Mercredi 20 janvier 2010 — Dernier ajout vendredi 9 avril 2010

Augustin d’Hippone : Lettre 130, à Proba

La lettre d’Augustin à Proba [1], veuve du consul Probus, a été rédigée fin 411, début 412. L’évêque d’Hippone y répond à une inquiétude de sa correspondante : comment convient-il de prier ? Partant d’un passage de l’épître de Paul à Timothée sur la véritable veuve (1 Tim 5, 5), Augustin lui découvre que sa condition de veuve la place dans des conditions idéales pour la prière.

ugustin, évêque, serviteur du Christ et des serviteurs du Christ, à Proba, pieuse servante de Dieu, salut dans le Seigneur des seigneurs.

I. Comment prier et pourquoi

Prier en se considérant comme abandonnée

1. Je me rappelle que tu m’as demandé et que j’ai promis de t’écrire quelque chose sur la manière de prier Dieu. Aussi, dès que celui que nous prions m’en a donné le loisir et la capacité, j’ai cru devoir payer ma dette sans tarder et servir ton pieux zèle dans la charité du Christ. Je ne puis exprimer en paroles quelle joie m’a procurée ta demande, dans laquelle j’ai reconnu combien un tel devoir te tient à cœur. Quelle affaire plus importante en effet devait t’occuper en ton veuvage que de consacrer tes nuits et tes jours à la prière, selon l’exhortation de l’apôtre : « Celle qui est vraiment veuve et abandonnée, dit-il, a mis son espérance dans le Seigneur et persévère nuit et jour dans la prière » [2] Il peut donc paraître étonnant que, noble, riche selon le monde, mère d’une famille nombreuse et donc, bien que veuve, non abandonnée, tu occupes ton cœur et tu le laisses envahir par le zèle de la prière. C’est que tu as sagement compris que, en ce monde et en cette vie, il n’y a de sécurité pour aucune âme.

Anicia Faltonia Proba
Anicia Faltonia Proba
© BnF. Ms. Français 599, fol. 83

2. Celui qui t’a inspiré cette pensée agit envers toi comme envers ses disciples. Quand il les a vus affligés, non pour eux-mêmes mais pour le genre humain, et désespérant du salut de tout homme en l’entendant dire : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux » [3], il leur a répondu par une promesse admirable et pleine de miséricorde : ce qui est impossible pour les hommes est facile pour Dieu. C’est donc celui à qui il est aisé de faire entrer même un riche dans le royaume des cieux, qui t’a inspiré la pieuse sollicitude avec laquelle tu m’as consulté sur la manière dont il te fallait prier. Lorsqu’il était encore ici-bas dans sa chair il a introduit le riche Zachée dans le royaume des cieux [4] ; puis, glorifié par sa résurrection et son ascension, il a inspiré, par le don du Saint Esprit, à beaucoup de riches le mépris de ce siècle et les a enrichis en éteignant en eux la soif des richesses. Comment en effet aurais-tu tant d’ardeur à prier Dieu si tu ne mettais pas en lui ton espérance ? Et comment espérerais-tu en lui si tu plaçais encore tes espoirs dans les richesses incertaines et si tu méprisais le précepte de l’Apôtre : « Aux riches de ce monde, ordonne de ne pas juger de haut et de ne pas placer leur confiance dans les richesses précaires, mais dans le Dieu vivant qui nous pourvoit largement de tout pour que nous en jouissions ; qu’ils soient riches en bonnes œuvres, qu’ils donnent volontiers, sachent partager, qu’ils se constituent pour l’avenir un fonds solide, afin de pouvoir embrasser la vie véritable » [5].

3. Tu dois donc, par amour pour cette vie véritable, te regarder comme abandonnée en ce siècle, malgré le bonheur dont tu jouis. Car de même que cette vie est la seule véritable, en comparaison de laquelle la vie présente qu’on aime tant ne mérite pas le nom de vie, quelque agréable et longue qu’elle puisse être ; de même il y a une consolation véritable que le Seigneur promet par la parole du Prophète : « Je lui donnerai la vraie consolation et paix sur paix » [6] À ceux qui n’ont jamais connu cette vraie félicité, quelle consolation apportent en effet les richesses, le faîte des honneurs et les autres avantages de cette sorte grâce auxquels les mortels se croient heureux, mais dont il vaut mieux n’avoir pas besoin que d’en être comblé ? Ils nous tourmentent plus encore par la crainte de les perdre quand nous les possédons que par l’ardeur à les acquérir quand nous les désirons. Ce n’est pas par de tels biens que les hommes deviennent bons ; mais ceux qui le sont devenus par ailleurs transforment ces choses en biens par le bon usage qu’ils en font. Les vraies consolations ne résident donc pas en ces choses, mais bien plutôt là où est la vie véritable. Car l’homme devient nécessairement heureux par ce qui le rend bon.

4. Mais dans cette vie les hommes savent offrir des consolations non négligeables. Que l’on soit pressé par la pauvreté, affligé par un deuil, inquiété par la douleur physique, attristé par l’exil ou tourmenté par tout autre malheur, si l’on a près de soi des hommes bons qui sachent non seulement se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais aussi pleurer avec ceux qui pleurent [7] et adresser des paroles salutaires, les peines s’adoucissent considérablement, ce qui nous accablait devient plus léger et l’on surmonte l’adversité. Or celui-là opère ce bien en eux et par eux, qui les a rendus bons par son Esprit. Par contre nous aurions beau regorger de richesses, n’être pas dans le veuvage, jouir d’une bonne santé, habiter tranquillement dans notre patrie si nous avons près de nous des hommes méchants, en qui personne ne puisse avoir confiance et dont tous aient à craindre fourberies, fraudes, colères, discordes, embûches, tous ces biens dont nous sommes comblés ne deviendraient-ils pas pour nous source d’amertume et de peine sans qu’il reste en eux ni agrément ni douceur ? Ainsi en toutes choses humaines rien n’est amical pour l’homme, sans un homme qui soit son ami. Mais combien rarement s’en trouve-t-il un sur l’esprit et les moeurs duquel on puisse compter avec une entière sécurité ! Car personne ne peut connaître un autre comme il se connaît soi-même ; et pourtant personne ne se connaît soi-même au point d’être sûr de ce qu’il sera le lendemain. Aussi quoique beaucoup se fasse connaître par leurs œuvres, que les uns réjouissent le cœur de leurs proches par une vie exemplaire tandis que les autres l’attristent par une vie détestable, cependant, à cause de l’ignorance et de l’incertitude où nous restons sur l’esprit de l’homme, l’Apôtre nous avertit avec raison « de ne porter aucun jugement prématuré mais de laisser venir le Seigneur. C’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins du cœur ; alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due » [8].

5. C’est pourquoi, au sein des ténèbres de cette vie où nous cheminons loin du Seigneur, aussi longtemps que nous avons pour guide la foi et non la vision [9], l’âme chrétienne doit s’estimer abandonnée de peur qu’elle ne cesse de prier. Elle doit apprendre à fixer le regard de la foi sur les Écritures saintes et divines « comme sur une lampe qui brille en un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à poindre et que l’astre du matin se lève dans nos cœurs » [10]. Car de cette lampe découle comme d’une source ineffable cette lumière qui brille dans les ténèbres sans que les ténèbres puissent la comprendre, et qui n’est vue que des cœurs purifiés par la foi. « Bienheureux, en effet, ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu » [11]. Et « nous savons que lorsqu’il se manifestera, nous lui serons semblables, car nous le verrons tel qu’il est » [12] Alors la vie véritable succédera à la mort et la vraie consolation à la désolation. Cette vie « affranchira notre âme de la mort », cette consolation « tarira les larmes de nos yeux », et parce qu’il n’y aura plus de tentation, le Psalmiste ajoute, « elle préservera nos pieds de la chute » [13]. Or s’il n’y a plus de tentation, il n’y aura plus de prière ; nous n’aurons plus à attendre de bien promis mais à contempler le bien reçu. Aussi le Psalmiste dit : « Je plairai au Seigneur dans la terre des vivants » [14] où nous serons alors et non dans le désert des morts où nous sommes à présent. « Car vous êtes morts », dit l’Apôtre, « et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ apparaîtra, lui qui est votre gloire, alors vous aussi vous apparaîtrez avec lui, pleins de gloire » [15].

Voilà cette vie véritable que les riches doivent chercher à saisir par leurs bonnes œuvres. Là aussi est la vraie consolation. Sans elle une veuve reste dans la désolation, même si elle a des enfants et des petits-enfants, qu’elle gouverne sa maison avec piété, et qu’elle cherche à obtenir de tous les siens qu’ils placent leur espérance en Dieu ; j’entends cette veuve qui dit cependant dans sa prière : « Mon âme a soif de toi, après toi ma chair elle-même languit en cette terre déserte, impraticable et sans eau » [16] qu’est notre vie toujours près de s’éteindre, quelles que soient les consolations passagères que nous puissions trouver, quels que soient ceux qui y marchent avec nous, quelle que soit l’abondance de biens dont nous soyons comblés. Car tu sais combien toutes ces choses sont incertaines. Et fussent-elles exemptes d’incertitude, que seraient-elles en comparaison de la félicité qui nous est promise ?

6. Je te parle ainsi puisque, veuve riche et noble, mère d’une famille nombreuse, tu m’as demandé ma pensée sur la manière de prier, et afin que malgré ceux qui te restent et t’entourent de leurs soins en cette vie, tu te considères comme abandonnée, tant que tu ne seras pas parvenue à cette vie où se trouve la consolation véritable et certaine. Là enfin s’accompliront les paroles de la prophétie : « Nous avons été rassasiés dès le matin par ta miséricorde, nous avons passé tous nos jours dans l’allégresse et la joie. Les jours où nous avons été dans l’humiliation, les années où nous avons connu le malheur, tu nous les as rendus en joie » [17].

7. Avant que cette consolation arrive, si comblée que tu puisses être de biens temporels, souviens-toi que tu es abandonnée, afin de consacrer tes jours et tes nuits à la prière. Car ce n’est pas à n’importe quelle veuve que l’Apôtre attribue cette grâce. Il dit au contraire : « Celle qui est vraiment veuve et abandonnée, celle-là a mis son espérance dans le Seigneur et persévère jour et nuit dans la prière » [18]. À ce qui suit prête aussi toute ton attention : « Celle qui vit dans le plaisir, quoique vivante est morte » [19]. Car l’homme fait sa vie de ce qu’il aime, de ce qu’il désire comme un grand bien, de ce qu’il croit pouvoir le rendre heureux. C’est pourquoi ce que l’Écriture a dit des richesses : « Si elles s’accroissent n’y attachez pas votre cœur » [20], je te le dis aussi des plaisirs. S’ils affluent, n’y attache pas ton cœur. Ne t’enorgueillis donc pas de ce qu’ils ne te manquent pas, de ce qu’ils s’offrent à toi à satiété, de ce qu’ils coulent comme d’une source abondante de bonheur terrestre. Dédaigne et méprise-les entièrement pour toi et prends-en seulement ce qui est nécessaire à la pleine conservation de la santé. À cause des nécessités de cette vie nous de devons pas en effet mépriser la santé jusqu’à ce que notre être mortel soit revêtu de l’immortalité, c’est-à-dire de cette santé vraie, parfaite et éternelle qui, ne subissant plus les atteintes de la faiblesse terrestre, n’est pas restaurée par le plaisir corruptible, mais, affermie dans sa permanence céleste, est vivifiée dans l’éternelle incorruptibilité. L’Apôtre lui-même dit : « Que la concupiscence n’entre pour rien dans les soins que vous prenez de votre chair » [21] car nous devons prendre soin de notre corps, mais uniquement pour les nécessités de la santé. « Personne en effet n’a jamais haï sa propre chair » [22], dit encore le même Apôtre. Aussi il invite Timothée qui, apparemment, châtiait trop son corps, à user d’un peu de vin à cause de son estomac et de ses fréquentes infirmités [23].

8. Si donc une veuve vit dans les plaisirs, c’est-à-dire si elle s’attache à tout ce qui charme son cœur comme pour y établir sa demeure, quoique vivante elle est morte. C’est pourquoi de nombreux saints et saintes, afin d’éviter radicalement de telles jouissances, ont abandonné leurs richesses qu’ils considéraient comme la source des plaisirs, les ont distribuées aux pauvres et les ont ainsi placées plus sûrement dans les trésors du ciel. Que si quelque devoir d’affection t’empêche d’en faire autant, tu sais quel compte tu devras rendre à Dieu. « Car personne ne sait ce qui se passe en l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui » [24]. Quant à nous, « nous ne devons porter sur personne un jugement prématuré, mais laisser venir le Seigneur ; c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins du cœur ; alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due » [25]. Cependant il est de ton devoir de veuve, si les plaisirs abondent autour de toi, de ne pas y attacher ton cœur, de peur que corrompu par eux il ne meure, au lieu de s’élever pour vivre. Compte-toi au nombre de ceux dont il est écrit : « Leurs cœurs vivront aux siècles des siècles » [26].

L’objet de la prière : la vie bienheureuse

9. Tu as appris comment il faut être pour prier, apprends quel doit être l’objet de ta prière ; c’est du reste ce qui t’a principalement engagée à me consulter ; car les paroles de l’Apôtre : « Nous ne savons que demander pour prier comme il faut » [27], t’inquiètent. Tu crains en effet qu’il te soit plus nuisible de ne pas prier comme il faut que de ne pas prier du tout. Je puis en cela te répondre en peu de mots : demande la vie bienheureuse ! Tous les hommes veulent la posséder. Car même ceux qui vivent dans le mal et le désordre ne vivraient pas ainsi, s’ils ne croyaient point par là posséder le bonheur ou parvenir au bonheur. Que dois-tu donc demander d’autre, sinon ce que désirent les méchants et les bons, mais à quoi ne parviennent que les seuls bons ?

  • Ce que n’est pas la vie bienheureuse

10. Peut-être me demanderas-tu : qu’est donc la vie bienheureuse ? Sur cette question de nombreux philosophes ont usé leur esprit et leur temps et ils ont réussi d’autant moins à la résoudre qu’ils ont rendu moins d’hommages et d’actions de grâces à Celui qui est la source de la vie heureuse. Vois d’abord s’il faut acquiescer à ceux qui affirment que l’homme heureux est celui qui vit à sa guise. À Dieu ne plaise que nous ajoutions foi à une telle opinion ! Et s’il voulait mener une vie perverse ? Ne pourra-t-on pas le convaincre qu’il est d’autant plus misérable, qu’il peut accomplir plus facilement ses volontés mauvaises ? Avec raison même les philosophes éloignés du culte du vrai Dieu ont rejeté une telle pensée. L’un d’entre eux, un homme d’une éloquence consommée, a dit : « D’autres, non certes des philosophes mais des hommes toujours prêts à disputer, affirment heureux tous ceux qui vivent comme ils veulent. C’est une erreur : vouloir ce qui ne convient pas est la plus grande misère ; et l’on n’est pas si malheureux en n’obtenant pas ce qu’on veut qu’en voulant obtenir ce qu’il ne faut pas » [28]. Qu’en penses-tu ? Ces paroles prononcées par la bouche d’un homme ne viennent-elles pas de la Vérité elle-même ? Nous pouvons ici répéter ce que l’Apôtre a dit d’un prophète crétois, dont une pensée lui agréait : « Ce témoignage est véridique. » [29].

11. Celui-là est donc heureux qui a tout ce qu’il veut, mais qui ne veut rien que ce qui convient. S’il en est ainsi, il t’est facile de voir ce que les hommes peuvent vouloir honnêtement. L’un désire se marier, un autre devenu veuf, choisit désormais une vie de continence, un autre enfin ne recherche aucune union, même celle d’un mariage. Quoique l’un choisisse un meilleur parti que l’autre, non ne pouvons cependant trouver blâmable aucune de ces options. Il est évidemment permis de désirer des enfants comme fruit du mariage et de souhaiter pour ceux qu’on a conçus la vie et la santé. Un tel voeu préoccupe souvent ceux même qui passent leur veuvage dans la continence ; car si, renonçant au mariage, ils ne désirent plus engendrer des enfants, ils souhaitent néanmoins conserver sains et saufs ceux qui vivent dans la virginité. Cependant tous ont des amis et des amies auxquels ils souhaitent légitimement santé en cette vie. Mais quand les hommes ont obtenu la santé pour eux-mêmes et pour ceux qu’ils aiment, peut-on les dire heureux pour autant ? Ils possèdent certes un bien qu’il est permis de désirer ; mais s’ils n’ont pas d’autres bien plus grands, meilleurs, plus utiles et plus beaux, ils sont encore très éloignés de la vie bienheureuse.

12. Leur plairait-il de souhaiter outre la santé, pour eux et les leurs, les honneurs et la puissance ? Ils peuvent en effet les désirer, pourvu que ce soit, non pour ces dignités elles-mêmes, mais dans l’intérêt de ceux qui vivent sous leur dépendance ou à cause du bien qu’elles permettent de réaliser. Mais si c’est pour un futile élan d’orgueil et pour un faste vain, superflu ou même dangereux, leur désir est inadmissible. Ils peuvent donc souhaiter pour eux et les leurs ce nécessaire dont parle l’Apôtre : « La piété est un grand profit pour qui se contente de ce qu’il a. Car nous n’avons rien apporté dans ce monde et de même nous n’en pouvons rien emporter ; lors donc que nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfaits. Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans le piège et une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux, c’est l’avarice. Pour s’y être livrés certains se sont écartés de la foi et se sont jetés dans des tourments sans nombre » [30]. Ainsi il n’y a pas de faute à vouloir le nécessaire et rien de plus ; mais si on veut davantage, ce n’est plus le nécessaire, et on devient répréhensible. C’est ce nécessaire que souhaitait dans sa prière celui qui disait : « Ne me donne ni richesse ni pauvreté, attribue-moi le nécessaire et rien au-delà, de crainte qu’étant rassasié je ne tombe dans le mensonge et ne dise : qui me voit ? ou encore qu’étant indigent je ne dérobe, et ne parjure le nom de mon Dieu » [31]. Tu vois donc que le nécessaire n’est pas recherché pour lui-même, mais pour la santé du corps et pour l’entretien personnel, afin qu’on soit dans un état convenable en présence des personnes avec lesquelles on doit vivre dans des rapports honnêtes et légitimes.

13. Parmi toutes ces choses la santé et l’amitié seules sont désirées pour elles-mêmes ; le nécessaire ne l’est pas pour lui-même mais en vue des deux biens précédents, quand du moins il est recherché comme il convient. La vraie santé comprend la vie elle-même, la santé, l’intégrité de l’âme et du corps. De même l’amitié ne soit pas être renfermée dans d’étroites limites ; elle embrasse tous ceux à qui nous devons affection et charité, bien que nous ayons plus de penchant pour les uns que pour les autres ; mais elle doit s’étendre jusqu’aux ennemis pour lesquels nous sommes tenus de prier. Il n’est donc personne dans le genre humain qui n’ait droit à notre amour, soit en raison d’une mutuelle charité, soit du moins à cause de sa participation à notre commune nature. Mais ceux-là nous charment le plus à juste titre, qui nous paient en retour par une pure et sainte affection. Voilà donc les biens pour lesquels il nous faut prier, afin de les conserver si nous en sommes pourvus, afin de les posséder si nous en sommes privés.

14. Cependant est-ce là tout ce qui, rassemblé, fait le bonheur de la vie, et la Vérité ne nous enseigne-t-elle rien d’autre qui doive être préféré à tous ces biens ? Car le nécessaire et la santé elle-même, la nôtre comme celle de nos amis, sont des biens passagers et doivent être dédaignés en vue de la vie éternelle. L’âme qui ne préférerait pas ce qui est éternel à ce qui est passager, ne saurait être estimée saine, même si son corps est sain. Et l’on ne vit pas utilement en ce temps si l’on n’y acquiert pas le mérite de vivre dans l’éternité. C’est donc uniquement à cette vie où nous vivrons avec Dieu et de Dieu que, sans nul doute, il faut rapporter tout ce qui peut être demandé utilement et convenablement. En effet, en aimant Dieu nous nous aimons nous-mêmes ; et d’après le second commandement, nous aimons vraiment notre prochain comme nous-mêmes si, autant qu’il est en nous, nous l’amenons à un même amour de Dieu. Nous aimons Dieu pour lui-même, et nous-mêmes et notre prochain à cause de Dieu. Cependant même en vivant ainsi, ne croyons pas être déjà établis dans la vie bienheureuse et n’avoir plus rien à demander. Comment notre vie serait-elle déjà heureuse, alors que nous manque encore ce bien unique en vue duquel nous menons une vie bonne ?

  • La vie bienheureuse : habiter la maison du Seigneur

15. Pourquoi donc, dans la crainte de ne pas prier comme il faut, nous jeter dans tant de recherches pour savoir ce que nous devons demander ? Disons plutôt avec le Psalmiste : « J’ai demandé une seule chose au Seigneur, je la rechercherai, c’est d’habiter dans sa demeure tous les jours de ma vie, afin de jouir de l’amour de Dieu et de l’adorer dans son temple » [32]. Là tous les jours ne s’accomplissent pas en venant et en passant ; le commencement de l’un n’est pas la fin de l’autre, car tous ensemble sont sans fin, où la vie elle-même dont ils sont les jours n’a pas de fin.

II. Ce que prier veut dire

  • Il faut prier sans cesse

Pour obtenir cette vie bienheureuse, celui qui est lui-même la vraie Vie bienheureuse nous a appris à prier sans multiplier les paroles ; car ce n’est pas à force de parler que nous serons mieux exaucés, puisque nous prions celui qui, comme le Seigneur l’a dit lui-même, « connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le demandions » [33]. Il peut donc paraître étonnant que celui qui nous recommande la sobriété des paroles dans la prière nous dise précisément pour nous exhorter à prier : « Il faut prier sans cesse et ne jamais se lasser » [34], bien qu’il connaisse nos besoins avant même que nous les lui exposions. En nous proposant l’exemple de cette veuve qui, voulant avoir raison de son adversaire, finit à force de sollicitations par se faire écouter de son juge inique, ému et vaincu non par la justice et la compassion, mais par la fatigue et l’ennui, il nous avertit qu’en priant sans cesse nous serons certainement exaucés par le Dieu de miséricorde et de justice, puisque cette veuve, par son importunité, a fini par fléchir même l’iniquité et l’impiété de son juge. Il nous apprend aussi combien Dieu est disposé à accomplir les bons désirs de ceux qu’il sait prêts à pardonner les péchés d’autrui, puisque cette veuve est parvenue au but de ses désirs, en obtenant justice et raison de son adversaire. De même quelqu’un avait reçu un ami de passage et, n’ayant rien à lui offrir, il alla prier un de ses amis de lui prêter trois pains — qui peut-être figurent la Trinité d’une seule et même substance. Cet ami et ses serviteurs dormaient déjà. Le réveillant, notre demandeur obtint, à force d’instances et d’importunités, autant de pains qu’il désirait. Le voisin les lui donna plus par lassitude que par un sentiment de bienveillance [35]. Comprenons donc que si celui qui dort et est réveillé malgré lui par un solliciteur, est forcé de donner, celui-là donnera bien plus avec bienveillance, qui ne saurait dormir, mais qui nous éveille quand nous dormons, afin que nous lui adressions nos demandes.

16. De là encore ces paroles : « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; et à qui frappe on ouvrira. Quel est d’entre vous le père auquel son fils demande du pain et qui lui remettra une pierre ? Ou s’il demande un poisson, à la place du poisson, lui remettra-t-il un serpent ? Où encore s’il demande une œuf, lui remettra-t-il un scorpion ? Si donc vous qui êtes mauvais vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père du ciel donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui l’en prient » [36]. Selon les trois dons que recommande l’Apôtre [37] le poisson semble désigner la foi, soit à cause de l’eau du baptême, soit parce qu’elle subsiste saine et sauve dans les flots de ce monde ; à la foi s’oppose ce serpent dont la ruse envenimée a persuadé (à nos premiers parents) de ne pas accorder leur foi à Dieu. L’œuf figure l’espérance parce que la vie du poussin n’y est pas encore donnée, mais y est en promesse ; on ne la voit pas encore, mais on l’espère ; car « voir ce qu’on espère ce n’est plus l’espérer » [38]. À l’espérance s’oppose le scorpion. Car celui qui espère la vie éternelle, oublie ce qui est derrière lui, pour aller droit de l’avant [39]. Il lui serait nuisible de regarder en arrière. Or c’est par ce côté que le scorpion est à craindre, parce que là est son venin et son dard. Le pain signifie la charité. Car « la charité est la plus grande des trois » [40] ; or le pain dépasse en utilité les autres aliments. À elle s’oppose la pierre, car les cœurs endurcis rejettent la charité. Mais peut-être ces trois symboles supportent-ils une autre interprétation plus convenable encore. Quoi qu’il en soit, c’est celui qui sait donner de bonnes choses à ses fils qui nous oblige à demander, à chercher, à frapper.

  • Pour enflammer notre désir

17. Pourquoi Dieu agit-il ainsi, puisqu’il connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le lui demandions ? Nous pourrions nous en inquiéter, si nous ne comprenions pas que le Seigneur notre Dieu n’a certes pas besoin que nous lui fassions connaître notre volonté car il ne peut l’ignorer, mais qu’il veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare. Or ce qu’il nous prépare est chose fort grande, et nous sommes bien petits et bien étroits pour le recevoir. C’est pourquoi il est dit : « Dilatez-vous ; ne portez pas un même joug avec les infidèles » [41]. Oui, c’est chose bien grande, que l’œil n’a jamais vue parce qu’elle n’a pas de couleur, que l’oreille n’a jamais entendue parce qu’elle n’a pas de son ; qui n’est pas venue dans le cœur de l’homme, parce que c’est vers elle que le cœur de l’homme doit monter [42]. Nous serons d’autant plus capables de la recevoir que notre foi en elle sera plus grande, notre espérance plus ferme, notre désir plus ardent.

18. Un désir continuel formé dans la foi même, dans l’espérance et la charité, est donc une continuelle prière. Cependant nous prions aussi Dieu verbalement à certaines heures et à certains temps fixés, pour nous avertir par ces signes concrets, pour nous révéler à nous-mêmes les progrès que nous avons faits dans le désir et nous exciter à le rendre plus ardent encore. Car l’effet de notre prière sera d’autant plus précieux que plus fervente aura été l’affection qui le précède. Lorsque l’Apôtre nous dit : « Priez sans cesse » [43], n’est-ce pas comme s’il disait : Désirez sans cesse recevoir de celui qui seul peut la donner, cette vie bienheureuse qui n’est autre que la vie éternelle ? Désirons-la donc toujours du Seigneur et nous prierons toujours. Mais comme d’autres soins, d’autres affaires peuvent attiédir notre désir, nous rappelons à certaines heures notre esprit à la prière. Les paroles que nous prononçons en priant, dirigent et élèvent notre esprit vers l’objet de notre désir, et l’empêchent de se refroidir complètement quand il commence à s’attiédir ; il s’éteindrait même totalement, faute d’être ranimé fréquemment. Quand le même Apôtre nous dit : « Que vous demandes se manifestent devant Dieu » [44], cela ne signifie pas que nous puissions les faire connaître à Dieu qui en avait connaissance avant qu’elles fussent formulées, mais que nous devons nous les manifester à nous-mêmes devant Dieu avec patience et non devant les hommes avec une vaine jactance.

19. Cela étant il est bon et utile de vaquer longuement à la prière, lorsque de bonnes actions et le devoir d’état ne nous en empêchent pas, quoique dans ces occupations mêmes il faille toujours prier avec ce désir que j’ai mentionné. Car ce n’est pas, comme quelques-uns le pensent, prier longuement que de prier avec beaucoup de paroles. Autre chose est un long discours, autre un sentiment durable du cœur. Du Seigneur lui-même il est dit qu’il passa la nuit en prière et qu’il prolongea sa prière [45]. N’a-t-il pas voulu par là nous donner un exemple, priant dans le temps à l’heure opportune, exauçant avec le Père dans l’éternité.

20. On dit qu’en Égypte les frères ont des prières fréquentes, mais très brèves, rapides comme des traits qu’on décoche, de peur que l’attention vigilante, si nécessaire à celui qui prie, ne finisse par se relâcher et s’émousser dans des prières trop longues. Par là ils nous montrent aussi que, s’il ne faut pas se fatiguer l’attention quand elle ne peut se prolonger, il ne faut pas davantage la relâcher prématurément quand elle peut se soutenir. Bannissons donc de l’oraison les paroles nombreuses, mais non la longue prière si notre attention demeure fervente. Parler beaucoup, c’est faire, en priant, une chose nécessaire avec des paroles superflues.

  • Pour entrer dans un mouvement filial

Prier beaucoup, c’est frapper longuement, avec un mouvement filial de cœur, auprès de celui que nous prions. Or une telle prière se réalise souvent plus dans les gémissements que dans les discours, dans les larmes que dans les paroles. Dieu met nos larmes en sa présence et notre gémissement ne lui est pas caché, à lui qui a tout créé par sa Parole, et ne recherche pas de paroles humaines.

21. C’est à nous que les mots sont nécessaires, pour appeler notre attention sur ce que nous demandons mais non pour en instruire le Seigneur et le fléchir.
Lors donc que nous disons : « Que ton nom soit sanctifié », nous nous avertissons nous-mêmes d’avoir à désirer que son nom, qui toujours est saint, le soit aussi devant les hommes et qu’il n’en soit jamais méprisé — ce qui est utile non à Dieu mais aux hommes.
Lorsque nous prions : « Que ton règne vienne » (et il viendra que nous le voulions ou non), nous tournons notre désir vers ce règne, afin qu’il arrive pour nous et que nous méritons d’y avoir part.
Quand nous disons : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », nous lui demandons pour nous une obéissance telle que sa volonté soit accomplie par nous comme elle l’est par ses anges dans le ciel.
Lorsque nous lui demandons : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », ce mot aujourd’hui signifie le temps présent. Nous y implorons, soit les biens nécessaires à la vie, les désignant tous par le nom du plus important, le pain, soit le sacrement des fidèles, qui nous est nécessaire en ce monde pour obtenir non point le bonheur dans le temps présent mais la félicité éternelle.
Quand nous disons : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » nous nous rappelons à nous-mêmes ce que nous demandons et ce que nous avons à faire pour le mériter.
Lorsque nous disons : « Ne nous soumets pas à la tentation », nous nous avertissons nous-mêmes de présenter cette demande à Dieu, de peur que, privés de son secours, nous nous laissions séduire par quelque tentation ou que l’affliction nous y fasse succomber.
Quand enfin nous disons : « Délivre-nous du mal », nous rappelons à notre esprit que nous ne sommes pas encore établis dans ce Bien où nous n’aurons plus aucun mal à endurer. Ces dernières paroles de la prière du Seigneur s’étendent si loin que, dans quelque tribulation que se trouve un chrétien, c’est par elles qu’il doit exprimer ses gémissements, tempérer ses larmes, commencer, prolonger et finir sa prière. Nous avions donc besoin des paroles de cette prière pour rappeler à notre mémoire les biens eux-mêmes qu’il nous faut demander.

22. Quelles que soient les paroles que nous prononcions, soit celles de que nos sentiments de priants forment à l’avance pour se manifester, soit celles qu’ils ajoutent ensuite pour s’intensifier, nous ne disons rien d’autre que ce qui est contenu dans cette prière du Seigneur, si toutefois nous prions comme il convient. Quiconque exprime quelque chose qui ne puisse se rapporter à cette prière de l’Évangile, quand bien même sa prière ne serait pas illégitime, prie charnellement ; et je ne vois donc pas comment ne pas dire qu’il prie illicitement, puisque ceux qui sont renés de l’Esprit ne doivent prier que spirituellement.
En effet celui qui dit : « Sois glorifié dans toutes les nations comme tu l’es parmi nous » [46], ne dit-il pas : « Que ton nom soit sanctifié » ?
Celui qui dit : « Dieu tout-puissant, convertis-nous, montre ta face et nous serons sauvés » [47], que dit-il d’autre sinon : « Que ton règne vienne » ?
Celui qui dit : « Dirige mes pas selon ta parole et qu’aucune iniquité ne me domine » [48], dit-il autre chose que : « Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » ?
Celui qui dit : « Ne me donne ni la pauvreté ni les richesses » [49], que dit-il sinon : « Donne aujourd’hui notre pain de ce jour » ?
Celui qui dit : « Souviens-toi, Seigneur, de David et de toute sa bonté » [50], ou encore : « Seigneur, si j’ai perpétré ce mal, si l’iniquité est dans mes mains, si j’ai rendu le mal pour le mal, que je succombe sous les coups de tes ennemis » [51], dit-il autre chose que : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » ?
Celui qui dit : « Écarte de moi les convoitises de la chair et qu’aucun désir impur ne me surprenne » [52], dit-il autre chose que : « Ne me soumets pas à la tentation » ?
Enfin celui qui dit : « Arrache-moi à mes ennemis et délivre-moi de ceux qui s’élèvent contre moi » [53], que dit-il sinon : « Délivre-nous du mal » ?
Parcours ainsi toutes les prières de l’Écriture ; je ne crois pas que tu trouveras rien qui ne soit résumé et amené à son achèvement par la prière du Seigneur. Il nous est loisible de formuler dans notre prière les mêmes demandes en variant les paroles à notre guise, mais nous ne saurions êtres libres de demander autre chose.

23. Voilà donc les prières que, sans aucun mouvement d’hésitation, nous devons adresser à Dieu, pour nous-mêmes, pour les nôtres, pour les étrangers et même pour nos ennemis, bien que dans notre cœur de priant l’affection naisse et s’impose plus pour les uns que pour les autres, selon qu’ils nous sont proches ou éloignés par la parenté ou l’amitié. Mais celui qui dit par exemple dans sa prière : « Seigneur, multiplie mes richesses », ou : « Donne-m’en autant qu’à un tel ou à un tel », ou : « Augmente mes honneurs, rends-moi puissant et illustre dans ce siècle », ou d’autres choses semblables, et qui les demande avec convoitise et non dans l’intention d’être grâce à elles utile aux hommes selon Dieu, ne trouvera pas, je pense, de quoi accorder ses voeux à la prière du Seigneur. Qu’il rougisse donc du moins de demander ce qu’il n’a pas honte de désirer ; ou bien s’il en a honte et que sa cupidité l’emporte, ne ferai-il pas mieux de demander d’être délivré du mal de la cupidité à celui à qui nous disons : « Délivre-nous du mal » ?

24. Tu sais maintenant, je crois, et comment il te faut être pour prier, et ce que tu dois demander dans ta prière. Ce n’est pas moi qui te l’enseigne, mais celui qui a daigné nous instruire tous. C’est donc la vie bienheureuse qu’il faut rechercher, c’est elle qu’il faut demander au Seigneur. Mais en quoi consiste la vie bienheureuse ? Bien des hommes en ont discuté longuement. Quant à nous, pourquoi recourir à tant de philosophes et à tant d’arguments ? L’Écriture divine dit en peu de mots et avec vérité : « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu » [54]. Pour être membre de ce peuple, pour arriver à contempler Dieu et à vivre avec lui sans fin, « le but de la loi est la charité qui procède d’un cœur pur, d’une conscience bonne et d’une foi sans détour » [55]. En ces trois éléments l’espérance est exprimée par la conscience bonne. Ainsi, la foi, l’espérance et la charité mènent jusqu’à Dieu celui qui prie, c’est-à-dire celui qui croit, qui espère, qui désire et qui cherche dans la prière du Seigneur ce qu’il doit demander à Dieu. Les jeûnes, le frein mis à la concupiscence par rapport aux autres plaisirs sans toutefois négliger la santé, et surtout les aumônes aident puissamment la prière et nous permettent de dire : « Au jour de ma détresse j’ai cherché Dieu avec mes mains ; je me suis tenu la nuit en sa présence et je n’ai pas été déçu » [56]. Or comment chercher avec les mains le Dieu incorporel et impalpable ? Ces mains sont nos œuvres.

  • À l’écoute du Père

25. Peut-être te reste-t-il encore une raison de t’enquérir pourquoi l’Apôtre a dit : « Nous ne savons que demander pour prier comme il faut » [57]. Car il n’est pas à croire que ni lui ni ceux à qui il s’adressait ignoraient la prière du Seigneur. Quelle intention pouvons-nous donc lui supposer, car il n’a pu rien dire témérairement ou mensongèrement. Il pensait apparemment aux peines et aux tribulations temporelles qui nous sont utiles soit pour guérir l’enflure de notre superbe, soit pour éprouver et exercer notre patience à qui est réservée ainsi une récompense plus éclatante et plus abondante, soit enfin pour châtier et effacer nos péchés ; mais nous, ignorant l’utilité de ces épreuves, nous demandons à être délivrés de toute tribulation. L’Apôtre montre qu’il n’était pas lui-même exempt de cette ignorance ; ou croyez-vous qu’il savait ce qu’il devait « demander pour prier comme il faut », quand une écharde lui fut mise dans la chair, un ange de Satan chargé de le souffleter, pour l’empêcher de s’enorgueillir de l’excellence de ses révélations, et que, à ce sujet, par trois fois il pria le Seigneur de l’éloigner de lui [58] ? Certainement il ne savait pas alors « que demander pour prier comme il faut ». Dieu enfin répondit pourquoi il n’exauçait pas la prière d’un si grand homme et pour quelle raison il ne convenait pas de l’exaucer ; Paul entendit en effet : « Ma grâce te suffit, car la vertu se perfectionne dans la faiblesse ».

26. C’est dans ces tribulations qui peuvent nous être utiles ou nuisibles que « nous ne savons pas ce que nous devons demander ». Et cependant, comme elles sont dures, difficiles à supporter, contraires au sentiment de notre faiblesse, nous prions avec toute la force de notre volonté humaine d’en être délivrés. Mais nous devons avoir assez de confiance dans le Seigneur notre Dieu, pour que nous ne nous croyions pas abandonnés de lui s’il n’écarte pas de nous ces maux, mais pour que bien plutôt, par notre patience filiale à les supporter, nous espérions des biens supérieurs. C’est ainsi que « la vertu se perfectionne dans la faiblesse ». Certes le Seigneur Dieu a accordé dans sa colère à quelques impatients ce qu’ils demandaient, comme il l’a refusé à l’Apôtre dans la bonté. Dans l’Écriture nous lisons ce que les Israélites ont demandé (dans le désert) et comment ils l’ont obtenu ; mais leur convoitise une fois assouvie, leur impatience fut durement châtiée [59]. À ceux qui réclamaient un roi Dieu en donna un, mais selon leur cœur et non selon le sien [60]. Il permit même au diable qui l’en priait de tenter son serviteur qui devait être éprouvé [61]. Enfin à la prière d’esprits impurs le Christ autorisa une légion de démons à se jeter dans un troupeau de porcs [62] Tout ceci est relaté dans l’Écriture pour nous empêcher, soit d’avoir une trop haute opinion de nous-mêmes si nous sommes exaucés après avoir demandé avec impatience ce qu’il nous eût été utile de ne pas obtenir, soit de nous laisser abattre et de désespérer de la miséricorde divine envers nous, si nous ne sommes pas exaucés : peut-être avons-nous formé des voeux dont la réalisation nous plongerait dans d’atroces malheurs ou à l’inverse nous renverserait par le souffle corrupteur de la prospérité. Ainsi, dans de telles circonstances, nous ne savons ce que nous devons demander. S’il nous arrive donc quelque chose de contraire à ce que nous demandons, supportons-le avec patience et rendons grâces à Dieu en tout, ne doutant pas que ce qui est arrivé selon la volonté de Dieu est préférable à ce qui serait arrivé selon la nôtre. Un tel exemple aussi nous a été donné par notre médiateur ; après avoir dit : « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi », il redressa cette volonté humaine qu’il possédait en vertu de l’homme qu’il s’était uni et ajouta aussitôt : « Cependant non pas ce que je veux, mais ce que tu veux, Père » [63]. C’est pourquoi, avec raison « par l’obéissance d’un seul la multitude est constituée juste » [64].

27. Quiconque demande au Seigneur et recherche ce seul bien sans lequel ne sert à rien tout ce qu’il peut obtenir d’autre en priant comme il faut, peut demander avec confiance et en sécurité et n’a pas à craindre qu’il lui soit nuisible quand il l’obtiendra. Ce bien est en effet la vie, seule véritable et bienheureuse, où nous contemplerons à jamais la joie du Seigneur, devenus nous-mêmes immortels et incorruptibles de corps et d’esprit. C’est en vue de ce seul bien qu’on recherche tous les autres et qu’on les demande comme il convient. Quiconque aura cette vie, possédera tout ce qu’il peut vouloir et ne pourra plus rien désirer qui ne convienne pas. Là en effet est la source de la vie dont nous devons être altérés dans notre prière. Maintenant en effet nous vivons dans l’espérance et sans voir encore ce que nous espérons. Mais nous sommes abrités sous les ailes de celui qui connaît tout notre désir : être enivrés de l’abondance des biens de sa demeure et abreuvés au torrent de ses délices. Car c’est bien auprès de lui qu’est la source de la vie, et « dans sa lumière nous verrons la lumière » [65]. Alors nous serons rassasiés de ses biens selon notre désir, nous n’aurons plus rien à gémir dans la prière mais uniquement à nous réjouir dans la possession.

Mais il s’agit de cette paix qui dépasse notre intelligence : lorsque nous la demandons dans notre prière, « nous ne savons donc que demander pour prier comme il faut ». Car ce qui est incompréhensible à notre esprit, nous l’ignorons assurément. Qu’il s’en présente une idée à notre pensée, nous la rejetons et nous l’infirmons car nous savons qu’elle n’est pas cette paix que nous cherchons, et dont cependant nous ignorons encore la nature.

  • Sous l’assistance de l’Esprit Saint

28. Il y a donc en nous une sorte de docte ignorance, mais éclairée par l’Esprit de Dieu qui aide notre faiblesse. Car l’Apôtre, après avoir dit : « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons avec patience », ajoute : « De même aussi l’Esprit nous aide dans notre faiblesse. Car nous ne savons que demander pour prier comme il faut. Mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables et celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l’Esprit et que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu » [66]. Il ne faut toutefois pas conclure de ces paroles que le Saint Esprit de Dieu qui dans la Trinité est Dieu sans changement, et un seul Dieu avec le Père et le Fils, intercède pour les saints comme quelqu’un qui ne serait pas Dieu. Il est dit qu’il « intercède pour les saints » parce qu’il fait intercéder les saints. Dans ce même sens il est dit : « Le Seigneur votre Dieu vous met à l’épreuve pour savoir si vous l’aimez » [67], c’est-à-dire pour vous le faire savoir à vous-mêmes. L’Esprit fait donc prier les saints en des gémissements ineffables, car il leur inspire le désir d’un bien si grand, encore inconnu mais déjà attendu avec constance. Comment en effet exprimer quand on le désire ce qui nous est inconnu ? Et certes si nous l’ignorions entièrement, nous ne le désirerions même pas ; et de même si nous le voyions déjà, nous ne le désirerions plus et ne le demanderions pas avec des gémissements.

III. Prier comme une veuve

29. Considère tout ce que je viens de dire et aussi ce qu’à ce sujet le Seigneur a pu t’inspirer, qui m’ait échappé ou qu’il m’eût été trop long d’exposer. Et efforce-toi de vaincre le monde par la prière. Prie en espérance, prie avec foi et amour, prie instamment et avec patience, prie comme une veuve du Christ. Tous ses membres, c’est-à-dire tous ceux qui croient en lui et font partie de son corps, comme il l’a enseigné, doivent prier. Cependant dans ses Écritures il recommande spécialement aux veuves de prier avec un zèle empressé. On y trouve mentionnées avec honneur deux femmes du nom d’Anne. L’une, mariée, enfant saint Samuel [68]. L’autre, veuve, reconnut le Saint des saints, lorsqu’il était encore petit enfant [69]. Celle qui était mariée pria, l’âme douloureuse et le cœur affligé parce qu’elle n’avait pas d’enfants ; elle conçut alors Samuel et le rendit à Dieu qui le lui avait donné ; car en le demandant elle l’avait voué à Dieu. Mais il n’est pas facile de voir comment sa prière s’accorde à la prière du Seigneur, à moins de la rapporter à ces paroles : « Délivre-nous du mal » [70]. On considérait comme un grand mal d’être marié et privé du fruit du mariage, puisque seul l’espoir d’avoir des enfants justifie le mariage. Mais d’Anne la veuve, vois ce qui est écrit : « Elle ne quittait pas le temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière » [71]. De même l’Apôtre dit, comme je l’ai rappelé ci-dessus : « Celle qui est vraiment veuve et abandonnée a mis son espérance dans le Seigneur et persévère dans la prière nuit et jour » [72]. Et le Seigneur, pour nous exhorter à « toujours prier et à ne jamais nous lasser » [73], mentionne cette veuve qui, à force d’assiduités et de sollicitations amena à s’intéresser à sa cause un juge inique, impie, contempteur de Dieu et des hommes. Tu peux saisir facilement par là combien les veuves doivent plus que d’autres s’adonner à la prière, puisque c’est leur exemple qui est proposé à tous pour les exhorter à s’appliquer à la prière.

30. Mais pourquoi les veuves sont-elles particulièrement désignées pour ce devoir, sinon à raison de leur délaissement et de leur désolation ? C’est pourquoi toute âme qui comprend qu’elle est délaissée et abandonnée en ce monde, « tant que nous cheminons loin du Seigneur » [74], recommande en quelque sorte son veuvage à Dieu par une prière assidue et ardente. Prie donc comme une veuve du Christ, puisque tu ne jouis pas encore de la vision de celui dont tu implores le secours. Et quoique très riche, prie comme un pauvre. Car tu ne possèdes pas encore les vraies richesses de ce monde à venir où tu n’auras plus de pertes à redouter. Quoique tu aies des enfants et des petits-enfants et une nombreuse famille, comme je l’ai dit précédemment, prie comme une abandonnée. Car incertaines sont toutes les choses temporelles, même celles qui demeureraient pour notre consolation jusqu’à la fin de cette vie. Mais toi, si tu recherches et aimes les choses d’en haut, tu désires les biens éternels et sûrs. Aussi longtemps que tu ne les possèdes pas encore, même si les tiens sont en bonne santé et pleins de dévouement pour toi, tu dois te considérer comme une abandonnée — et non seulement toi, mais assurément aussi, poussée par ton exemple, ta pieuse belle-fille et les autres saintes vierges et veuves qui vivent en sécurité sous votre tutelle. Plus vous dirigez votre maison avec amour, plus vous devez prier avec persévérance, ne vous occupant du soin des choses présentes qu’autant que vos devoirs l’exigent.

31. Souvenez-vous de prier assidûment pour nous aussi. Nous ne voulons pas que vous respectiez notre dignité, si périlleuse à porter, au point de nous priver d’une aide dont nous sentons la nécessité. La famille du Christ a prié pour Pierre [75], elle a prié pour Paul. Vous êtes également, à notre grande joie, de cette famille, et, incomparablement plus que Pierre et Paul, nous avons besoin du secours de prières fraternelles. Livrez ensemble un saint assaut de prières ; car vous ne combattez pas l’une contre l’autre, mais contre le diable, l’adversaire commun de tous les saints. Les jeûnes, les veilles, et toutes les mortifications corporelles aident puissamment la prière [76]. Que chacune de vous fasse ce qu’elle pourra. Ce que l’une ne peut pas, elle le fait dans celle qui le peut, si elle aime dans cette autre ce que sa faiblesse ne lui permet pas d’accomplir elle-même. Ainsi que celle qui peut moins n’empêche pas celle qui peut davantage, et que celle qui peut plus ne presse pas celle qui peut moins. Car vous devez votre conscience à Dieu et « vous ne devez rien à personne d’entre vous sinon l’amour mutuel » [77]. Que t’exauce ce Seigneur qui « est capable d’accomplir bien au-delà de ce que nous pouvons demander ou concevoir » [78].

Sources :

D’après, Lettre à Proba, trad. de Martin Steiner, dans La prière en Afrique chrétienne, Desclée de Brouwer, p. 116-139.

Texte latin : PL 33, 494-507.

[1« Proba, l’épouse du proconsul Adelphe est la seule femme comptée parmi les hommes d’Église, parce qu’elle s’est appliquée à la louange du Christ, composant un centon sur le Christ à partir des vers de Virgile. Si nous n’admirons pas le fruit de son zèle, nous louons son idée géniale. Je lis d’ailleurs que l’opuscule a été mis au nombre des écrits apocryphes. » Isidore de Séville, Les hommes illustres, 5.

[21 Tim 5, 5.

[3Mt 19, 24.

[4Cf. Lc 19, 9)

[51 Tim 6, 17.

[6Is 57, 18-19.

[7Cf. Ro 12, 15.

[81 Co 4, 5.

[9Cf. 2 Co 5, 6-7.

[102 P 1, 19.

[11Mt 5, 8.

[121 Jn 3, 2.

[13Ps 114, 8.

[14Ps 114, 9.

[15Col 3, 3-4.

[16Ps 62, 2.

[17Ps 89, 15.

[181 Tim 5, 5.

[191 Tim 5, 6.

[20Ps 61, 11.

[21Ro 13, 14.

[22Éph 5, 29.

[23Cf. 1 Tim 5, 23.

[241 Co 2, 11.

[251 Co 4, 5.

[26Ps 21, 27.

[27Ro 8, 26.

[28Cicéron, Hortensius.

[29Tt 1, 13.

[301 Tim 6, 6-10.

[31Pr 30, 8.

[32Ps 26, 4.

[33Mt 5, 8.

[34Cf. Lc 18, 1.

[35Cf. Lc 11, 5-8.

[36Lc 11, 9-13.

[37Cf. 1 Co 13, 13.

[38Ro 8, 24.

[39Cf. Phi 3, 13.

[401 Co 3, 13.

[412 Co 6, 14.

[421 Co 2, 9.

[431 Th 5, 16.

[44Ph 4, 6.

[45Cf. Lc 6, 12.

[46Si 36, 4.

[47Ps 79, 4.

[48Ps 118, 33.

[49Pr 30, 8.

[50Ps 131, 1.

[51Ps 7, 4-7.

[52Si 23, 6.

[53Ps 58, 2.

[54Ps 143, 15.

[551 Tim 1, 5.

[56Ps 76, 3.

[57Ro 8, 23.

[58Cf. 2 Co 12, 7-8.

[59Cf. Nb 11, 33.

[60Cf. 1 S 8, 7.

[61Cf. Jb 1, 12 ; 2, 6.

[62Cf. Lc 8, 32.

[63Mt 26, 39.

[64Ro 9, 15.

[65Ps 35, 9.

[66Ro 8, 25-27.

[67Dt 13, 3.

[68Cf. 1 S 1, 18.

[69Cf. Lc 2, 36.

[70Mt 6, 13.

[71Lc 2, 37.

[721 Tim 5, 5.

[73Cf. Lc 18, 1.

[742 Co 5, 6.

[75Cf. Ac 12, 5).

[76Cf. Tb 12, 8.

[77Ro 13, 8.

[78Éph 3, 20.