Jeudi 19 juin 2008 — Dernier ajout samedi 10 avril 2010

Benoît XVI : La vie de saint Augustin (I)

Audience générale du 9 janvier 2008. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 10 janvier. Paru dans La Documentation Catholique n° 2397 du 02/03/2008, p. 210. (*)

Chers Frères et Sœurs,

Après les grandes solennités de Noël, je voudrais en revenir à la méditation sur les Pères de l’Église, et aujourd’hui parler de celui qui est le plus grand de tous les Pères de l’Église latine, saint Augustin : homme de passion et de foi, de profonde intelligence et d’un zèle pastoral infatigable, ce grand saint et docteur de l’Église est largement connu, au moins de renom, même de quiconque est ignorant du christianisme ou n’en est pas un familier, parce qu’il a laissé une empreinte profonde sur la vie culturelle de l’Occident et du monde entier. Saint Augustin, en raison de sa singulière importance, eut un impact considérable, et l’on pourrait dire, d’une part, que toutes les voies de la littérature chrétienne mènent à Hippone (aujourd’hui Annaba, sur la côte d’Algérie), le lieu où il fut évêque, et, d’autre part, que de cette cité de l’Afrique romaine dont Augustin était l’évêque, de 395 à 430 date de sa mort, rayonnent de nombreuses autres routes du christianisme ultérieur, comme de la culture occidentale elle-même.

Une civilisation a rarement rencontré un aussi grand esprit, un esprit qui sache en accueillir les valeurs et en exhausser la richesse intrinsèque, inventer des idées et des formes dont se nourrirait la postérité, comme le soulignait Paul VI : « On peut dire que toute la pensée de l’Antiquité irrigue son œuvre et que celle-ci donne naissance à des courants de pensée qui imprègnent toute la tradition doctrinale des siècles suivants. » [1]

Augustin est en outre le Père de l’Église qui nous a laissé le plus grand nombre d’œuvres. Son biographe Possidius dit qu’il semblerait impossible qu’un homme puisse écrire tant de choses pendant sa vie.

Nous parlerons de ces diverses œuvres dans une prochaine rencontre. Aujourd’hui, notre attention sera limitée à sa vie, que l’on retrace aisément à partir des Confessiones, cette extraordinaire autobiographie spirituelle écrite à la louange de Dieu, qui est son œuvre la plus célèbre. C’est d’ailleurs avec raison, parce que les Confessions augustiniennes, avec leur attention à l’intériorité et à la psychologie, sont d’un type unique dans la littérature occidentale, et pas seulement occidentale, mais même non religieuse, jusqu’aux temps modernes. Cette attention à la vie spirituelle, au mystère du moi, au mystère de Dieu qui se cache dans le moi, est une chose extraordinaire, sans précédent, et qui reste à jamais, pour ainsi dire, une « apogée » spirituelle.

L’influence maternelle

Pour en venir à sa vie, Augustin naquit à Thagaste (Souk-Ahras), en Numidie, province de l’Afrique romaine, le 13 novembre 354, fils de Patrice, un païen qui ensuite allait devenir catéchumène, et de Monique, une chrétienne fervente. Cette femme passionnée, vénérée comme sainte, exerça la plus grande influence sur son fils et l’éduqua dans la foi chrétienne. Augustin avait aussi reçu le sel, en signe d’accueil au catéchuménat. Et il allait toujours rester fasciné par la personne de Jésus-Christ ; il dit avoir toujours aimé Jésus-Christ, même en s’éloignant toujours plus de la foi ecclésiale, de la pratique ecclésiale, comme il arrive souvent de le faire à nombre de jeunes d’aujourd’hui.

Augustin avait aussi un frère, Navigius, et une sœur dont nous ignorons le nom, et qui, restée veuve, fut par la suite à la tête d’un monastère féminin. Le jeune homme à l’intelligence vive reçut une bonne éducation, même s’il ne fut pas toujours un étudiant exemplaire. Il étudia bien la grammaire, d’abord dans sa ville natale, puis à Madaura (Mdaourouche), et, à partir de 370, la rhétorique à Carthage, capitale de l’Afrique romaine : il parvint à posséder parfaitement la langue latine, sans arriver pourtant à posséder aussi parfaitement le grec, et il n’apprit pas le punique parlé par ses compatriotes.

C’est justement à Carthage qu’Augustin lut pour la première fois l’Hortensius, un écrit de Cicéron maintenant perdu, qui se situe au départ de son cheminement vers la conversion. En effet, le texte cicéronien éveilla en lui l’amour de la sagesse, comme, devenu évêque, il l’écrira dans ses Confessions : « Ce livre changea véritablement mes sentiments », au point que « soudainement je ne vis que bassesse dans l’espérance du siècle, et que je convoitai l’immortelle sagesse avec un incroyable élan du cœur. » [2]

Mais, puisqu’il était convaincu que sans Jésus il n’est pas possible de dire que l’on a affectivement trouvé la vérité, et parce que ce nom était absent de ce livre passionnant, tout de suite près l’avoir lu il commença à lire l’Écriture, la Bible. Mais il en resta déçu. Non seulement parce que le style latin de la traduction de la Sainte Écriture était de qualité insuffisante, mais aussi parce que le contenu lui-même ne lui en apparaissait pas satisfaisant.

Déçu par la lecture de la Bible

Dans les récits scripturaires de guerres et autres événements humains, il ne trouvait pas la profondeur de la philosophie, la splendeur d’une recherche de la vérité qui lui est propre. Il ne voulait pourtant pas vivre sans Dieu et par conséquent se mit en quête d’une religion répondant à son désir de vérité comme à son désir de s’approcher de Jésus.

Il tomba ainsi dans les filets des manichéens, qui se disaient chrétiens et promettaient une religion totalement rationnelle. Ils affirmaient que le monde est partagé entre deux principes : le bien et le mal. Ainsi s’expliquerait toute la complexité de l’histoire humaine. La morale dualiste plaisait également à Augustin, parce qu’elle comportait une très haute morale destinée aux élus : et pour qui, comme lui, y adhérait, devenait possible une vie plus adéquate à la situation du temps, spécialement pour un jeune homme. Il se fit donc manichéen, convaincu qu’il était alors d’avoir trouvé la synthèse entre rationalité, recherche de la vérité, et amour de Jésus-Christ. Cela comportait un avantage concret pour sa vie : en effet, l’adhésion au manichéisme lui ouvrait de faciles perspectives de carrière. Adhérer à cette religion qui comptait tant de personnalités influentes lui permettait de continuer la relation nouée avec une femme, et d’avancer dans sa carrière. De cette femme, il eut un fils, Adéodat, qui lui était très cher, de grande intelligence, et qui sera par la suite présent à sa préparation au baptême près du lac de Côme, et participa à ces Dialogues que saint Augustin nous a transmis. Malheureusement, le jeune homme mourut prématurément. Professeur de grammaire à quelque vingt ans dans sa ville natale, Augustin retourna rapidement à Carthage, où il devint un brillant et célèbre professeur de rhétorique. Pourtant, avec le temps, Augustin commença à s’éloigner de la foi manichéenne, qui le décevait précisément sur le plan intellectuel, incapable qu’elle était de résoudre ses doutes, et il s’en alla à Rome puis à Milan, où résidait alors la cour impériale et où il avait obtenu un poste prestigieux grâce à l’intervention et aux recommandations de Symmaque, préfet de Rome, un païen hostile à l’évêque de Milan saint Ambroise.

À Milan, Augustin prit l’habitude d’écouter, d’abord dans un but d’enrichissement de son bagage rhétorique, les magnifiques prédications de l’évêque Ambroise qui avait été le représentant de l’empereur pour l’Italie septentrionale, et le rhéteur africain fut fasciné par la parole du grand prélat milanais ; et pas seulement par sa rhétorique, mais surtout par son contenu qui lui touchait le cœur toujours davantage. Le grand problème de l’Ancien Testament, du manque d’une belle rhétorique ou d’une haute philosophie, fut résolu dans les prédications de saint Ambroise, grâce à son interprétation typologique de l’Ancien Testament : Augustin comprit ainsi que tout l’Ancien Testament est un chemin vers Jésus-Christ. Il y trouva la clé pour comprendre la beauté, la profondeur, même philosophique, de l’Ancien Testament, et il comprit toute l’unité du mystère du Christ dans l’histoire, comme aussi la synthèse entre philosophie, rationalité et foi dans le Logos, dans le Christ Verbe éternel qui s’est fait chair.

Vers la conversion

Rapidement Augustin se rendit compte que la lecture allégorique de l’Écriture et la philosophie néo-platonicienne professées par l’évêque de Milan lui permettaient de résoudre les difficultés intellectuelles qui lui étaient apparues insurmontables lors de sa première approche des textes bibliques, quand il était plus jeune,

Augustin fit suivre sa lecture des écrits des philosophes d’une lecture renouvelée de l’Écriture, et surtout des épîtres de saint Paul. Sa conversion au christianisme, le 15 août 386, se situa donc au sommet d’un long et pénible itinéraire intérieur, dont nous parlerons encore dans une autre catéchèse, et l’Africain se rendit à la campagne, au nord de Milan, près du lac de Côme, avec sa mère Monique, son fils Adéodat, et un petit groupe d’amis : il s’agissait de se préparer au baptême.

Ainsi, à 32 ans, Augustin fut baptisé par Ambroise, le 24 avril 387, pendant la vigile pascale, dans la cathédrale de Milan.

Après le baptême, Augustin décida de retourner en Afrique avec ses amis, dans l’idée de pratiquer une vie commune de type monastique, au service de Dieu. Mais à Ostie, en attendant le départ, sa mère tomba subitement malade et mourut en peu de temps. Son fils en eut le cœur déchiré.

Rentré dans sa patrie, le nouveau converti s’établit à Hippone dans le but d’y fonder un monastère. Dans cette ville de la côte africaine, il fut, malgré ses réticences, ordonné prêtre en 391, et il commença, avec quelques compagnons, à vivre la vie monastique à laquelle il pensait depuis un certain temps, partageant son temps entre la prière, l’étude et la prédication.

Il désirait être seul et au service de la vérité, ne se sentant pas appelé à la vie pastorale, mais il comprit peu à peu que l’appel de Dieu était qu’il soit pasteur de son prochain, et donc qu’il offre aux autres le don de la vérité.

Évêque d’Hippone pendant 35 ans

C’est à Hippone que, quatre ans plus tard, il fut ordonné évêque. Continuant à approfondir sa connaissance des Écritures et des textes de la tradition chrétienne, Augustin fut un évêque exemplaire dans son infatigable engagement pastoral : il prêchait à ses fidèles plusieurs fois par semaine, aidait les pauvres et les orphelins, prenait soin de la formation du clergé et de l’organisation de monastères féminins et masculins. En résumé, l’ancien rhéteur s’affirma comme l’un des personnages les plus importants du christianisme de ce temps-là ; extrêmement actif dans le gouvernement de son diocèse - avec de notables résultats, y compris dans le domaine civil -, lors des trente-cinq ans et plus de son épiscopat, l’évêque d’Hippone exerça en effet une grande influence sur la vie de l’Église catholique en Afrique romaine et, plus généralement, sur le christianisme de son temps, affrontant des courants religieux et des hérésies tenaces sources de division, comme le manichéisme, le donatisme et le pélagianisme, qui mettaient en danger la foi chrétienne en un Dieu unique riche en miséricorde.

Et Augustin s’en remettait à Dieu chaque jour, jusqu’à l’extrême de sa vie : atteint par les fièvres, alors que son Hippone était depuis trois mois assiégée par les envahisseurs Vandales, son ami Possidius dans sa Vita Augustini raconte qu’il demanda que les psaumes de la pénitence soient transcrits en grand caractères, et « il fit afficher ces feuilles contre le mur, de façon à ce que, alité par la maladie, il pût les voir et les lire, pleurant continûment à chaudes larmes. » [3] C’est ainsi que s’écoulèrent les derniers jours de la vie d’Augustin, qui mourut le 28 août 430, alors qu’il n’avait pas 76 ans accomplis. À son œuvre, à son message et à son parcours intérieur nous consacrerons nos prochaines rencontres.

En savoir plus…

Traduction du Fr. Michel Taillé pour La Documentation Catholique.

[1DC 1970, n. 1566, p. 608-609

[2III, 4, 7.

[331, 2.