Jeudi 8 novembre 2007 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Benoît XVI : Saint Grégoire de Nysse

Audience générale du 29 août 2007. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 30 août. Paru dans La Documentation Catholique n° 2389 du 4/11/2007, p. 944. (*)

Chers Frères et Sœurs,

Dans les dernières catéchèses, j’ai parlé des deux grands docteurs de l’Église du IVe siècle que sont Basile et Grégoire de Nazianze, ce dernier étant évêque en Cappadoce dans la Turquie actuelle. Aujourd’hui, nous en ajouterons un troisième, le frère de Basile, saint Grégoire de Nysse, qui s’est montré personnage au caractère méditatif, doté d’une grande capacité de réflexion et d’une vive intelligence ouverte sur la culture de son temps. Si bien qu’il s’est affirmé penseur profond et original dans l’histoire du christianisme.

Il est né aux environs de l’an 335 ; c’est principalement son frère Basile, qu’il définit comme « père et maître » [1], qui prit soin de sa formation chrétienne, de même que sa sœur Macrine. Au cours de ses études, il apprécia particulièrement la philosophie et la rhétorique. En un premier temps, il se dévoua totalement à l’enseignement et se maria. Puis lui aussi, comme son frère et sa sœur, se consacra entièrement à la vie ascétique. Il allait ensuite être élu évêque de Nysse, et là se montra pasteur zélé s’attirant l’estime de la communauté. Accusé de malversations financières par des ennemis hérétiques, il dut pour un temps abandonner son siège épiscopal, avant d’y revenir triomphalement [2], reprenant son engagement dans la lutte pour la défense de la vraie foi.

C’est surtout après la mort de Basile, et comme s’il en recueillait l’héritage spirituel, qu’il coopéra au triomphe de l’orthodoxie. Il participa à divers synodes ; il chercha à résoudre les oppositions entre les Églises ; il prit une part active à la réorganisation ecclésiastique et, comme « pilier de l’orthodoxie », fut en 381 un protagoniste du Concile de Constantinople qui définit la divinité du Saint-Esprit. Il reçut plusieurs charges officielles de la part de l’empereur Théodose, prononça d’importantes homélies et oraisons funèbres, s’attacha à rédiger diverses œuvres théologiques. En 394, il participait encore à un synode qui se tenait à Constantinople. On ne connaît pas la date de sa mort.

Le reflet du créateur

Grégoire explicite avec clarté la finalité de ses études, le but suprême auquel vise son travail de théologien : ne pas engager sa vie dans des choses vaines, mais trouver la lumière qui permette de discerner ce qui est véritablement utile [3]. Il trouva ce bien suprême dans le christianisme grâce auquel est possible « l’imitation de la nature divine » [4]. Avec son intelligence pénétrante et ses vastes connaissances philosophiques et théologiques, il défendit la foi chrétienne contre les hérétiques qui niaient la divinité du Fils et du Saint-Esprit (tels Eunome et les Macédoniens) et ceux qui doutaient de la perfection de l’humanité du Christ (tel Apollinaire). Il commenta la Sainte Écriture, s’arrêtant sur la création de l’homme. La création était pour lui un thème central. Il voyait dans la créature le reflet du Créateur et trouvait là la voie vers Dieu. Mais il écrivit également un important ouvrage sur la vie de Moïse qu’il présente comme un homme en chemin vers Dieu : cette montée vers le Sinaï devient pour lui une image de notre montée dans la vie humaine vers la vraie vie, vers la rencontre avec Dieu. Il interpréta également l’oraison dominicale, le Notre Père, et les béatitudes. Dans son « Grand discours catéchétique », il exposa les lignes fondamentales de la théologie, non pas une théologie académique fermée sur elle-même, mais offrant aux catéchistes un système de références auxquelles tenir dans leurs instructions, comme un cadre dans lequel se développe ensuite l’interprétation théologique de la foi.

Grégoire, en outre, est remarquable pour sa doctrine spirituelle. Rien dans sa théologie n’était une réflexion académique, mais tout y était l’expression d’une vie spirituelle, d’une vie de foi vécue. Comme un « père de la mystique » de premier plan, il étudia en divers traités, tels le De professione christiana et le De perfectione christiana, le chemin que doivent entreprendre les chrétiens pour rejoindre la vie véritable, la perfection. Il exalta la virginité consacrée (Sur la Virginité) et en proposa un modèle insigne dans la vie de sa sœur Macrine, qui est restée pour lui guide et exemple [5]. Il prononça divers discours et homélies et écrivit de nombreuses lettres. Commentant la création de l’homme, Grégoire met en évidence que Dieu, « le meilleur des artistes, façonne notre nature de façon à ce qu’elle soit adaptée à l’exercice de la royauté. À travers la supériorité établie de l’âme et au moyen même de la conformation du corps, Il dispose les choses de manière à ce que l’homme soit réellement apte au pouvoir royal » [6]. Mais nous voyons comment l’homme, pris dans le filet des péchés, abuse souvent de la création et n’exerce pas une véritable royauté. C’est pourquoi, pour réaliser en fait ce qui est une véritable responsabilité à l’égard des créatures, il doit être pénétré de Dieu et vivre dans sa lumière. L’homme, en effet, est un reflet de la beauté originelle qui est Dieu : « Tout ce que Dieu a créé était très bon », écrit le saint évêque. Et il ajoute : « Le récit de la création en porte témoignage » (cf. Gn 1, 31). Parmi les bonnes choses, il y avait l’homme, orné d’une beauté de très loin supérieure à celle de toutes les belles choses. Quoi d’autre, effectivement, pourrait être aussi beau que ce qui est semblable à la beauté pure et incorruptible ? Reflet et image de la vie éternelle, il était beau, vraiment, et même magnifique, avec le signe rayonnant de la vie sur son visage » [7].

Éloge de l’homme

L’homme a été honoré par Dieu et mis au-dessus de toute autre créature : « Ce n’est pas le ciel qui fut fait à l’image de Dieu, ce n’est pas la lune, ce n’est pas le soleil, ce n’est pas la splendeur des étoiles, rien de toutes les choses qui apparaissent dans la création. Toi seule, [âme humaine], fus élevée au niveau d’image de la Nature qui surpasse toute intelligence, ressemblance de la beauté incorruptible, empreinte de la vraie divinité, réceptacle de la vie bienheureuse ; en la regardant telle qu’elle est, tu deviens ce qu’il est, parce que, par le rayon réfléchi issu de ta pureté, tu imites celui qui brille en toi. Rien de tout ce qui existe est assez grand pour être comparé à ta grandeur » [8]. Méditons cet éloge de l’homme. Voyons aussi combien il a été dégradé par le péché, et cherchons à revenir à la grandeur originaire : ce n’est que si Dieu est présent que l’homme atteint à sa vraie grandeur.

L’homme, donc, reconnaît en soi le reflet de la lumière divine : en se purifiant le cœur, il revient à être, comme il était aux origines, une image limpide de Dieu, Beauté exemplaire (cf. Grande Catéchèse 6, SC 453, p. 174.). Ainsi, l’homme en se purifiant, peut voir Dieu comme le font ceux qui ont le cœur pur (cf. Mt 5, 8) : « Si, par une vie continue de travail et de veille, tu laves les impuretés qui se sont déposées en ton cœur, la beauté divine resplendira en toi […]. En te regardant, tu verras en toi-même celui qui est le désir de ton cœur, et tu seras bienheureux » [9]. Et donc, lavons les souillures qui se sont déposées sur notre cœur et retrouvons en nous la lumière de Dieu.

Ainsi, la fin de l’homme est la contemplation de Dieu. Ce n’est qu’en elle qu’il pourra trouver de quoi être assouvi. Pour anticiper dans une certaine mesure cet objectif dès cette vie, il lui faut progresser incessamment vers une vie spirituelle, une vie de dialogue avec Dieu. En d’autres termes (et telle est la leçon la plus importante que nous laisse saint Grégoire de Nysse), la pleine réalisation de l’homme consiste dans la sainteté, dans une vie qui, vécue dans la rencontre avec Dieu, devient, aussi pour les autres et aussi pour le monde, une vie lumineuse.

En savoir plus…

Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.

[1Lettres 13, 4, SC 363, p. 198.

[2Cf. Lettres 6, SC 363, p. 164-170.

[3Cf. Homélies sur l’Ecclésiaste 1, SC 416, p. 106-146.

[4De professione christiana, PG 46, 244c.

[5Cf. Vie de Macrine.

[6Sur l’origine de l’homme 4, SC 44, 136b.

[7Homélies sur le Cantique 12, PG 44, 1020c.

[8Homélies sur le Cantique 2, PG 44, 805d.

[9Sur les béatitudes 6, PG 44, 1272ab.