Samedi 6 janvier 2007 — Dernier ajout jeudi 8 avril 2010

Augustin d’Hippone : Tu as reçu de Dieu un or spirituel

Lettre 26 (extraits)

La « Lettre 26 » date de 395. Elle est adressée au jeune Licentius, fils de l’ami Romanien qui avait jadis confié son éducation à Augustin dont il devint le disciple bien-aimé. Licentius est un adolescent très attachant, espiègle, intelligent. Augustin mettait en lui de grands espoirs, mais déjà le jeune homme était trop attiré par la poésie. Plus tard, il abandonna les études et mena une vie instable de dilettante. Cette lettre est la réponse à l’envoi d’un long poème de sa composition.

her Licentius,
les chaînes de ce monde sont lourdes et n’apportent qu’une fausse douceur, des chagrins certains et un douteux plaisir ; de durs labeurs et un repos toujours inquiet. Elles nous accablent de misères et ne nous donnent qu’un vain espoir de bonheur.

Voilà les liens dans lesquels tu te laisses prendre, auxquels tu présentes ton cou, tes poignets, tes pieds, en te laissant subjuguer par les honneurs de ce monde, en pesant tes actions sur le seul profit que tu en retires…

Peut-être me répondras-tu comme l’esclave dans la comédie de Térence : « Ah ça ! Tu radotes toujours des paroles de sagesse ! » Accueille-les cependant pour qu’il soit dit que je les sème et non que je les répands en vain. Et si, pendant que je chante, tu danses sur un autre air, je n’en éprouverai pas de peine, car l’air en lui-même n’est pas sans charme, même s’il laisse immobile celui pour lequel on le chante avec tant d’amour.

J’ai trouvé dans tes lettres quelques paroles qui m’ont touché, mais il m’a paru inutile de les prendre au sérieux alors que ta manière de faire me remplit d’un aussi grave souci.
Si tes vers n’étaient pas aussi bien tournés, si les règles de la métrique n’y étaient pas observées, s’ils choquaient l’oreille de l’audi­teur, tu en aurais honte et tu n’hésiterais pas à les corriger, à les rétablir dans leur mesure et leur cadence selon les règles de l’art. Eh bien ! Lorsque ta vie se passe dans le désordre, quand tu n’es plus en harmonie avec les lois de ton Dieu, lorsque ta conduite ne correspond plus au désir de tes amis et à l’éducation que tu as reçue, penses-tu que ce soit là une chose à laisser de côté et à négliger ? Crois-tu que le son de ta bouche est plus utile pour toi que tout le reste, et qu’offenser les oreilles du Seigneur par des moeurs désordonnées soit chose plus légère que d’exciter contre toi la colère des grammairiens par des syllabes mal arrangées ?…

… Écoute ce que dit l’Evangile. Jésus se tenait debout et criait : Venez à moi vous tous qui peinez, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes (Mt 11, 28-30). Si ces paroles ne dépassent pas tes oreilles et ne pénètrent pas dans ton cœur, quels ordres, Licentius, peux-tu attendre d’Augustin qui n’est comme toi qu’un serviteur ? Ne doit-il pas plutôt gémir de voir sans résultat ceux que te donne le Seigneur lui-même ? Que dis-je, des ordres ? C’est une invitation, c’est une prière qu’il fait…

Va en Campanie, apprends de Paulin, ce serviteur de Dieu, quelle grandeur et quel faste il a rejetés loin de lui, sans la moindre hésitation, pour se mettre sous le joug du Christ, avec d’autant plus de courage et de générosité que son humilité a été plus pro­fonde…

À quoi bon cette agitation, cette instabilité ? Pourquoi prêter l’oreille au murmure trom­peur des voluptés qui tuent l’âme, pourquoi te détourner de nous ?…

Si tu avais trouvé un calice d’or enfoui dans la terre, tu en ferais don à l’Eglise de Dieu. Or, tu as reçu de Dieu des talents qui sont un or spirituel, et tu les consacres aux passions, devenant une proie de Satan ! Ne le fais pas, je t’en supplie. Puisses -tu comprendre combien je suis malheureux et combien je souffre en t’écrivant tout cela. Aie du moins compassion de moi si tu n’as plus à cœur tes propres intérêts.

Source :

Augustin d’Hippone, Ces frères que tu m’as donnés, lettres de saint Augustin choisies et présentées par soeur Douceline, orante de l’Assomption, « Fontaine vive », Le Centurion, Paris 1983, p. 80-82.