ses phases procède ad lumen fidei, la liberté de recherche ne doit pas réduire son objet d’étude au domaine de la pure philologie ou de la critique historique. En effet, la théologie positive doit reconnaître, comme premier présupposé, le caractère surnaturel de son objet et la nécessité de faire référence au Magistère. Les étudiants doivent donc prendre conscience que la rigueur de la méthode, indispensable pour la validité objective de toute recherche patristique, n’exclut pas une direction de marche calculée à l’avance ni n’empêche une participation active du chercheur croyant qui, en conformité avec le sensus fidei, se place et procède dans un climat de foi.

55. c) La pureté de la méthode susdite requiert par ailleurs que le chercheur tout comme l’étudiant soient libres de préjugés et de présomptions qui dans le domaine de la patristique se manifestent d’habitude par deux tendances : celle de s’inféoder de façon anachronique aux écrits des Pères, en méprisant la tradition vivante de l’Église et en considérant l’Église post patristique jusqu’à nos jours en décadence progressive ; et celle de se servir du donné historique pour une actualisation arbitraire qui ne tient pas compte du progrès légitime et de l’objectivité de la situation.

56. d) Des motifs scientifiques et aussi pratiques, comme par ex. un emploi plus rationnel du temps, suggèrent la convenance d’une collaboration entre les disciplines qui s’intéressent plus directement aux Pères. Le contact interdisciplinaire a la première place dans la dogmatique, où se fait la synthèse, mais peuvent aussi en bénéficier de nombreuses autres disciplines (théologie morale, théologie spirituelle, liturgie et, de manière particulière, l’Ecriture Sainte) qui ont besoin de s’enrichir et de se renouveler par le recours aux sources patristiques. Les modalités concrètes de cette collaboration varieront selon les circonstances ; on aura à ce sujet d’autres possibilités et exigences au niveau des cours institutionnels du 1er Cycle et d’autres dans les cours académiques de spécialisation.

3. Exposé de la matière

57. a) La matière, objet du cours de patristique-patrologie, est celle codifiée par la pratique scolaire et traitée par les livres de texte classiques : la vie, les écrits et la doctrine des Pères et des écrivains ecclésiastiques de l’antiquité chrétienne ; ou, en d’autres termes, le profil biographique des Pères et l’exposé littéraire, historique et doctrinal de leurs écrits. L’étendue de la matière impose donc à cet égard la nécessité d’en limiter l’ampleur, en recourant à certains choix.

58. b) L’enseignant devra avant tout transmettre aux élèves l’amour des Pères et pas seulement la connaissance. Pour ce faire, il sera nécessaire d’insister non pas tant sur les notions bio-bibliographiques que sur le contact avec les sources. Dans ce but on devra faire un choix parmi les divers modes de présentation de la matière, qui sont substantiellement les quatre suivants :

1. Le mode de présentation analytique qui comporte l’étude de chacun des Pères : mode presque impossible, étant donné leur nombre et le temps nécessairement restreint réservé à cet enseignement ;

2. Le mode panoramique, qui se propose de donner un aperçu général sur l’époque patristique et ses représentants : mode utile pour une introduction initiale mais non pour un contact avec les sources et leur approfondissement ;

3. Le mode monographique qui insiste sur quelques-uns des Pères parmi les plus représentatifs, mode particulièrement adapté pour enseigner de façon concrète la méthode pour les aborder et pour en approfondir la pensée.

4. Enfin le mode thématique qui examine un sujet fondamental et en suit le développement à travers les œuvres patristiques.

59. c) Après ce premier choix il faudra en faire un autre, celui des textes à lire, à examiner, à expliquer. Il est préférable que le choix tombe dans un premier temps sur des textes qui traitent surtout de questions spirituelles ou pastorales ou catéchétiques ou sociales, qui sont, en général, les plus attrayants et les plus faciles, et que soient laissés, pour un second temps, les textes doctrinaux qui sont plus difficiles. Les textes seront étudiés avec soin dans la rencontre continue des enseignants et des étudiants, dans les cours, dans les colloques, dans les séminaires, dans les recherches d’informations. Ainsi naîtra cette familiarité avec les Pères qui est le fruit le meilleur de l’enseignement. Le vrai couronnement du travail de formation est donc seulement atteint lorsque l’étudiant parvient à se faire quelque ami parmi les Pères et à en assimiler l’esprit.

60. d) Les études patristiques ne peuvent se passer d’une solide connaissance de l’histoire de l’Église qui rend possible une vision unitaire des problèmes, des événements, des expériences, des acquisitions doctrinales, spirituelles, pastorales et sociales aux diverses époques. De cette manière l’on se rend compte du fait que si la pensée chrétienne commence avec les Pères, elle ne finit pas avec eux. Il s’en suit que l’étude de la patristique et de la patrologie ne peut faire abstraction de la tradition postérieure, y compris celle de la scolastique, en particulier pour ce qui regarde la présence des Pères dans cette tradition. C’est seulement de cette manière que l’on peut voir l’unité et le développement qui est en elle et aussi comprendre le sens du recours au passé. Celui-ci en effet apparaîtra non comme un archéologisme inutile, mais comme une étude créative qui nous aide à mieux connaître notre temps et à préparer le futur.

IV. Dispositions pratiques

Ainsi qu’il résulte de tout ce qui a été exposé plus haut, les études patristiques constituent une composante essentielle et une thématique stimulante de l’enseignement théologique et de la formation sacerdotale tout entière. H est cependant nécessaire de prendre d’opportunes mesures pour les promouvoir, afin qu’elles puissent occuper dans les Séminaires et dans les Facultés théologiques une place qui corresponde à leur importance.

61. 1. Touchant directement le but de l’enseignement théologique, ces études doivent être considérées comme une discipline principale, à enseigner à part avec leur méthode et avec la matière qui leur est propre. Restant sauf tout ce qui a été dit plus haut à propos de la patrologie (n. 51), cette matière ne peut s’identifier ni avec l’Histoire de l’Église ni avec l’histoire du dogme ou, moins encore, avec la littérature chrétienne antique.

62. 2. Que, dans les Ratio institutionis sacerdotalis et dans les programmes d’études correspondants, l’on consacre à la patrologie-patristique l’attention qui lui est due, en en définissant avec soin les contenus et les méthodes, et en lui assignant un nombre d’heures hebdomadaires suffisant. Un enseignement qui comme minimum s’étende sur trois semestres avec deux heures hebdomadaires ne semble pas excessif.

63. 3. Que dans les Facultés de théologie l’on organise, outre les cours institutionnels du 1er Cycle, des séminaires avec d’opportuns exercices et que l’on favorise des travaux écrits sur des thèmes patristiques. Qu’au 2e Cycle de spécialisation on ait le souci de stimuler l’intérêt scientifique des étudiants par le moyen de cours spéciaux et de travaux pratiques, par lesquels ils puissent acquérir une profonde connaissance des différentes sujets méthodologiques et doctrinaux et se préparer à leur future fonction d’enseignement. Ces qualifications pourront être ultérieurement perfectionnées au 3e Cycle avec la préparation des thèses sur des sujets patristiques.

64. 4. Dans les Instituts de formation sacerdotale, devra être affecté à l’enseignement de la patrologie-patristique celui qui a obtenu la spécialisation en cette matière auprès d’instituts érigés dans ce but, comme par ex. l’Institut Patristique Augustinianum de Rome. Il convient en effet que l’enseignant ait la capacité d’accéder directement aux sources avec une méthode exacte en vue d’un exposé complet et équilibré de la pensée des Pères et de pouvoir juger selon un critère mûr les œuvres des collègues en la matière, et qu’il soit en possession des qualités humaines et religieuses qui sont le fruit de sa fréquentation des Pères pour les communiquer aux autres.

65. 5 . Il est à noter que cette spécialisation ne vaut pas seulement pour l’enseignement de la patrologie-patristique, mais est aussi très utile pour l’enseignement de la théologie dogmatique, pour développer avec efficacité l’action catéchétique, spirituelle et liturgique avec la caractéristique de la sagesse et de l’équilibre éthico-spirituel des Pères.

66. 6. Il est clair que l’étude des Pères requiert aussi des instruments et un matériel adéquat comme par ex. une bibliothèque bien équipée du point de vue patristique (Collections, monographies, revues, dictionnaires), comme aussi la connaissance des langues classiques et modernes. Etant donné les déficiences connues des études humanistes dans les écoles d’aujourd’hui, il faudra mettre en œuvre toutes les possibilités pour renforcer dans nos Instituts de formation l’étude du grec et du latin.

CONCLUSION

67. Cette Congrégation, en se faisant l’écho de la voix du Concile et des Souverains Pontifes, a voulu attirer l’attention de leurs Excellences les Evêques et . des Supérieurs religieux sur un sujet de grande importance pour une solide formation des prêtres, le sérieux des études théologiques, l’efficacité de l’action pastorale dans le monde contemporain. Elle confie à leur responsabilité consciente et à leur grand amour pour l’Église les considérations faites et les dispositions prises pour que l’on tende à réaliser, autant qu’il est possible, l’idéal de la formation appropriée pour les prêtres de notre temps, également sous cet aspect. Enfin elle formule le vœu qu’une étude plus attentive des Pères porte tout le monde à une meilleure assimilation de la Parole de Dieu et conduise à une jeunesse renouvelée de l’Église, qui a eu et a en eux ses maîtres et ses modèles.

Rome, du Palais de la Congrégation, le 10 Novembre 1989, en la fête de St Léon le Grand.

Source :

La Documentation Catholique, n° 2001 du 4 mars 1990, p. 262-273..

[1Dans le document sur La formation théologique des futurs prêtres, 22 février 1976, 85 -88.

[2Jean-Paul ii, Lettre apost. Patres Ecclesiae, 2 janvier 1980 : A.A.S. 72 (1980), p. 5.

[3Paul vi, Lettre encycl. Ecclesiam Suam, 6 août 1964 : A.A.S. 56 (1964), pp. 627-628.

[4Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis, n. 79.

[5La formation théologique des futurs prêtres, nn. 89, 93.

[6Ibid., nn. 90, 91.

[7Ibid., n. 92, 4b.

[8Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis, n. 86.

[9La formation théologique des futurs prêtres, n. 48.

[10Ibid., n. 74.

[11Ibid., n. 49.

[12Paul vi, Lettre à Son Eminence le Cardinal Michèle Pellegrino pour le centenaire de la mort de J.P. Migne, 10 mai 1975 : A.A.S. 67 (1975), p. 471.

[13Jean-Paul ii, Alloc. Sono lieto, aux Professeurs et étudiants de l’Institut Patristique Augustinianum, 8 mai 1982 : A.A.S. 74 (1982), p. 798 : « Se mettre à l’école des Pères veut donc dire apprendre à mieux connaître le Christ et à mieux connaître l’homme. Cette connaissance, scientifiquement documentée et prouvée, aidera énormément l’Église dans sa mission de prêcher à tous, comme elle le fait sans se lasser, que seul le Christ est le salut de l’homme ».

[14Paul vi, Alloc. I Nostri passi, pour l’inauguration de l’Institut Patristique Augustinianum, 4 mai 1970 : A.A.S. 62 (1970), p. 425 : « Comme pasteurs, ensuite, les Pères sentirent la nécessité d’adapter le message évangélique à la mentalité contemporaine, de se nourrir eux-mêmes et de nourrir le peuple de Dieu de l’aliment de la vérité de la Foi. Il s’en suivit que pour eux catéchèse, théologie, Ecriture Sainte, Liturgie, vie spirituelle et pastorale se conjuguèrent en une unité vitale et ne parlèrent pas seulement à l’intelligence, mais à tout l’homme, portant intérêt à la pensée, au vouloir, au sentiment ».

[15Jean-Paul ii, Exhort. apost. Catechesi tradendae, 16 octobre 1979 : A.A.S. 71 (1979), p. 1287, n. 12.

[16Jean-Paul ii, Alloc. Sono lieto, aux professeurs et étudiants de l’Institut Patristique Augustinianum, 8 mai 1982 : A.A.S. 74 (1982), p. 796 s.

[17Ibid., p. 797 s.

[18Jean-Paul ii, Lettre apost. Patres Ecclesiae, 2 janvier 1980 : A.A.S. 72 (1980), p. 6.

[19Augustin, Opus imp. c. Jul. 1, 117 : PL 45, 1125.

[20Augustin,, Contra Jul. 2, 10, 34 : PL 44, 698.

[21Conc. Vat. II, Const. Dei verbum, n. 8.

[22Conc. Trid. , éd. Goeressiana, V (Acta II) 91 ss.

[23Conc. Vat. I, coll. Lac. 7, 251.

[24Comm. primum 2, 10 : PL 50, 639, 650.

[25Augustin, De Lib. arb. III, 21, 59 ; De Trin. II, 1,2 : PL 32, 1300 ; 42, 845.

[26Pie xii, Lettre encycl. Divino afflante Spiritu, 30 septembre 1943 : A.A.S. 35 (1943), p. 312.

[27Adv. haer, 2, 28, 2 : PG 7, 805.

[28Adv. haer, 3, 1, 1 : PG 7, 844.

[29Ibid., 3, 3, 1 : PG 7, 848.

[30Ibid., 3, 4, 1 : PG 7, 855.

[31Cf. De principiis 1, praef. 1 ; cf. In Mt comm. 46 : PG 11, 116 ; cf. 13, 1667.

[32Confess. 11, 2, 3 : PL 32, 809.

[33Contra ep. fund. 5, 6 : PL 42, 176.

[34Const. Dei verbum, n. 10.

[35Conc. Vat. II, Decr. Ad gentes, n. 22.

[36De doctr. chr., 2, 40, 60-61 : PL 34, 63.

[37Retract. 1, 1, 4 : PL 32, 587.

[38Conc. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 44.

[39Conc. Vat. II, Decr. Ad gentes, n. 2.

[40Conc. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 44.

[41Augustin, Tract. in Joh. 36, 6 : PL 35, 1666.

[42Augustin, idem., De civ. Dei, 16, 2, 1 : PL 41, 477.

[43Augustin,idem., in Joh. 37, 6 : PL 35, 1672.

[44Augustin, Serm. 93, 4 ; 341, 5 ; etc . : PL 38, 574 ; 39, 1496

[45Catech. 6, 2 : PG 33, 542.

[46Serm. 27, 4 : PL 38, 179.

[47Adv. haer. 2, 28, 6. : PG 7, 809.

[48Cf. De Divinis Nominibus, II, 9 : PG 3, 674, cf. 648 ; cité par St. Thomas d’Aquin in S. Th. II-II, q. 45, a. 2.

[49S. Th. II-II, 2. 45, a. 2.

[50Augustin, Ep. 120, 3, 13 : PL 33, 459.

[51Clemente d’Alex., Stromata 2, 9 : PG 8, 975-982.

[52Augustin, De div. qq. LXXXIII, q. 35, 2 : PL 40, 24.

[53Ep. 118, 32 : PL 33, 448.

[54De Trin. 1, 1, 1 : PL 42, 819.

[55Deux œuvres surtout de saint Augustin exercèrent à ce sujet une grande influence : De Civitate Dei, et De doctrina christiana.

[56Augustin, De civ. Dei, 10, 32, 1-3 : PL 41, 312 ss.

[57Augustin, De civ. Dei 18, 51, 2 : PL 41, 614 ; cf. Conc. Vat.II, Const. Lumen gentium, n.8.

[58Contra Jul. 2, 10, 34 : PL 44, 698.